« Les cultures profondément religieuses du monde voient cette exclusion du divin de l’universalité de la raison comme un outrage à leurs convictions les plus intimes. Une raison qui reste sourde au divin et repousse la religion dans le domaine des sous-cultures est inapte au dialogue des cultures. » (Ratisbonne, le 12 septembre 2006).



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Heureux hasard pour un pape que fêter son anniversaire le jour de Pâques, la plus importante fête religieuse des chrétiens. Et pas n’importe quel anniversaire ! Benoît XVI fête en effet ses 90 ans ce dimanche 16 avril 2017.

En fait, Benoît XVI n’est plus pape. Il est redevenu Joseph Ratzinger. C’est très rare, sans précédent depuis six siècles. Benoît XVI est un "ancien pape", fonction pourtant qui dure à vie, c’est-à-dire jusqu’à la mort. Il a en effet sagement renoncé à son pontificat le 28 février 2013, se considérant trop faible et épuisé, laissant ainsi désigner de son vivant, le 13 mars 2013, son successeur, le pape François (dix ans plus jeune).

Ordonné prêtre le 29 juin 1951, Joseph Ratzinger fut consacré archevêque de Munich du 28 mai 1977 au 15 février 1982, créé cardinal le 27 juin 1977 (cardinal-évêque en 1993), nommé préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi du 25 novembre 1981 au 13 mai 2005, avant d’être élu pape le 19 avril 2005 pour assurer la lourde succession de Jean-Paul II.

Benoît XVI n’a pas le caractère d’un homme de pouvoir et de communication, au contraire de son prédécesseur et de son successeur. Il est avant tout un homme de réflexion et d’études. Il a été théologien, même un grand "savant" (on dirait maintenant un "intellectuel") qui se complaît dans les échanges intellectuels avec d’autres universitaires.

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C’était dans cet esprit qu’il a prononcé une conférence à Ratisbonne le 12 septembre 2006, devant les "représentants du monde des sciences" au grand amphithéâtre de l’Université où il enseigna dans sa jeunesse (dans le cadre d’un voyage apostolique de cinq jours en Allemagne). Il voulait rappeler qu’on ne pouvait exclure de la raison (et plus généralement, de la science) la question de Dieu. Et réciproquement.

Ce discours dit de Ratisbonne fut sans doute l’un des plus marquants de son pontificat car il fut médiatisé à la suite d’une mauvaise polémique : des musulmans avaient cru déceler dans les propos du pape des insultes contre l’islam alors que Benoît XVI n’avait fait que citer certains propos historiques (polémique provenant d’un malentendu probablement volontaire en vue de dénigrer les chrétiens).

La conférence portait sur la foi, la raison et l’université. Le but de Benoît XVI était surtout d’inciter aux échanges entre les cultures et à renforcer l’étude des religions.

Pour évoquer la foi et la violence contre les indifèles, Benoît XVI a évoqué les travaux du théologien d’origine libanaise Théodore Khoury qui rapporta une controverse de 1391 en citant les propos de l’empereur byzantin Manuel II Paléologue (1350-1425) adressés à un érudit musulman de Perse : « L’empereur explique minutieusement pourquoi la diffusion de la foi par la violence est contraire à la raison. Elle est contraire à la nature de Dieu et à la nature de l’âme. "Dieu ne prend pas plaisir au sang, dit-il, et ne pas agir selon la raison est contraire à la nature de Dieu. La foi est fruit de l’âme, non pas du corps. Celui qui veut conduire quelqu’un vers la foi doit être capable de parler et de penser de façon juste et non pas de recourir à la violence et à la menace… Pour convaincre une âme douée de raison, on n’a pas besoin de son bras, ni d’objets pour frapper, ni d’aucun autre moyen qui menace quelqu’un de mort…". L’affirmation décisive de cette argumentation contre la conversion par la force dit : "Ne pas agir selon la raison est contraire à la nature de Dieu". L’éditeur du texte, Théodore Khoury, commente à ce sujet : "Pour l’empereur byzantin nourri de philosophie grecque, cette affirmation est évidente. Pour la doctrine musulmane, au contraire, Dieu est absolument transcendant. Sa volonté n’est liée à aucune de nos catégories, fût-ce celle qui consiste à être raisonnable". ». Manuel II, théologien orthodoxe, était l’empereur d’un empire assiégé par les Ottomans et qui n’a pas trouvé de soutien auprès des puissances européennes (catholiques). Constantinople fut finalement prise par les musulmans en 1453.

Benoît XVI a commenté ainsi cette proximité philosophique : « Cet intime rapprochement mutuel ici évoqué, qui s’est réalisé entre la foi biblique et le questionnement philosophique grec, est un processus décisif non seulement du point de vue de l’histoire des religions mais aussi de l’histoire universelle, qui aujourd’hui encore nous oblige. ».

Parlant d’une tentative de déshellénisation de la foi chrétienne à l’époque où il avait commencé son travail universitaire (en 1959 à Bonn), Benoît XVI a expliqué : « L’idée centrale qui apparaît chez [Adolf von] Harnack est le retour à Jésus simple homme et à son message simple, qui serait antérieur à toutes les théologisations et aussi à toutes les hellénisations. Ce message simple représenterait le véritable sommet de l’évolution religieuse de l’humanité. Jésus aurait congédié le culte au bénéfice de la morale. En définitive, on le représente comme le père d’un message moral philanthropique. Le souci d’Harnack est au fond de mettre le christianisme en harmonie avec la raison moderne, précisément en le libérant d’éléments apparemment philosophiques et théologiques, comme (…) la foi en la divinité du Christ et en la Trinité de Dieu. (…) En arrière-plan, on perçoit l’autolimitation moderne de la raison (…). Cette conception moderne de la raison (…) repose sur une synthèse entre le platonisme (cartésianisme) et l’empirisme, confirmée par le progrès technique. ».

Il a abouti alors à ces réflexions : « D’une part, on présuppose la structure mathématique de la matière, pour ainsi dire, sa rationalité interne, qui permet de la comprendre et de l’utiliser dans sa forme efficiente. Ce présupposé est en quelques sortes l’élément platonicien de la compréhension moderne de la nature. D’autre part, pour nos intérêts, il y va de la fonctionnalité de la nature, où seule la possibilité de la vérification ou de la falsification par l’expérience décide de la certitude. Selon les cas, le poids entre les deux pôles peut se trouver davantage d’un côté ou de l’autre. ».

Benoît XVI a rejeté l’idée que la raison ne devait se contenter que de considérations qui excluraient le divin car cela risquerait d’engendrait l’arbitraire : « Les interrogations proprement humaines, "d’où venons-nous", "où allons-nous", les questions de la religion et de l’éthique, ne peuvent (…) trouver place dans l’espace de la raison commune, délimitée par la "science" ainsi comprise, et doivent être renvoyées au domaine de la subjectivité. Au nom de ses expériences, le sujet décide ce qui lui semble acceptable d’un point de vue religieux, et la "conscience" subjective devient, en définitive ; l’unique instance éthique. Cependant, l’éthique et la religion perdent ainsi leur force de construire une communauté et tombent dans l’arbitraire. Cette situation est dangereuse pour l’humanité. Nous le constatons bien avec les pathologies de la religion et de la raison, qui nous menacent et qui doivent éclater nécessairement là où la raison est si réduite que les questions de la religion et de la morale ne la concernent plus. ».

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Benoît XVI en est arrivé à ceci : « L’éthique de la scientificité (…) est (…) volonté d’obéissance à la vérité et, en ce sens, expression d’une attitude fondamentale qui fait partie des décisions essentielles de l’esprit chrétien. Il n’est pas question de recul ni de critique négative, mais d’élargissement de notre conception et de notre usage de la raison. Car, tout en nous réjouissant beaucoup des possibilités de l’homme, nous voyons aussi les menaces qui surgissent de ces possibilités et nous devons nous demander comment les maîtriser. Nous ne le pouvons que si foi et raison se retrouvent d’une manière nouvelle, si nous surmontons la limitation autodécrétée de la raison à ce qui est susceptible de falsification dans l’expérience et si nous ouvrons de nouveau à la raison tout son espace. ».

Ce qui signifiait que l’ancien pape faisait la promotion de la théologie comme discipline universitaire : « La question "pourquoi en est-il ainsi ?" demeure. Les sciences de la nature doivent l’élever à d’autres niveaux et à d’autres façons de penser, à la philosophie et à la théologie. (…) Écouter les grandes expériences et les grandes intuitions des traditions religieuses de l’humanité, mais spécialement de la foi chrétienne, est source de connaissance à laquelle se refuser serait une réduction de notre faculté d’entendre et de trouver des réponses. (…) Depuis longtemps, l’Occident est menacé par cette aversion pour les interrogations fondamentales de la raison et il ne pourrait qu’en subir un grand dommage. Le courage de s’ouvrir à l’ampleur de la raison et non de nier sa grandeur, tel est le programme qu’une théologie se sachant engagée envers la foi biblique doit assumer dans le débat présent. ».

Comme on le voit, reprenant l’encyclique "Fides et ratio" publiée le 14 septembre 1998 par Jean-Paul II (dont il fut l’inspirateur), qui commençait ainsi : « La foi et la raison sont comme deux ailes qui permettent à l’esprit humain de s’élever vers la contemplation de la vérité. », Benoît XVI s’est adressé à la fois au monde "occidental" déchristianisé qui considère que la foi ne fait pas partie du domaine de la raison et au monde musulman qui, au contraire, considère que la raison ne fait pas partie du domaine de la foi. Une parole qu’en cette période d’attentats terroristes (Londres, Saint-Pétersbourg, Stockholm, Alexandrie, etc.), il n’est pas inutile de rappeler…

C’est ce qu’a résumé le philosophe Raphaël Lellouche le 1er octobre 2006 : « Autrement dit, toute l’intention du discours de Ratisbonne, au fond, c’est d’essayer de penser la possibilité d’un dialogue des cultures. (…) C’est réfléchir sur les conditions au dialogue des cultures. Et sa réponse, c’est qu’il y a deux obstacles à ce dialogue. D’une part, une théologie qui pourrait justifier la violence religieuse (et qui est celle du jihad), c’est-à-dire une théologie du divin qui exclut la raison. Et de l’autre, une raison trop étroite, essentiellement logico-empirique ou positiviste, qui exclut le divin, et qui est un logos asthenos, une raison impuissante, à entrer en dialogue avec les peuples dont les cultures sont profondément religieuses. C’est cela, le propos du discours de Ratisbonne. » (Institut Hayek).

Joyeuse fête de Pâques et bon anniversaire : encore de longues années consacrées à la méditation et à la réflexion !…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (15 avril 2017)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Les 90 ans de Benoît XVI.
Le discours du pape le 12 septembre 2006 à Ratisbonne (texte intégral).
L’encyclique "Fides et ratio" du 14 septembre 1998.
L’infaillibilité papale.
Pâques.
Le pape Formose.
La tunique d’Argenteuil.
Viens m’aider à aider !
Le pape François, une vie d’espérance.
Hommage à l'abbé Pierre.
Mère Teresa.
Sœurs de Saint-Charles.
Père Gilbert.
Frère Roger.
Concile Vatican II.
Jean XXIII.
Paul VI.
Jean-Paul II.
Benoît XVI.
Monseigneur Romero.
Sœur Emmanuelle.
Le dalaï-lama.
Jean-Marie Vianney.
Jean-Marie Lustiger.
Albert Decourtray.
Le Pardon.
La Passion.

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