« La France (…) ne résout pas ses problèmes. En découle un sentiment mortifère où se mêlent désarroi, découragement, désenchantement et colère. Nous connaissons ce sentiment. Nous le ressentons parfois nous-mêmes et connaissons sa puissance. Nos compatriotes l’ont exprimé, et fortement, lors de l’élection présidentielle, par un réflexe d’abstention ou un vote d’exaspération. Il faut comprendre ces angoisses. Il faut entendre cette colère. Mais nos compatriotes ont aussi exprimé un espoir formidable en portant Emmanuel Macron à la Présidence de la République. Tandis que de grandes démocraties choisissaient le repli sur elles-mêmes, le dos tourné au monde, les Français, avec le Président de la République, ont préféré l’esprit d’ouverture et de conquête. On leur proposait la nostalgie impuissante, ils ont préféré le courage d’affronter l’avenir. Ils avaient à choisir entre la colère et la confiance, ils ont exprimé leur colère, mais ils ont choisi l’optimisme et le rassemblement. » (Édouard Philippe, le 4 juillet 2017 au Palais-Bourbon).


_yartiPhilippeEdouard2017070401

Les choses sérieuses vont pouvoir commencer. Le second gouvernement d’Édouard Philippe a obtenu la confiance d’une large majorité à l’Assemblée Nationale peu avant 19 heures ce mardi 4 juillet 2017 : 370 pour et 67 contre la confiance. 566 députés ont pris part au vote, mais 129 ont voté blanc, soit 437 exprimés. Finalement, il y a eu beaucoup moins d’opposition qu’envisagée. Beaucoup de députés LR, à l’instar d’Éric Woerth, le nouveau président de l’importante commission des finances, se sont abstenus par opposition "bienveillante" quand d’autres députés, plutôt de gauche, à l’instar d’Olivier Falorni (le tombeur de Ségolène Royal en 2012), ont voté la confiance "avec vigilance".

Peu avant, à 15 heures, après la traditionnelle photographie panoramique de début de législature, le Premier Ministre Édouard Philippe a prononcé son discours de politique générale qui a duré une heure et quart (son Ministre de l’Intérieur Gérard Collomb l’a lu au Sénat au même moment). On peut lire le texte intégral de ce discours ici.

On pourrait regretter l’absence d’envolée lyrique mais pas l’absence de matière concrète. Amusant d’entendre, à la fin de ce discours, Marine Le Pen critiquer l’aspect très "au ras des pâquerettes" de ce discours alors que la veille, elle avait critiqué le discours du Président Emmanuel Macron devant le Parlement réuni en congrès à Versailles considéré comme le "sermon d’un évangéliste" ou comme un "show aérien". Il faut savoir ce qu’on veut : veut-on de la hauteur ou du concret ?

C’est en cela qu’Emmanuel Macron et Édouard Philippe sont pour l’instant très complémentaires : à Emmanuel Macron la gérance du garage et à Édouard Philippe la mécanique auto.

_yartiPhilippeEdouard2017070402

D’ailleurs, à son tour, Édouard Philippe a défini la répartition des rôles entre l’Élysée et Matignon : « Durant la campagne, depuis son élection et hier encore devant le Parlement réuni en congrès, le Président de la République nous a montré le cap. J’en suis heureux : c’est bien souvent d’un cap que nous avons manqué. Il nous a également indiqué la méthode pour y parvenir. Elle tien en trois points : dire la vérité ; travailler avec toutes les femmes et tous les hommes de bonne volonté ; obtenir des résultats concrets le plus rapidement possible. Ce cap est clair. Il doit être tenu. ».

Alors, oui, on peut noter le ton très technocratique d’Édouard Philippe (il n’est pas juppéiste pour rien !), la lecture trop rapide et saccadée de son long discours. D’ailleurs, il faut aussi constater qu’il a été nettement meilleur, sur la forme, lorsqu’il n’avait pas de note, à sa dernière intervention, lorsqu’il a répondu à tous les orateurs des différents groupes qui se sont exprimé après lui. Édouard Philippe n’a pas manqué de tâcler Christian Jacob qui l’avait attaqué assez fermement sur sa "trahison", alors qu’il faisait partie du groupe LR il y a encore quelques mois. Édouard Philippe n’a pas compris qu’un supposé gaulliste fût choqué par le recours aux ordonnances, tout en rendant hommage à Jean-Luc Mélenchon pour sa cohérence d‘avoir toujours été opposé aux ordonnances.

Dès lors qu’Emmanuel Macron, la veille, avait tenu le cadre et les perspectives hautes, il revenait à Édouard Philippe de faire le marchand de tapis. Hélas, beaucoup ont repéré qu’il a passé beaucoup de temps à exposer des mesures de dépenses et très peu de temps pour parler des économies à faire. Pourtant, il a promis 20 milliards d’euros de prélèvements obligatoires en moins pour 2022.

Car Édouard Philippe a répété que les finances publiques étaient dans un état lamentable. Il a confirmé que son gouvernement gardait l’objectif de déficit public à 3% du PIB fin 2017, ce qui signifie faire 4 milliards d’euros d’économies pour ces six mois qui viennent. Il a rappelé, comme il l’a fait lorsqu’il a reçu l’audit de la Cour des Comptes le 29 juin 2017, que l’endettement public correspond à un montant de 70 000 euros par Français actif !

_yartiPhilippeEdouard2017070403

Il a donné aussi une comparaison avec l’Allemagne : « La vérité, c’est que lorsque nos voisins allemands prélèvent 100 euros en impôts et en dépensent 98, nous en prélevons 117 et en dépensons 125. Qui peut penser que cette situation est durable ? ».

Son expression est d’ailleurs alarmante : « Sous le regard inquiet des Français, nous dansons sur un volcan qui gronde de plus en plus fort. Certains continuent pourtant à nier l’évidence. "Combien de fois un homme peut-il tourner la tête en prétendant qu’il ne voit pas ?", aurait pu demander le prix Nobel de littérature 2017… ». En fait, il s’agit plutôt du prix Nobel de littérature 2016 (les 2017 n’étant pas encore attribués), à savoir Bob Dylan. Et il a poursuivi : « Il existe une addiction française à la dépense publique. Comme toute addiction, elle ne règle rien du problème qu’elle est censée soulager et, comme toute addiction, il faudra de la volonté et du courage pour s’en désintoxiquer. ».

Le début du discours était à la fois personnel et candide. Personnel : le Premier Ministre a commencé en citant quelques profils de nouveaux députés, telle avocate qui n’aurait jamais fait de grande école s’il n’y avait pas eu la volonté d’un directeur de faire un recrutement spécifique pour les zones prioritaires, ou d’autres députés (il avait le choix), jusqu’à évoquer des "matheux", sous le sourire amusé de Cédric Villani, nouveau député de Saclay (Les Ulis-Gif-sur-Yvette).

Candide : il a raconté avoir relu (ou réécouté) tous les discours de politique générale depuis celui de Michel Debré le 15 janvier 1959, jusqu’au discours de Bernard Cazeneuve du 14 décembre 2016, pour construire le sien. C’est vrai que c’est difficile d’en prononcer un qui puisse sortir de la banalité, hors programme d’action à présenter. Édouard Philippe s’est plus spécialement référé à trois prédécesseurs : Jacques Chaban-Delmas, Michel Rocard et Alain Juppé qu’il a voulu saluer à cette occasion.

Pour les deux premiers, il s’est même permis de les citer, des paroles qui restent encore aujourd’hui d’actualité.

Jacques Chaban-Delmas, il y a quarante-huit ans : « De cette société bloquée, je retiens trois éléments essentiels (…) : la fragilité de notre économie, le fonctionnement souvent défectueux de l’État, enfin, l’archaïsme et le conservatisme de nos structures sociales. » (16 septembre 1969). Le fameux discours sur la Nouvelle Société.

Michel Rocard, il y a presque trente ans : « Nos priorités ne sont pas celles d’une moitié de la France contre l’autre moitié, mais celles de tous les Français. Défaire ce que les autres ont fait, faire ce que d’autres déferont, voilà bien le type de politique dont les électeurs ne veulent plus. Nous ne demandons à personne de nous rejoindre par intérêt ni de trahir ses convictions. » (29 juin 1988).

L’un a fait un constat toujours d’actualité, l’autre a donné une méthode toujours valable aujourd’hui et rarement appliquée à cause du manichéisme provoqué par la bipolarisation de la vite politique qu’aujourd’hui, Emmanuel Macron voudrait interrompre. La citation de Michel Rocard a reçu un tonnerre d’applaudissements dans les rangs de LREM et du MoDem. À l’évidence, les nouveaux députés LREM sont principalement de centre gauche.

_yartiPhilippeEdouard2017070404

Édouard Philippe a donc surtout lu un long catalogue des mesures que son gouvernement compte prendre à plus ou moins court terme.

Parmi les mesures qui fâchent : l’augmentation à 10 euros du paquet de cigarettes, pour réduire la consommation de tabac des jeunes (le tabac provoque 80 000 morts par an), et l’augmentation des taxes sur le diesel (l’objectif étant le rattrapage du super d’ici à 2022). Et la grosse mesure qui fâche, c’est l’augmentation de la CSG (prévue en 2018) qui devrait être compensée par la suppression des charges salariales de la sécurité sociale et du chômage, mais qui ne serait donc pas compensée pour les retraités ou les fonctionnaires.

Les autres mesures sont soit des réformes dont le développement serait difficile à mesurer sur la vie quotidienne, soit des mesures positives, même si la principale (positive pour les ménages mais pas pour les communes et encore moins pour les propriétaires de biens immobiliers), la suppression de la taxe d’habitation semble être renvoyée aux calanques grecques.

J’en cite quelques-unes : le remboursement total des lunettes ou des prothèses dentaires d’ici à 2022 (c’était aussi une proposition de François Fillon), la vaccination obligatoire pour la petite enfance, la réforme du baccalauréat avec la prise en compte du contrôle continue (prévue pour 2021), la revalorisation de l'allocation adulte handicapé, la hausse de la prime d'activité, le relèvement du minimume vieillesse, la réforme de l'ISF (pour 2019), la baisse de l'impôt sur les société à 25% (au lieu de 33%), etc.

Il a placé son action sur trois mots : la confiance, le courage et la conquête : « Restaurer la confiance, prendre courageusement les décisions que la situation impose, tout cela est nécessaire pour retrouver l’esprit de conquête auquel nous appelle le Président de la République. ». Ou encore : « En 2017, les Français nous ont dit qu’ils voulaient que la France redevienne enfin elle-même : confiante, courageuse et conquérante. ».

_yartiPhilippeEdouard2017070405

C’est ce message qu’a délivré Édouard Philippe dans le droit fil de celui d’Emmanuel Macron, un message positif et optimiste qui a trouvé ce mardi soir une majorité parlementaire très large : « Soyons conquérants ! L’évolution du monde donne toutes ses chances à la France, parce que ce nouveau monde a besoin de science et de raison, d’ordre et de loi, de technologies et de culture, de dialogue et de solidarité. Et la France, c’est tout cela ! (…) Les bonnes politiques publiques permettent de changer la vie des Français. C’est long, c’est lent, c’est difficile, mais, pour reprendre les mots de Simone Veil, j’ai confiance dans notre capacité à progresser. ».

Emmanuel Macron va peut-être réussir là où ses deux prédécesseurs ont échoué pour une raison particulière et même injuste : parce que maintenant, tout le monde a envie que la France réussisse et joue le jeu de la bonne volonté. Et les mauvais joueurs seront recalés aux prochaines élections…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (05 juillet 2017)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Texte intégral du discours d’Édouard Philippe le 4 juillet 2017 au Palais-Bourbon (document).
Discours de politique générale d’Édouard Philippe le 4 juillet 2017.
Discours d’Emmanuel Macron au Congrès de Versailles le 3 juillet 2017.
Audit de la Cour des Comptes du quinquennat Hollande (29 juin 2017).
Portrait officiel du maître des horloges.
François de Rugy au perchoir.
François Bayrou sycophanté.
Édouard Macron II : bientôt la fin de l’indétermination quantique.
Les Langoliers.
Forza Francia.
La Ve République.
La campagne des élections législatives de juin 2017.
Loi de moralisation de la vie politique (1er juin 2017).
Emmanuel Macron et la fierté nouvelle d’être Français ?
Richard Ferrand, comme les autres ?
Édouard Macron : d’abord l’Europe !
Édouard Philippe, nouveau Premier Ministre.
L’investiture d’Emmanuel Macron (14 mai 2017).
Programme 2017 d’Emmanuel Macron (à télécharger).
Le Président Macron a-t-il été mal élu ?
Qui sera nommé Premier Ministre en mai et juin 2017 ?
L’élection d’Emmanuel Macron le 7 mai 2017.
Macronités.
Ensemble pour sauver la République.
Débat du second tour du 3 mai 2017.

_yartiPhilippeEdouard2017070406



http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20170704-edouard-philippe.html

http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/la-france-conquerante-d-edouard-194752

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2017/07/05/35446732.html