« Enrichissez-vous par le travail et par l’épargne ! »


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Le projet de loi de finance 2018 a été adopté au conseil des ministres du 27 septembre 2017 et a suscité bien des émois, souvent justifiés (même François Bayrou le week-end y est allé de sa petite musique dissonante), qui se résument pour la plupart à la qualification d’un "budget pour les riches". Et souvent, certains s’amusent à citer François Guizot, la citation incomplète mise au chapeau de cet article.

L’évocation de François Guizot est intéressante. Cet historien et homme politique majeur de la Monarchie de Juillet est né il y a exactement deux cent trente ans, le 4 octobre 1787 à Nîmes. Il est mort le 12 septembre 1874, à l’âge de 86 ans. Il fut à la fois un intellectuel et un homme d’action, mais en aucun cas un "marchand" comme la "gauche" s’est souvent plu à le décrire. Il n’était pas du tout intéressé par l’argent. Au contraire, il méprisait l’argent, garda toujours un niveau de vie simple et mourut pauvre. Victor Hugo constatait avec son sens de la formule : « M. Guizot est personnellement incorruptible et il gouverne par la corruption. Il me fait l’effet d’une femme honnête qui tiendrait un bordel. » ("Choses vues, 1847-1848").

Sans doute son protestantisme l’a amené à avoir une vision libérale de la vie politique mais aussi de l’économie, ou, plus exactement, à avoir une vision très britannique de la société de la première moitié du XIXe siècle. Guizot était favorable à la stabilité politique, monarchiste mais contre la monarchie absolue, et libéral mais pas au point d’être républicain ni révolutionnaire dont les actions (nombreuses à l’époque où il était ministre de Louis-Philippe) mettaient en péril la prospérité du pays.

Ce fut la politique du "juste milieu" dont il avait donné trois mots d’ordre : paix, prospérité et stabilité. Le 3 mai 1837, il déclara à la Chambre des députés : « Oui, aujourd’hui, comme en 1817, comme en 1820, comme en 1830, je veux, je cherche, je sers de tous mes efforts la prépondérance politique des classes moyennes en France. L’organisation définitive et régulière de cette grande victoire que les classes moyennes ont remportée sur le privilège et sur le pouvoir absolu de 1789 à 1830, voilà le but vers lequel j’ai constamment marché. ».

Résumons très rapidement la vie de François Guizot. Historien reconnu internationalement, universitaire (jeune professeur à la Sorbonne), auteur de très nombreux ouvrages (liste ici), élu à l’Académie française le 28 avril 1836 au 40e fauteuil (celui qui fut ensuite occupé par Marcellin Berthelot, Georges Dumézil, Pierre-Jean Rémy et Xavier Darcos), reçu le 22 décembre 1836 (rival politique et intellectuel d’un autre historien et académicien, Adolphe Thiers), Guizot fut un acteur politique majeur de la Monarchie de Juillet, mais travailla auparavant dans des cabinets ministériels dès la Restauration à la Justice (1815-1816) puis à l’Intérieur (1819-1820) dans le gouvernement d’Élie Decazes. Il fut membre de l’opposition au roi absolutiste Charles X. Universitaire, il fut également nommé au Conseil d’État. Il fut ensuite élu député de Lisieux de janvier 1830 à février 1848, et montra ses talents de grand orateur (après avoir montré ses talents d’écrivain). Élu local, il présida aussi le conseil général du Calvados d’août 1841 à février 1848.

Ministre de l’Instruction publique du 11 octobre 1832 au 15 avril 1837 (sauf du 10 au 18 novembre 1834 et du 22 février 1836 au 6 septembre 1836), il fut l’auteur de l’importante loi Guizot du 28 juin 1833 qui organisait l’enseignement primaire (pour les garçons), assurait la liberté de l’enseignement, attribuait aux communes la responsabilité d’un enseignement gratuit pour les enfants pauvres et les obligeait à entretenir une école primaire et un instituteur (l’enseignement devait porter sur « l’instruction morale et religieuse, la lecture, l’écriture, les éléments de la langue française et du calcul, le système légal des poids et mesure »). Cette loi a permis, entre 1835 et 1850, de doubler le nombre d’écoliers, de créer 13 000 écoles primaires supplémentaires, d’assurer la formation des enseignants, et de réduire le nombre d’illettrés parmi les conscrits (de 50% à 39%).

Par ailleurs, il fut Ministre de l’Intérieur du 1er août 1830 au 2 novembre 1830, ambassadeur de France à Londres du 5 février 1840 au 29 octobre 1840 (il fut reçu par la reine Victoria), Ministre des Affaires étrangères du 29 octobre 1840 au 23 février 1848 (succédant à Thiers) et enfin, il cumula son dernier ministère avec les fonctions de Président du Conseil du 18 septembre 1847 au 24 février 1848. Son gouvernement fut emporté par la Révolution de 1848 après la campagne des banquets républicains (seule possibilité de meeting puisque les réunions publiques avaient été interdites).

Je conseille la lecture de l’excellent article de Nathalie MB, "Guizot ou le libéral incomplet" (21 mai 2016) dans son blog présentant les idées libérales. Non seulement elle a résumé rapidement la trajectoire de cet homme d’État, mais elle a recherché la réalité et la signification de cette fameuse phrase en forme de recommandation.

Nathalie MB émet l’hypothèse d’abord d’une réponse à ceux qui prônaient le suffrage universel. En effet, François Guizot était favorable au maintien du suffrage censitaire (ce qui n’était pas vraiment "libéral" sur le plan politique), c’est-à-dire que seuls, ceux qui payaient un minimum d’impôts pouvaient voter, ce qui aboutissait en 1846 à l’inscription de seulement 240 000 électeurs pour une population de 36 millions de Français. Et l’idée était celle-ci : « Enrichissez-vous par le travail et par l’épargne et  vous deviendrez électeurs ! ».

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Mais la blogueuse cite aussi une déclaration de Guizot le 1er mars 1843 à la Chambre des députés (à l’époque, il était Ministre des Affaires étrangères, et de fait, l’homme fort du gouvernement dirigé officiellement par le maréchal septuagénaire Soult), pour refuser les réformes sociales demandées par le député Jules Faure (futur Président du Conseil sous la IIIe République) : « Il y a eu un temps, où la conquête des droits sociaux et politiques a été la grande affaire de la nation. (…) À présent, usez de ces droits ; fondez votre gouvernement, affermissez vos institutions, éclairez-vous, enrichissez-vous, améliorez la condition matérielle et morale de la France ; voilà les vraies innovations ; voilà ce qui donnera satisfaction à cette ardeur du mouvement, à ce besoin de progrès qui caractérise cette nation. ». Je fais remarquer en aparté l’emploi du démonstratif "cette nation", qui est toujours aussi courant plus de cent cinquante ans plus tard, quand une personnalité politique parle de "ce pays" (pourquoi ne pas parler de "mon pays", de "ma nation" ?).

Cette recommandation est une recommandation d’un homme à la fois responsable et conservateur, conservateur car il a compris que sans stabilité politique (et entre 1792 et 1870, à peu près l’existence de Guizot, on ne peut pas dire que la France ait bénéficié d’une stabilité très longue), les conditions ne seraient pas remplies pour une reconstruction, une prospérité et un progrès (qu’il qualifia à la fois de "matériel" et de "moral") : « L’esprit de la révolution, l’esprit d’insurrection est un esprit radicalement contraire à la liberté. ». Le verbe "enrichir", placé à côté du verbe "éclairer" donnerait d’ailleurs le sens d’enrichissement intellectuel.

Après la Révolution de 1848, François Guizot a dû s’exiler pendant un an, de mars 1848 à juillet 1849, à Londres où il reçut considération, honneurs et même argent et poste de professeur à Oxford qu’il a refusés par correction et pour se consacrer à son œuvre historique et littéraire (il a traduit beaucoup d’œuvres de Shakespeare). Après son retour en France et après une tentative infructueuse de se faire réélire député en 1849, échec qui a définitivement conclu une carrière politique trop marquée dans l’orléanisme, Guizot s’est toujours opposé au Second Empire et à Napoléon III jusqu’à l’avènement de la période impériale libérale.

François Guizot joua pendant presque quatre décennies un rôle déterminant au sein de l’Académie française, prenant toujours le parti des catholiques. Il a prononcé la réponse au discours de réception d’Henri Lacordaire, le 24 janvier 1861, au siège d’Alexis de Tocqueville, l’un des grands moments dans l’histoire de l’Académie. Son discours-là se termina ainsi : « C’est la faveur suprême que la Providence réserve quelquefois aux amis sincères de la vérité et de l’humanité à qui il n’a pas été donné de marcher toujours ensemble et de se soutenir mutuellement dans les travaux de la vie : quand ils en entrevoient le terme, quand ils se reposent et se recueillent avant d’y toucher, parvenus, chacun par sa route, sur les hauteurs où brille la grande lumière, ils se reconnaissent, se rapprochent et s’unissent dans une commune espérance et une mutuelle équité. Union tardive et peut-être inutile pour leur propre temps et pour leur destinée mondaine, mais non pour leur gloire et pour leur cause ; car ils arrivent ainsi ensemble, en rangs complets et serrés, devant les générations qui leur succèdent, puissants peut-être un jour, par leurs idées et leurs exemples, dans cet avenir dont Dieu seul a le secret. ».

Durant sa vie politique, Guizot a toujours était très impopulaire (ce qui ne le gênait pas vraiment, à l’époque, il n’y avait pas de sondages et les élections étaient au suffrage censitaire), et a incarné la bourgeoisie industrielle du XIXe siècle. Cette injonction ("Enrichissez-vous !"), si elle n’est qu’apocryphe (puisque sa réalité reste encore assez incertaine), a été utilisée par ses détracteurs et par leurs héritiers au fil des siècles…

Jusqu’au XXIe siècle avec l’arrivée du Président Emmanuel Macron. Car j’y arrive, je fais le lien avec le projet de loi de finances 2018 présenté le 27 septembre 2017. Le fait le plus notable, c’est la suppression partielle de l’impôt sur les grandes fortunes (ISF, impôt de solidarité sur la fortune) qui exonère désormais toutes les valeurs mobilières (donc la propriété d’actifs d’entreprise) pour ne se recentrer que sur la propriété immobilière.

Faisons ici un petit rappel sur l’ISF. Instauré à l’époque du gouvernement socialo-communiste au début des années 1980, il fut supprimé en 1987 par le gouvernement de cohabitation dirigé par Jacques Chirac et cette suppression fut si impopulaire que Jacques Chirac a considéré qu’elle était l’une des causes essentielles de son échec à l’élection présidentielle de 1988. Le gouvernement de Michel Rocard l’a ensuite réinstauré et aucun autre gouvernement jusqu’à celui du Premier Ministre Édouard Philippe n’a osé y retoucher.

Tout le monde sait que cet impôt n’a aucun intérêt : il n’est pas efficace car il collecte très peu d’argent, il coûte cher d’ailleurs à percevoir et à contrôler, et en plus, c’est une double peine puisque tout le patrimoine pris en compte dans le calcul de l’ISF a été financé par des revenus qui ont déjà été imposés (ou par une succession imposée elle aussi).

En outre, il a une fonction dévastatrice en ce sens que les capitaux français quittent la France pour se protéger d’un tel impôt. Dans "L’émission politique" le 28 septembre 2017 sur France 2, Édouard Philippe a affirmé, selon les statistiques de Bercy, que depuis 2002, il y a eu 10 000 Français qui se sont expatriés de France pour "évasion fiscale", et ceux-ci représentent 35 milliards d’euros d’actifs. Le rythme ces dernières années a ralenti (700 départs par an selon l’avocate fiscaliste Sandra Hazan le 3 octobre 2017 sur France 5).

Rappelons que la fiscalité a un objectif budgétaire : le but est de trouver de l’argent pour les dépenses publiques, il n’a pas un but moral ou sociétal (punir les riches par exemple). Donc, un impôt doit être d’abord efficace, c’est-à-dire qu’il fasse réellement rentrer de l’argent (ce qui explique que les classes moyennes sont les "vaches à lait" car représentant le plus grand nombre de contribuables). Or, l’ISF est typiquement un impôt politique ou moral, sans efficacité. L’échec de la droite en 1988 a fait renoncer beaucoup de responsables de la droite libérale à supprimer ce mauvais impôt, que ce soit le Premier Ministre Édouard Balladur ou les Présidents Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy, aucun, pour des raisons électorales, n’a voulu prendre le risque de le supprimer. Nicolas Sarkozy a juste cherché à le contourner avec le bouclier fiscal, ce qui lui a apporté la même impopularité sans pour autant l’avoir supprimé.

Le projet de loi de finance 2018 prévoit donc un cadeau de 3,7 milliards d’euros (aux plus riches), afin de rendre la France de nouveau attractive auprès des "possédants". Parallèlement à une suppression massive des emplois aidés, par exemple (qui coûtent beaucoup moins cher que cette baisse de l’ISF). L’effet escompté ne sera cependant jamais vraiment mesuré et est-il mesurable ? Éric Woerth, qui n’a pas osé faire autant lorsqu’il était lui-même le ministre en charge des comptes publics, s’est demandé le 27 septembre 2017 pourquoi Emmanuel Macron n’avait pas carrément supprimer l’ISF au lieu de se concentrer sur le seul patrimoine immobilier.

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La question d’Éric Woerth est en fait la bonne question. Si l’on ajoute à la réforme de l’ISF la politique de la taxe d’habitation que l’on tendrait à supprimer pour les 80% les moins riches (donc les 20% vont tout payer), ce qui reviendrait aussi à dire que le seul levier communal à grande assiette serait désormais la seule taxe foncière, et l’on peut aussi rappeler la taxation de 30% des intérêts des plans épargne logement (qui étaient pourtant, avec le Livret A, le sanctuaire de fiscalité pour encourager les gens à épargner), on commence assez vite à comprendre qu’Emmanuel Macron veut surtout taxer les propriétaires immobiliers, qui sont en fait de petits investisseurs qui, par souci de prudence et de sagesse, ont préféré placer leur épargne dans la pierre (quand on voit les besoins en logements nouveaux, encourager l’investissement immobilier n’est pas ce qu’on pourrait appeler déraisonnable).

Faisons la jonction avec l’injonction de Guizot. Contrairement à Emmanuel Macron qui préfèrerait miser sur ceux qui prennent des risques, avec une taxe forfaitaire ("flat tax") sur les produits du capital, François Guizot voulait au contraire encourager l’enrichissement par le travail et l’épargne, donc, par la prudence, pas par le risque ni la spéculation.

L’ancien député UMP Christian Vanneste, dans son blog, y voit justement une différence fondamentale : « Pour la gauche, cette invitation à s’enrichir était la dernière bassesse de l’esprit bourgeois, le mot d’ordre égoïste et matérialiste de la classe possédante, peu soucieuse de justice sociale et de redistribution. C’était pourtant l’expression sincère et réaliste d’un homme politique rigoureux et intègre qui, peut-être en raison de sa religion, et, en tout cas, de ses recherches d’historien, avait une mentalité assez britannique. » (1er octobre 2017).

Et de faire la comparaison entre François Guizot et Emmanuel Macron : « D’une certaine manière, l’appel à la réussite lancée par Emmanuel Macron aux Français pourrait en faire un de ses héritiers. Toutefois, l’austère Guizot, s’il souhaitait la prospérité du pays plus que sa grandeur, ne privilégiait pas le risque plutôt que l’épargne prudente. L’historien avait peu d’intérêt pour l’argent et n’aimait pas le risque. Il n’avait pas été banquier. Il en va tout autrement pour le locataire actuel de l’Élysée qui a souhaité une France plus réaliste en économie, mais entend réaliser son projet en discriminant les moyens de la réussite, c’est-à-dire, selon lui, de l’enrichissement, et à travers ses choix, en discriminant les Français eux-mêmes. ».

Et le cœur de cible de l’imposition : « Si [ceux qui ont des revenus annuels supérieurs à 30 000 euros] sont également propriétaires, ils seront les dindons de la farce et dûment plumés ! (…) Il y a là comme un acharnement contre l’immobilier, qui s’inscrit dans une répression de l’épargne de prudence au profit de l’investissement risqué et de la préférence marquée pour le jeune affairiste par rapport au retraité précautionneux. On peut certes vouloir changer les mentalités, mais cette brutalité ne pourra susciter le consensus, parce qu’elle est trop injuste. Car l’ensemble de la démarche budgétaire est idéologique contrairement au discours prétendument libéral. Elle tend à privilégier la consommation et la grande richesse investie dans des valeurs mobilières de profit. La classe moyenne, les retraités (…), tous ceux qui, en raison des expériences boursières malheureuses de ce début de siècle, ont préféré la pierre son frappés (…). Dans une vision superficielle, M. Macron veut faire circuler l’argent. (…) Il est (…) certain que la stigmatisation de la maison par rapport au portefeuille favorisera le 1% le plus nanti du pays. (…) Il y a d’autres formes de réussites dans la vie, et toutes peuvent concourir à son bien commun, à commencer par la famille, complètement oubliée. » (Christian Vanneste).

C’est, à mon sens, l’analyse la plus pertinente que je connaisse du budget 2018 mis en débat public. Il y a peu d’incertitude sur le futur vote large de ce projet de loi de finance en raison de la large majorité LREM à l’Assemblée Nationale. Il est probable aussi que ce PLF va coller à la peau d’Emmanuel Macron comme le bouclier fiscal a collé à la peau de Nicolas Sarkozy durant tout son quinquennat. Personne, au sein du gouvernement, n’est parvenu pour l’instant à justifier les choix budgétaires avec des arguments rationnels.

En ce sens, le fameux "Enrichissez-vous" de François Guizot n’a rien à voir avec la politique fiscale d’Emmanuel Macron :cet impératif est beaucoup trop respectueux du mérite du travail et de l’épargne.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (04 octobre 2017)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
"Guizot ou le libéral incomplet" (blog de Nathalie MP, le 21 mai 2016).
Les ouvrages de François Guizot.
François Guizot.
Adolphe Thiers.
Napoléon III.
Georges Clemenceau.
Victor Hugo.
L’élection présidentielle de 1848.
Le Traité de Vienne.
Napoléon Ier.
Sarajevo.
De Gaulle.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20171004-guizot.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/guizot-versus-plf-2018-197380

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2017/10/04/35735617.html