« Qu’aurais-je été si Alain ne m’avait appris à douter, Simone Weil à croire, Marc Sangnier à aimer et De Gaulle à combattre ? » (Maurice Schumann). Troisième et dernière partie.


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Maurice Schumann fut un résistant légendaire, un homme politique chevronné, parlementaire et ministre, et il fut aussi un écrivain très incisif, au style et aux arguments très efficaces.


Sur l’Europe

Maurice Schumann était pour l’Europe et pour la décentralisation, mais aussi pour la France : « Puisse la régionalisation devenir au moins un instrument imparfait de la lutte contre le sous-emploi, au lieu de rester le champ clos d’un duel permanent entre Paris et les capitales régionales ! (…) Il en va de la région comme de l’Europe : il faut la faire sans défaire la France. » ("La Revue des deux mondes" de février 1992).

Admirateur de Robert Schuman qu’il citait volontiers dans ses discours, Maurice Schumann était partisan de la Communauté européenne de défense (CED) au grand dam de De Gaulle et des traités qui ont été ratifiés, la CECA, Euratom et bien sûr le Traité de Rome. Ce furent des personnalités comme lui qui ont convaincu le Général De Gaulle de préserver précieusement le Traité de Rome lors de son retour au pouvoir en 1958.

Membre plusieurs décennies de l’Assemblée parlementaire des communautés européennes délégué par sa propre assemblée, Maurice Schumann avait mis en contact, dès 1946, Robert Schuman avec Konrad Adenauer pour construire l’amitié franco-allemande qui se concrétisa avec De Gaulle et le Traité de l’Élysée le 22 janvier 1963.

Malgré son enthousiasme européen, Maurice Schumann s’est opposé à la ratification du Traité de Maastricht en 1992 : « Dans le système de la monnaie unique, c’est en fait l’intégralité de la politique économique dont la définition est transférée. ». Il critiquait beaucoup la Commission de Bruxelles « qui a pour rôle de défendre l’Europe mais donne de plus en plus l’impression de sacrifier au mythe de la mondialisation » (octobre 1995). Ce qu’il reprochait surtout, c’était de réaliser des transferts de souveraineté vers des institutions européennes qui n’avaient pas les moyens de les assumer réellement.

En fait, il considérait que l’Europe devait rester avant tout communautaire et solidaire et ne pas être libre-échangiste : « Le choix doit être fait clairement entre les deux branches d’une alternative fondamentale : ou bien une communauté authentique, c’est-à-dire protégée (…), ou bien une Europe qui ne s’élargit que pour abdiquer et ne s’unit que pour s’offrir. (…) L’Europe communautaire est l’antidote du libéralisme mondial ou n’est rien. (…) Robert Schuman ne se lassait pas de redire que seule la conscience d’un danger commun pouvait inciter l’Europe à se construire et les Européens à s’unir. Aujourd’hui, la menace vient d’un mythe qui se transforme en piège : le libre-échangisme effréné. Pour l’appeler par son nom, la France n’aura jamais le verbe trop haut. » ("Le Revue des deux mondes" de décembre 1995).


Sur De Gaulle

Sa fidélité à De Gaulle fut mise à mal entre 1946 et 1967, notamment en raison de son appartenance au MRP qui avait approuvé la Constitution de la IVe République (contrairement à De Gaulle), en raison aussi de son approbation de la Communauté européenne de défense (CED), et enfin, en raison de la création du RPF en 1947 qui a mis Maurice Schumann en porte-à-faux politique pendant quelques années (« Cela a été un déchirement atroce. »).

Mais dès le 8 février 1958, De Gaulle l’a reçu après une dizaine d’années de froid entre eux, et ce dernier se préparait à redevenir au pouvoir. En juin 1958, Maurice Schumann préféra rester député (à devenir ministre) pour bien canaliser le groupe MRP en faveur de De Gaulle.

Maurice Schumann était très sévère contre les fictions gaullistes : « Celui qui s’aventure jusqu’à deviner, voire qui prétend connaître les choix que De Gaulle ferait… n’est qu’un personnage de comédie. » ("La Revue des deux mondes" de janvier 1986). Nicolas Dupont-Aignan devrait relire Maurice Schumann…


L’écrivain et académicien

Maurice Schumann, comme journaliste et comme essayiste, fut également un écrivain très largement reconnu, tant par sa profession que par la "grande confrérie des écrivains immortels" : « Je n’ai jamais eu qu’un rêve, me consacrer à l’écriture… S’il n’y avait pas eu la guerre, j’aurais tenté d’être écrivain et seulement écrivain. ».

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Il a publié au moins vingt-deux ouvrages entre 1938 et 1995 où il a donné sa vision du monde, une vision à la fois humaniste et solidaire, son témoignage historique et ses réflexions sur différents sujets, souvent internationaux. Il a écrit sur Simone Weil, Gandhi, Mussolini, Mazarin, Clemenceau, Talleyrand, Péguy, le duc d’Enghien, Bergson, etc. Il a écrit des essais politiques, mais aussi des romans, des récits historiques et des essais philosophiques. Par ailleurs, il présida l’Association des écrivains catholiques en 1979 et fut aussi le président de la Fondation de France de 1973 à 1974.

Sur Gandhi : « À la longue, le sang de Gandhi accomplira le miracle que, dans les derniers jours de sa vie, avait réussi son jeûne suprême. Car les victoires de la violence calculée sur la non-violence obstinée sont toujours apparentes et temporaires. Le Mahatma aura le dernier mot. » ("L’Aube" du 31 janvier 1948). Mgr Jean-Marie Lustiger, qui célébra les funérailles de Maurice Schumann, est revenu sur Gandhi : « Je suis tenté de lui appliquer la phrase qu’il rapporte au sujet de Gandhi : "Nous sentions qu’il y avait en lui quelque chose d’invincible". Et Maurice Schumann commente : "Le tort de Gandhi était-il de voir trop loin, à la fois dans le passé et dans l’avenir ?". Sans qu’il ait, un instant, osé se comparer au Mahatma qu’il admirait tant, tel est bien l’horizon de l’action de Maurice Schumann. » (Homélie aux Invalides, le 13 février 1998).

La "confrérie" que j’ai évoqué plus haut, c’est évidemment l’Académie française qui l’a élu le 7 mars 1975 au treizième fauteuil, à la mort de l’ambassadeur Wladimir d’Ormesson (1888-1973), oncle de l’écrivain (et autre académicien) Jean d’Ormesson (1925-2017), succédant aussi à de prestigieuses personnalités comme Racine (1639-1699), Octave Feuillet (1821-1890), Pierre Loti (1850-1923) et Paul Claudel (1868-1955).

Maurice Schumann fut reçu sous la Coupole le 30 janvier 1975 par le duc de Castries. Ses deux successeurs furent, comme lui, des personnalités politiques, Pierre Messmer (1916-2007) et Simone Veil (1927-2017). L’un de ses premiers travaux académiques fut une dissertation intitulée : "L’accélération de l’histoire détruit-elle la liberté ?" qu’il a lue le 18 décembre 1975.

Il y a dit notamment : « Quand le philosophe a mesuré l’écart qu’il y a de la liberté du gouvernant à celle du gouverné, il lui reste à choisir, non pas son camp, mais son disciple. À qui prodiguera-t-il ses conseils, à qui proposera-t-il ses modèles ? Il y a trois réponses. Celle de Diderot qui s’adresse au gouvernant, quitte à saisir bientôt qu’il ne sera pas entendu ; celle d’Alain, qui ne parle qu’au gouverné, sans illusion mais sans jamais craindre de parler en vain ; celle d’Albert Camus qui confond le gouvernant et le gouverné dans la même adjuration désespérée. » (18 décembre 1975).

Maurice Schumann, entre autres très nombreuses responsabilités, fut également le président du collège des trois conservateurs du domaine de Chantilly entre 1984 et 1998. Pierre Messmer, qui fut son Premier Ministre pendant quelques mois, l’a ainsi rappelé : « Il attire (…) de généreux mécènes : pendant sa présidence, leurs dons dépassent 20 millions [de francs]. S’ajoutant aux obligations locales de l’élu nordiste, aux travaux parlementaires du sénateur, aux déplacements amicaux qu’il acceptait avec une générosité peut-être excessive, Chantilly pesait d’un poids qu’il aimait, bien qu’il fût parfois trop lourd. Le 22 septembre 1988, après une journée épuisante commencée dans le département du Nord, continuée à Paris, terminée par une longue soirée de gala aux Grandes Écuries et au Jeu de Paume, il perdit connaissance à une heure du matin dans la galerie des Cerfs du château. Évacué aussitôt sur une clinique de Chantilly, il reprend ses esprits pour refuser les soins qu’on lui propose. (…) La guerre nous ayant appris à vivre dans l’ombre de la mort, Maurice n’a tenu aucun compte de cet avertissement : il rentre chez lui pour repartir quelques heures plus tard. Je m’en attriste mais j’admire qu’il préfère son devoir à sa santé. » (12 février 2000).


Hommages

À sa mort, Maurice Schumann, qui était un vieux dinosaure de la politique mais aussi une légende (anciennement vivante) de l’Histoire de France, a reçu de nombreux hommages. L’Académie française en a "produit" au moins trois : Hector Bianciotti le 12 février 1998, Maurice Druon le 16 juin 1999 et, pour sa réception, Pierre Messmer le 10 février 2000 qui a rappelé son talent d’orateur : « Au Sénat et à l’Assemblée Nationale, ses discours sont bâtis avec une logique impeccable, étayés par des arguments solides, soutenus par une conviction sincère et quelquefois passionnée. Son extraordinaire mémoire l’autorise à citer des chiffres et des documents sans se référer à un texte écrit, et même sans notes. Il est, dans la tradition républicaine, un grand orateur parlementaire, l’un des meilleurs de sa génération. (…) Il prenait plaisir à parler sur un sujet donné, devant des auditoires attentifs et bientôt conquis. Naturellement, on fait appel à lui pour de grands discours solennels. En 1995, les centenaires de la mort de Victor Hugo et de la naissance d’André Maurois ; en 1990, celui de la naissance du Général De Gaulle ; en 1997, l’entrée au Panthéon des cendres d’André Malraux. Mais, il est, aussi et surtout, un orateur populaire qui aime s’adresser en réunion publique à des foules charmées par sa voix forte et vibrante, son style direct et imagé. (…) Il donne alors libre cours à son inspiration et n’hésite pas à improviser. Il émeut par des mots qui vont droit au cœur, par l’évocation de souvenirs joyeux ou douloureux, en faisant rêver. ».

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Pierre Messmer pouvait d’ailleurs attester son honnêteté, et pas seulement intellectuelle : « Maurice Schumann est scrupuleusement honnête. Jamais son nom n’a été cité, à l’occasion de quelque scandale que ce soit. Il était de ceux qui refusent la confusion entre le pouvoir et l’argent, car, en démocratie, il est intolérable qu’on se serve du pouvoir pour s’enrichir. ». Il faut rappeler que Maurice Schumann fut neuf ans ministre et cinquante-deux ans parlementaire, à une époque beaucoup moins transparente et moins "regardante" qu’aujourd’hui.

Dans sa conclusion, Pierre Messmer a retracé ainsi leur complicité : « Maurice et moi étions unis par la fidèle affection et la solidarité indestructible des hommes qui se sont engagés volontairement pour servir la même cause, dans cette terrible épreuve que fut la Seconde Guerre mondiale. L’Ordre de la Libération auquel nous appartenons l’un et l’autre en est le symbole, voué à disparaître. C’est donc la première et la dernière fois que, grâce à vous, Messieurs, un Compagnon succède à un Compagnon et est accueilli ici par un autre Compagnon. Comment n’en ressentirais-je pas une émotion douloureuse ? » (10 février 2000).

Effectivement, successeur de Maurice Schumann au treizième fauteuil, Pierre Messmer fut reçu sous la Coupole par un autre Compagnon de la Libération, François Jacob, le 10 février 2000, et ce dernier avait été justement reçu au même endroit par Maurice Schumann le .20 novembre 1997, quelques semaines avant sa mort, et l’ancien porte-parole de la France libre s’adressa au Prix Nobel de médecine 1965 ainsi : « Dans les sentiers difficiles du monde, un être d’exception laisse toujours deux traces : celle qu’a gravée sa vie ; celle qu’a dessinée sa légende. La légende de François Jacob se ramène à cette affirmation têtue : la science est redevable de vos découvertes à la tragédie qui a failli faire de vous un "mort pour la France" parmi tant d’autres ; si cette "ardente souffrance du grand blessé" que chante Apollinaire et dont vous ne parlez qu’à vous-même n’était pas restée la compagne de votre solitude, on ne trouverait votre nom que dans les annales de la chirurgie ; en d’autres termes, votre Prix Nobel serait, en quelque sorte, la conséquence de ce coup du sort qui vous a interdit d’obéir à votre vocation, la compensation surnaturelle d’une des innombrables horreurs de la guerre. ».

Quant au Sénat, son Président du moment, René Monory, a, lui aussi, rendu hommage à son collègue le 21 avril 1998 : « Intellectuel en politique, il nous a  proposé, des années durant, une véritable vision du monde : la culture comme condition de la liberté, l’Europe comme facteur de la paix. Ses paroles résonneront encore longtemps sur les bancs de notre assemblée parce qu’elles avaient parfois un parfum d’éternité. ».

Le Sénat a honoré à nouveau la mémoire de Maurice Schumann onze ans plus tard, le 20 juin 2009, en apposant une plaque commémorative à son effigie, sur le siège qu’il occupait au Palais du Luxembourg. Peu de sénateurs ont eu cet honneur républicain qu’il a partagé avec des personnalités historiques comme Victor Hugo, Victor Schœlcher, Raymond Poincaré, Georges Clemenceau, René Coty, Gaston Monnerville, François Mitterrand, Michel Debré, Alain Poher ou encore Edgar Faure.

Pour finir, je le citerai de nouveau volontiers sur sa philosophie de vie : « L’absence de ressentiment est la meilleure arme de la patience, l’ouverture d’esprit le plus inexpugnable des refuges, et la tolérance un chemin qui mène à tout, à la condition d’y rester. » (Maurice Schumann, "Réalités" de février 1962).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (09 février 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :

"Maurice Schumann, la voix de la Résistance" (2003) par Thibault Tellier, de l’Université de Lille-3, p171-183 du livre "L’Engagement dans la Résistance (France du Nord et Belgique)" sous la direction de Robert Vandenbussche, publication de l’Institut de recherche historique du Septentrion.

Biographie de Maurice Schumann dans "Le Dictionnaire des parlementaires français".

Être patriote.
Maurice Schumann.
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Maréchal Leclerc.
L’appel du 18 juin 1940.
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