« Chaque décennie, le monde est éprouvé par un conflit qui brise le moule, qui est si horrible et si inhumain que de nouvelles idées et un leadership audacieux sont nécessaires pour y répondre. La réaction des hommes politiques aux crises devient emblématique de leur génération, de leur grandeur morale ou de leur lâcheté, de leur détermination ou de leur incompétence. Il faut savoir que l’histoire nous jugera. » (Jo Cox, "The Observer", 11 octobre 2015, à propos du conflit syrien).


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Depuis plusieurs semaines, la campagne référendaire sur le maintien ou pas du Royaume-Uni dans l’Union Européenne fait rage. Le référendum aura lieu le jeudi 23 juin 2016. Les sondages donnent des scores très serrés. Le gouvernement conservateur de David Cameron ainsi que les travaillistes qui sont dans l’opposition font campagne pour le "oui", oui au maintien dans l’Union Européenne ("remain"). Ce jeudi 16 juin 2016 en début d’après-midi, ils ont annoncé la suspension de leur campagne. Les partisans du "non", du "Brexit", ont suspendu leur campagne quelques minutes après.

La raison ? Jo Cox, une députée travailliste s’était fait très violemment agresser à Birstall, près de Leeds, au nord-est de Manchester (dans le West Yorkshire), en pleine rue, près d’une permanence électorale de sa circonscription. Un homme de 77 ans a tenté de s’interposer et a été légèrement blessé. Si la députée était encore vivante lors de la décision de la suspension de la campagne, elle n’a malheureusement pas survécu à ses nombreuses blessures quelques heures plus tard à l’hôpital de Leeds ; son assassin ne lui avait laissé aucune chance, il avait tiré trois balles sur elle et l’avait poignardée sept fois…


Qui était Jo Cox ?

Diplômée de la prestigieuse Université de Cambridge, Jo Cox, née Helen Joanne Leadbeater, était une jeune députée du parti travailliste de 41 ans, qui avait été élue la première fois lors des élections législatives du 7 mai 2015 avec 43,2% des voix (le scrutin est majoritaire à un tour ; il n’est donc pas nécessaire de recueillir la majorité absolue des voix). Elle travaillait auparavant dans l’humanitaire, en particulier contre la mortalité infantile (au sein d’Oxfam International de 2001 à 2009, à Bruxelles puis à New York). Peu encore connue du grand public, elle était très appréciée de ses collègues parlementaires par son courage et sa grande capacité de travail.

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Avant son engagement humanitaire, elle avait été assistante parlementaire de la députée travailliste Joan Walley, puis à Bruxelles, de la députée européenne Glenys Kinnock. Femme de Neil Kinnock (commissaire européen du 16 février 1995 au 21 novembre 2004 après avoir été chef du parti travailliste du 2 octobre 1983 au 18 juillet 1992), Glenys Kinnock siégea au Parlement Européen du 19 juillet 1994 au 5 juin 2009, avant de devenir Ministre d’État pour l’Europe puis pour l’Afrique et les Nations Unies du 5 juin 2009 au 11 mai 2010.

Proche de l’ancien Premier Ministre Gordon Brown, Jo Cox avait parrainé la candidature Jeremy Corbyn (67 ans) comme leader des travaillistes mais le 12 septembre 2015, elle n’avait finalement pas voté pour lui en interne et lui avait préféré la candidature de Liz Kendall (45 ans), députée depuis le 6 mai 2010. Cette dernière, proche de Tony Blair, n’avait obtenu que 4,5% face à Jeremy Corbyn qui en avait recueilli 59,5%. Le 6 mai 2016, Jo Cox avait dit regretter avoir soutenu initialement Jeremy Corbyn qui s’est révélé être un piètre leader.

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Mariée et mère de deux petits enfants (5 ans et 3 ans), vivant dans une péniche amarrée sur la Tamise, près de Tower Brigde, Jo Cox avait été investie par les travaillistes pour reprendre la circonscription de Batley and Spen détenue par le travailliste Mike Wood (70 ans) qui prenait sa retraite après avoir été député depuis 1997.

Elle s’était beaucoup impliquée dans le débat sur la Syrie, notamment à l’occasion d’un article qu’elle a rédigé avec un député conservateur Andrew Mitchell publié dans "The Observer" le 11 octobre 2015 ("British forces could help achieve an ethical solution in Syria"), recherchant une issue pacifique à la guerre civile et ne prenant pas position en décembre 2015 sur l’intervention des forces britanniques en Syrie.

Elle avait également fait une campagne sans relâche en faveur de l’accueil des réfugiés. Dans son premier discours à la Chambre des Communes, elle avait déclaré : « Nos communautés ont été profondément enrichies par l’immigration. Qu’il s’agisse des catholiques irlandais, ou des musulmans du Gujarat en Inde ou du Cachemire au Pakistan. Alors que nous célébrons notre diversité, ce qui ne cesse de me surprendre quand je me déplace dans ma circonscription, c’est que nous sommes beaucoup plus unis et que nous avons beaucoup plus en commun que de divisions. ».

Son autre grand engagement de parlementaire fut de faire une campagne très ardente en faveur du maintien de son pays dans l’Union Européenne. Elle état une figure montante du parti travailliste et aurait probablement pris de plus importantes responsabilités politiques dans l’avenir si son destin ne s’était pas échoué devant la bibliothèque municipale de Birstall où elle tenait sa permanence.


Les réactions

Son mari Brendan Cox a évoqué ainsi ses combats : « Elle croyait en un monde meilleur et se battait pour cela chaque jour. ». Et d’ajouter : « Jo aurait voulu deux choses par-dessus tout maintenant : un, que nos deux enfants soient entourés d’amour, et deux, que nous nous unissions tous contre la haine qui l’a tuée. La haine n’a pas de croyance, d’ethnie ou de religion, c’est un poison. ».

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Le Premier Ministre britannique, David Cameron, a exprimé son émotion en décrivant la députée de l’opposition comme « une étoile pour ses électeurs, une étoile au Parlement » : « Nous avons perdu une grande étoile. Jo était une députée et une militante incroyable, pleine d’empathie, avec un grand cœur. ».

Le nouveau maire de Londres, Sadiq Khan, la considérait comme « ce qu’il y a de meilleur en politique » : « Quiconque rencontrait Jo savait qu’elle était spéciale. (…) Jo était l’une des députées les plus intelligentes et les plus indépendantes, respectée par les gens de tous les partis. ».

L’éditorial du journal "The Guardian" qui parle d’une « attaque contre l’humanité, l’idéalisme et la démocratie » est très angoissé : « Le glissement de la civilisation vers la barbarie est plus court qu’on se l’imagine. » (17 juin 2016).

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Au-delà de la « profonde émotion » et de « l’entière solidarité » avec le peuple britannique du Président français François Hollande, le Premier Ministre français Manuel Valls a également réagi le 16 juin 2016 en affirmant sur Twitter : « Profonde tristesse pour Jo Cox et le peuple britannique. À travers elle, notre idéal démocratique a été visé. Ne jamais l’accepter ! ».

Ancienne représentante fédérale (députée) en Arizona du 3 janvier 2007 au 25 janvier 2012, l’Américaine Gabrielle Giffords (46 ans), qui ne pouvait que s’identifier à elle car elle fut blessée très gravement (balle dans la tête) par un tueur au cours d’une fusillade près de Tucson le 8 janvier 2011 (qui a fait 6 morts et 13 blessés), a aussi réagi avec beaucoup d’émotion : « Complètement écœurée d’avoir appris l’assassinat de Jo Cox. Elle était jeune, courageuse, et travailleuse. Une étoile montante, une mère, et une épouse. ».

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Alexis Poulin, directeur d’Euractiv France, a écrit dans le "Huffington Post" une tribune très peu consensuelle : « Certains hommes politiques britanniques et médias de caniveau portent une responsabilité morale par le flot de boue quotidien charrié dans un débat sans fond. Peu importe les injonctions de prudence : il s’agit bien d’un crime politique. (…) Quand l’Europe n’existera plus, le populisme devra se chercher d’autres victimes jusqu’à mener au Paixit entre nos nations voisines. » (17 juin 2016).

Certains rappellent aussi l’assassinat le 10 septembre 2003 à Stockholm de la Ministre suédoise des Affaires étrangères Anna Lindh (46 ans), quelques jours avant le référendum du 14 septembre 2003 sur l’adoption de l’euro en Suède. Tandis qu’Anna Lindh avait fait campagne pour le "oui", les électeurs suédois avaient rejeté l’euro à 55,9% avec une forte participation (82,6%).


Pourquoi cet assassinat ?

Les motivations de l’assassin de Jo Cox ne sont pas encore précisément connues à l’heure actuelle. Il a été arrêté et l’instruction de l’assassinat est en cours.

L’une des raisons serait politique. Rattaché à des milieux d’extrême droite (notamment lié il y a une dizaine d’années au groupuscule Springbok qui défendait la suprématie blanche et l’apartheid en Afrique du Sud), l’assassin de 52 ans aurait tué pour s’opposer à ses positions pro-européennes sur le référendum et aurait crié "Britain First" ("La Grande-Bretagne d’abord"), un cri nationaliste et anti-européen mais aussi le nom d’un parti politique d’extrême droite (contre l’islamisation et contre l’immigration) qui s’est rapidement désolidarisé de l’assassin en disant qu’il n’avait rien à voir avec cette affaire et qu’il condamnait l’assassinat. Comme ont condamné l’assassinat les deux principaux promoteurs du Brexit, à savoir Boris Johnson (l’ancien maire conservateur de Londres) et Nigel Farage (leader de l’UKIP).

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Comme souvent, les voisins de l’agresseur sont choqués par cet attentat. L’assassin habitait depuis une trentaine d’années à Birstall et était tranquille (« He’s the last guy I would have thought of ! » [C’est le dernier gars que j’aurais cru capable de faire cela !]). Il aurait été au chômage et aurait passé un séjour dans un hôpital psychiatrique. Il habitait isolé avec sa grand-mère jusqu’à la mort de celle-ci. Il entretenait aussi le jardin de ses voisins.


Et le Brexit ?

L’assassinat de Jo Cox, devenue figure de proue du "In" (le maintien dans l’Union Européenne) malgré elle, aura de toute évidence des conséquences politiques directes sur le référendum de la semaine prochaine et plus généralement, sur la classe politique britannique.

Le climat très tendu et très violent des dernières semaines aura été marqué par la mort d’une députée. C’est l’ensemble de la vie politique britannique qui en est affecté mais j’irai même plus loin, c’est l’ensemble des classes politiques européennes qui en est affecté.

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Ce climat de violence et de brutalité, et pas seulement verbales, on le retrouve aussi en France, tant dans le débat social avec les casseurs du mouvement social (le 14 juin 2016, certains manifestants s’en étaient pris à l’hôpital Necker, un hôpital pour enfants qui a été dégradé, et coïncidence symbolique bien qu’involontaire, l’enfant orphelin des deux policiers assassinés la veille à Magnanville y était hospitalisé, tandis que des CGTistes portaient encore des pancartes insultant la police) que dans le débat public plus général (sur la vie économique, sur la construction européenne, sur l’accueil des réfugiés, etc.). La campagne présidentielle promet d’être, elle aussi, éprouvante en France l’année prochaine.

Si la mort de Jo Cox, au-delà de l’horreur et du malheur de sa famille et de ses proches, devait avoir une utilité, ce serait bien celle-ci : partisans de ci et de ça, calmez-vous !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (17 juin 2016)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Le conflit syrien.
Les réfugiés syriens.
La construction européenne.
Jo Cox.
Élisabeth II.
Un règne plus long que celui de Victoria.
Philip Mountbatten.
Vive la République !
David Cameron.
Margaret Thatcher.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20160616-jo-cox.html

http://www.agoravox.fr/actualites/europe/article/jo-cox-victime-de-la-violence-182017

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