« En elle-même toute idée est neutre, ou devrait l’être ; mais l’homme l’anime, y projette ses flammes et ses démences : impure, transformée en croyance, elle s’insère dans le temps, prend figure d’événement ; le passage de la logique à l’épilepsie est consommée… Ainsi naissent les mythologies, les doctrines, et les farces sanglantes. » (Emil Cioran dans "Précis de décomposition", 1949, cité dans "L’œil de Vichy", 1993). Sur Pierre Laval, troisième et dernière partie.



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Après avoir évoqué le passé politique plutôt prestigieux de Pierre Laval juste avant l’arrivée au pouvoir de Pétain, puis la politique de collaboration qu’il a menée pendant ses deux à trois années au pouvoir sous le régime de Vichy, on en arrive au jugement de l’Histoire, et d’abord, au jugement de ses contemporains. Personne, à par son épouse, sa fille et son gendre, ne pleura l’exécution de Pierre Laval le 15 octobre 1945, il y a exactement soixante-dix ans.


Rebondir une nouvelle fois ?

Avec l’arrivée de la Première armée aux portes de Paris, Pierre Laval, voyant que l’Allemagne allait s’effondrer, a tenté de négocier un nouveau retournement en début août 1944 pour rétablir la IIIe République et empêcher De Gaulle de prendre le pouvoir. Il voulait réunir les parlementaires à Paris sous la présidence d’Édouard Herriot et de Jules Jeanneney, respectivement, en juillet 1940, Président de la Chambre des Députés et Président du Sénat. Édouard Herriot, détenu à l’hôpital de Maréville, à Laxou, dans la banlieue de Nancy, accepta d’être ramené à Paris mais Jules Jeanneney refusa de répondre à la demande de Pierre Laval.

Finalement, Édouard Herriot refusa cette manœuvre politicienne désespérée et les Allemands s’y opposèrent aussi et l’arrêtèrent. Pierre Laval et Philippe Pétain furent arrêtés et transférés à Sigmaringen les 17 et 20 août 1944 puis ont tenté de fuir après l’arrivée de la Première armée en février 1945. Pierre Laval trouva asile à Barcelone le 2 mai 1945 mais Franco le remit à De Gaulle le 2 août 1945.

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À noter aussi, pour l’anecdote, qu’Albert Lebrun, Président de la République depuis le 10 mai 1932 et réélu le 5 avril 1939 pour un second mandat de sept ans, avait tenté, en vain, de négocier avec De Gaulle son retour à l’Élysée jusqu’en 1947. De Gaulle considérait au contraire qu’il fallait une nouvelle Constitution, approuvée par le peuple, et de nouveaux acteurs de la vie politique, Albert Lebrun étant particulièrement l’exemple de l’ectoplasme en politique, sous la Présidence duquel il y a eu les émeutes fascistes du 6 février 1934, le gouvernement du Front populaire …et le gouvernement Pétain qui scella sa propre perte.


En procès

Arrêté et inculpé de haute trahison, Pierre Laval fut entendu pendant trois heures comme témoin le 3 août 1945 lors du procès de Pétain. Cette intervention fut historiquement importante puisqu’il apportait sa vision de sa propres politique, suivie pendant les années du régime de Vichy.

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Jaques Isorni, l’un des avocats de Pétain, l’a décrit ainsi : « Qui oubliera l’entrée de cet homme ravagé, les cheveux blanchis, au teint plus marron que jaune, le cou décharné, les yeux battus sous les paupières lourdes, avec le costume pauvre et fripé de quelqu’un qui a dormi tout habillé la nuit entière, dans un compartiment de troisième classe. Il y avait en lui de la misère et de l’inquiétude. On le regardait. On suivait chacun de ses pas, chacun de ses gestes. Il serrait contre sa poitrine une serviette toute plate qui ne devait pas contenir grand-chose, comme s’il avait tenu là des documents sauveurs et les secrets de sa politique. Au milieu des éclairs de magnésium [flashs photos], il s’avançait hésitant, cherchant peut-être une tête aimée. Il était seul… ».

Pierre Laval expliqua ainsi la rencontre Pétain-Hitler à Montoire : « Je voudrais que chacun mette les pieds sur la terre solide. Au mois d’octobre 1940, où était l’Angleterre ? L’Amérique n’était pas entrée dans la guerre. Les Russes étaient aux côtés des Allemands… Croyez-vous qu’en 1940, un homme de bon sens pouvait imaginer autre chose que la victoire de l’Allemagne ? [Protestations] En octobre 1940, je vous dis… [Protestations] J’entends bien… Je m’excuse si je dis quelque chose qui vous blesse, je parle avec les faits du moment… (…) Je sais bien que ce que je dis peut choquer ou blesser, mais je voudrais tout de même qu’on juge avec l’impression non pas du mois d’août 1945, mais du mois d’octobre 1940. L’intérêt de la France à ce moment-là eut été d’évidence de trouver avec l’Allemagne une formule qui nous fasse échapper aux conséquences de la défaite. Qu’est-ce que nous désirions ? Qu’est-ce que je voulais ? Qu’est-ce que voulait le maréchal ? Ne pas perdre un mètre carré de notre territoire. Pouvions-nous le prétendre ? Oui, Monsieur le Président, parce que l’Allemagne était impuissante à faire l’Europe sans le concours actif de la France. (…) Le prestige de la France en Europe centrale, en Europe orientale, partout, me faisait croire, à moi, que la politique que je faisais n’était pas dangereuse car j’étais sûr que, le jour où l’Allemagne aurait mis bas les armes, la France retrouverait sa place. Voilà la position que j’ai prise et voilà pourquoi je l’ai prise. ». Tout son système de défense était d’avoir évité le pire. Il chargea cependant Pétain : « Il n’en reste pas moins que le maréchal était au courant de tout ce que je faisais d’important. J’avais avec lui des contacts tous les matins, que je lui rendais compte. Dans la mesure où je pouvais, je tenais compte de ses avis. Mais le maréchal était naturellement au courant. ».

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Le propre procès de Pierre Laval a eu lieu le 5 octobre 1945 devant la Haute Cour de justice. Pierre Laval pensait déjà à sa vie politique après ce procès qu’il considérait comme une simple instance où il avait juste à s’expliquer. Le procès fut cependant bâclé, les jurés l’insultant, et lui décida de ne plus y assister ni de se défendre.

De Gaulle refusa un second procès  même si son Ministre de la Justice de l’époque, Pierre-Henri Teitgen (MRP), admit que le procès fut déplorable : « L’affaire Laval a été abominable, abominable en ce sens que l’instruction a été bâclée au vrai sens du mot. Le procès a été mal conduit. Il n’a pas disposé des garanties nécessaires : je suis le premier à le reconnaître. Mais cela ne veut pas dire que Laval était un innocent. Si on disposait maintenant du temps nécessaire, fût-ce un an, deux ans, trois ans, pour réexaminer un à un tous les arguments et tous les moyens de défense de Laval, on arriverait à la même condamnation, la seule qui s’imposait : la mort ! » (1945).


Le jugement de l’Histoire

Pour terminer, je propose l’appréciation de De Gaulle qui jugea l’arrivisme et l’opportunisme sans foi de ce petit dictateur ainsi : « Porté de nature, accoutumé par le régime, à aborder les affaires par le bas, Laval tenait que, quoi qu’il arrive, il importe d’être au pouvoir, qu’un certain degré d’astuce maîtrise toujours la conjoncture, qu’il n’est point d’événement qui ne se puisse tourner, d’hommes qui ne soient maniables. Il avait, dans le cataclysme, ressenti le malheur du pays mais aussi l’occasion de prendre les rênes et d’appliquer sur une vaste échelle la capacité qu’il avait de composer avec n’importe quoi. (…) Il jugea qu’il était possible de tirer parti du pire, d’utiliser jusqu’à la servitude, de s’associer même à l’envahisseur, de se faire un atout de la plus affreuse répression. Pour mener sa politique, il renonça à l’honneur du pays, à l’indépendance de l’État, à la fierté national. (…) Laval avait joué. Il avait perdu. Il eut le courage d’admettre qu’il répondait des conséquences. » ("Mémoire de guerre", tome 2).

Mais je laisse le mot de la conclusion à Primo Levi : « Sauf exceptions, ils n’étaient pas des monstres : ils avaient notre visage. »… et à cet extrait du discours de Jacques Chirac le 16 juillet 1995 : « Quand souffle l’esprit de haine, avivé ici par les intégrismes, alimenté là par la peur et l’exclusion. Quand à nos portes, ici même, certains groupuscules, certaines publications, certains enseignements, certains partis politiques se révèlent porteurs, de manière plus ou moins ouverte, d’une idéologie raciste et antisémite, alors cet esprit de vigilance (…) qui nous anime doit se manifester avec plus de force que jamais. En la matière, rien n’est insignifiant, rien n’est banal, rien n’est indissociable. Les crimes racistes, la défense de thèses révisionnistes, les provocations en tout genre, les petites phrases, les bons mots, puisent aux mêmes sources. (…) Sachons tirer les leçons de l’Histoire. N’acceptons d’être les témoins passifs, ou les complices de l’inacceptable. ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (15 octobre 2015)
http://www.rakotoarison.eu

Je conseille de lire la biographie par le gendre de Pierre Laval, René de Chambrun : "Pierre Laval devant l’Histoire" (éd. France-Empire, 1983).


Pour aller plus loin :
De Gaulle.
Pierre Laval.
Pétain.
Hitler.
La Shoah.
Mai et juin 1940.
Daniel Cordier.
Jean Zay.
Germaine Tillion.
Stéphane Hessel.
Irina Sendler.
Élisabeth Eidenbenz.
Céline.
Charles Péguy.
Jacques Chirac.
Le mythe gaullien de la rafle du Vel’ d’Hiv’.
Discours de Jacques Chirac du 16 juillet 1995 (texte intégral).
Discours de François Hollande du 22 juillet 2012 (texte intégral).
L’Europe, c’est la paix.
Ce qu’est le patriotisme.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20151015-pierre-laval-3.html

http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/pierre-laval-de-l-arrivisme-172764

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2015/12/28/32748654.html