« Quelle étrange coutume des Français que d’exécuter les gens à l’aube ! » (15 octobre 1917).


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Elle n’était pas croyante mais a longuement parlé avec l’aumônier à qui elle avait demandé assistance jusqu’au bout (Jules Arboux, un pasteur qui avait écrit "Les Attributions des aumôniers des prisons" en 1888 à la demande du Ministère de la Justice). Elle était restée coquette, une belle robe et un manteau sur les épaules. Les yeux libres du regard du destin qui allait vaciller. Les mains libres derrière le poteau. D’un courage se prêtant à la légèreté. Acceptant son sort parce que ne pouvant s’y dérober. Clamant pourtant son innocence jusqu’au baiser qu’elle fit à ses bourreaux.

C’était il y a un siècle, le 15 octobre 1917, à Vincennes. Un peloton de douze soldats a tiré sur Mata Hari, 41 ans (née le 7 août 1876). Convaincue d’intelligence avec l’ennemi en temps de guerre, elle était considérée comme coupable d’espionnage au profit de l’Allemagne. Une seule balle l’a blessée mortellement. Son médecin Léon Bizard a raconté la triste fin : « L’officier commandant lève son sabre : un bruit sec, suivi du coup de grâce moins éclatant et la Danseuse rouge s’écroule tête en avant, masse inerte qui dégoutte de sang. » (1925). Son corps a fini dans le bloc à découpe des étudiants en médecine de la Faculté de Paris…

L’histoire de Mata Hari est évidemment édifiante et si l’on ne sait pas vraiment si elle était vraiment coupable d’intelligence avec l’ennemi, on peut au moins imaginer qu’elle était coupable d’inconscience avec l’ennemi. Elle a probablement joué sur plusieurs tableaux sans trop avoir de notion d’intérêt d’État, plus par légèreté ou sentiment d’une liberté infinie, celle de s’être crue en 2017, dans une Europe sans frontières, celle de Schengen. D’ailleurs, elle était de nationalité néerlandaise, si bien que son pays était neutre durant la Première Guerre mondiale. Elle a fréquenté les services secrets français, allemands, pourquoi pas russes, et finalement, on pouvait l’imaginer agente double, triple, ou plutôt abusée, manœuvrée et manipulée à droite et à gauche et se retrouvant au cœur des cibles de tous les camps.Et la victime idéale pour redonner le sens moral aux soldats.

Née sous le nom de Margueritte Gertrude Zelle, elle fut l’une des premières stars people (et sans doute la première de son siècle, le XXe siècle). Orpheline à l’adolescence, d’une famille ruinée (anciennement aisée), femme très vite "audacieuse" (ou "sulfureuse"), elle ne poussa pas vraiment ses études en raison des scandales qui l’accompagnaient (elle aurait eu une relation avec le directeur de l’école qui l’aurait formée comme institutrice). Elle se maria très rapidement (par annonce matrimoniale !) à l’âge de 18 ans avec un officier violent et alcoolique qui avait le double de son âge et qui l’a amenée en Indonésie où il commandait une garnison. Si bien qu’elle s’est fait appeler aussi par son nom d’épouse, Lady MacLeod. Le couple ne dura que quatre ans, deux enfants dont l’un qui est mort en bas âge d’un empoisonnement volontaire et l’autre enlevée par son père.

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Elle prit son nom de scène deux ans après son arrivée à Paris en novembre 1903. Vivant entretenue par des hommes, visiblement très attirante, elle se transforma en Mata Hari, qui signifie "l’œil du jour" ou "l’œil de l’aurore" en indonésien, lorsqu’elle fut recrutée pour faire la danseuse dénudée. Son premier spectacle a eu lieu le 13 mars 1905 à la bibliothèque du Musée Guimet et ce fut un succès complet. Elle s’était habillée de ses vêtements javanais comme lors de son passage en Indonésie, et cela l’amena à faire ses spectacles un peu partout en Europe, dont l’Olympia de Paris, à Berlin, à La Haye, à Madrid, à Vienne (et même hors d’Europe, au Caire).

Sautant plusieurs tabous dont celui du charme et de la nudité en public, Mata Hari eut une carrière de star rapidement, la gloire et l’argent entre 1905 et 1910. Plein de légendes plus ou moins vraies tournaient autour d’elle, des rumeurs qui lui donnaient une allure mystérieuse. Elle laissait par exemple entendre qu’elle avait une blessure sur un sein ce qui expliquait qu’elle ne montrait jamais sa poitrine alors que la motivation devait être tout autre, qu’elle trouvait que ses seins étaient trop petits. Mythomane, elle était la déesse acclamée par des hommes particulièrement attirés par ses atours féminins.

La célébrité l’a complètement consumée. Elle préférait se consacrer à quelques relations galantes plutôt qu’à la poursuite de sa carrière, si bien que la star s’est "démonétisée" quasiment aussi rapidement qu’elle s’était "monétisée". Ruinée, vendant son patrimoine pour payer les dettes, réduite à se prostituer, elle retrouva une autre activité en 1915, mise en valeur par ses capacités à parler les langues étrangères : le consul d’Allemagne lui proposa d’être l’agent H21. En pleine guerre entre la France et l’Allemagne.

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À partir de cette date, la trajectoire de Mata Hari fut assez vague et confuse, car elle fut aussi au contact avec le chef des services de contre-espionnage français, puis avec les services secrets britanniques à qui elle avoua qu’elle était une agente française, mais elle se focalisa surtout, comme une "cougar", sur un jeune capitaine russe, pilote de chasse dans l’armée française (de 21 ans, l’âge qu’aurait eu son fils disparu) qui fut blessé dans les Vosges et qu’elle chercha à rejoindre. Elle n’aurait jamais dû revenir en France.

Ses contacts avec les services secrets allemands en Belgique, les doutes de parts et d’autres, quelques messages volés avec un code allemand facilement décryptable par les Français, mais surtout, l’échec monstrueux de la bataille du Chemin des Dames (une véritable boucherie, évitable) et le besoin de donner des coupables au peuple, ont mis l’ancienne danseuse nue en état d’arrestation. Devant le troisième conseil de guerre de Paris, son procès a eu lieu le 24 juillet 1917. Elle fut jugée sans preuve formelle et condamnée à mort par fusillade dans un contexte particulier de mutineries sur le front. Tout le monde la lâcha, même son amant, capitaine russe. Le pourvoi en révision fut rejeté le 17 août 1917. Le pourvoi en cassation fut rejeté le 27 septembre 1917. Le Président de la République Raymond Poincaré refusa la grâce.

Je recommande vivement de voir l'excellent film noir et blanc de Jean-Louis Richard, "Mata Hari, agent H21" sorti le 29 janvier 1965 (dialogues de François Truffaut) avec Jeanne Moreau (Mata Hari), Jean-Louis Trintignant (l'amant de Mata Hari) et Claude Rich (le secrétaire de Mata Hari).

Présentant un spectacle de Jean Bescos, "Projet Mata Hari : exécution" mis en scène par Simon Abkarian, aux Bouffes du Nord à Paris en fin mars et début avril 2011, "L’Humanité" du 28 mars 2011 expliquait : « Pour regonfler le moral des troupes, on dope le front et l’arrière à coups de slogans patriotiques vengeurs ; on fait la chasse à tout ce qui, de près ou de loin, s’apparente à l’Allemagne ; on modifie des noms à consonance germanique (on ne dit plus eau de Cologne mais eau de Pologne). C’est une époque où l’on devient bête à en mourir. Alors, Mata Hari ? Vraie ou fasse espionne ? Vraie ou fausse danseuse javanaise ? "Je ne suis pas coupable, je suis hollandaise" répète-t-elle à l’envi. Elle ment avec un aplomb qui a dû énerver plus d’un gradé. Elle ment sur son âge, ses origines, son parcours de vie. Elle tombe amoureuse au mauvais moment, de la mauvaise personne. Et derrière l’espionne, on traque la femme libre. » (M.-J. S.).

Si elle n’avait pas été aussi "sulfureuse", son procès aurait pu faire une nouvelle "affaire Dreyfus", mais le contexte était très différent : la France était en état de guerre, une guerre dure, laborieuse, qui n’en finissait plus, une guerre déprimante qui devait éviter l’esprit d’abandon et de désertion.

Quand Mata Hari fut exécutée, le vieux Tigre n’avait pas encore été appelé pour reprendre les règnes d’un pouvoir politique qui avait du mal à s’imposer aux militaires dépassés par la situation.

Ce fut aussi un 15 octobre (1945) que Pierre Laval fut exécuté. Étrange : ce fut Céline, au service des passeports, qui signala la présence de Mata Hari le 4 janvier 1917, ce qui a permis à la police française de la localiser, de l’arrêter le 13 février 1917 (le site Hérodote précise le 14 octobre 2012 : « Elle sort nue de la salle de bains et, s’étant rhabillée, présente aux gardes venus l’arrêter des chocolats dans un casque allemand. ») et de l’enfermer à la prison Saint-Lazare, au 107 rue du Faubourg Sainte-Denis…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (14 octobre 2017)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Mata Hari.
L’exécution de Margueritte Gertrude Zelle.
Première Guerre mondiale.
Sarajevo.
Pilote de chasse.
Clemenceau.
Painlevé.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20171015-mata-hari.html

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