Le conseil de gouvernement réuni ce vendredi 26 octobre 2018 a adopté le projet de décret n°2.18.855 relatif à l’heure légale stipulant le maintien permanent de l’heure d’été en vigueur actuellement.


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L’heure légale était auparavant régie par l’article premier du décret n°455.67 du 2 juin 1967… Ce n’est pas un poisson d’avril, c’est vrai. Mais pas en France ! Non, la France ni l’Europe n’ont pas arrêté immédiatement le changement d’heure. Cette information concerne… le Royaume du Maroc, et le gouvernement en question est le gouvernement marocain présidé par Saad Eddin El Othmani.

Donc, il y a bien changement d’heure dans la nuit du samedi 27 au dimanche 28 octobre 2018 en Europe. Nous passerons de l’heure d’été à l’heure d’hiver. Le changement d’heure permet, deux fois par an, de s’amuser avec ceux qui sont toujours perdus par leurs horloges. Alors, on avance ? on retarde ? et quand le soleil se lèvera-t-il alors ?…


Compenser la différence des saisons

L’idée, provenant de Benjamin Franklin qui voulait économiser les bougies en 1784, est pourtant simple : en hiver, il y a moins de jour que de nuit, et c’est l’inverse en été. Inventées (dans sa version moderne) par la France (présidée par Valéry Giscard d’Estaing) en 1976, pour faire la chasse aux gaspis et réduire la consommation d’énergie après le premier choc pétrolier (initiées en Italie dès 1966), et diffusées partout dans le monde et notamment en Europe qui a choisi d’harmoniser les dates de changement d’heure (dernier dimanche de mars et dernier dimanche d’octobre) en 1998 puis en 2001 (la dernière directive adoptée sur le sujet date de 2000), l’heure d’été et l’heure d’hiver sont les deux faces d’un même serpent de mer perpétuellement en débat aux équinoxes.

Environ soixante pays ont adopté le principe du changement d’heure, en Amérique du Nord, au Japon et en Océanie, en plus de l’Europe. Mais certains pays ont supprimé ce principe plus ou moins récemment, c’est le cas de la Chine, la Russie, la Biélorussie, l’Islande et la Turquie.

Les uns parlent des effets biologiques mauvais sur les espèces vivantes (les humains mais aussi les animaux), tant sur les rythmes du sommeil que sur la santé en général, les autres parlent des effets économiques et écologiques bénéfiques (cependant de moins en moins bénéfiques).


Des économies d’énergie non négligeables

Beaucoup tendent à minimiser le bénéfice énergique, pourtant, il n’est pas négligeable. Une étude de l’Agence de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Énergie (ADEME) publiée en 2010 ("Impact du changement d’heure", note de synthèse du Service Économie et Prospective de la Direction Exécutive de la Stratégie et de la Recherche) rappelle qu’en France, le changement d’heure a permis d’économiser 440 GWh (gigawatts heures) en éclairage en 2009, ce qui correspond à la consommation en éclairage d’environ 800 000 ménages.

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Par rapport à l’impact sur la planète, cela signifie que le changement d’heure a évité l’émission de 44 000 tonnes de CO2, ce qui serait beaucoup plus efficace sans doute que d’augmenter de 7 centimes le litre de gazole et de 4 centimes le litre de super (qui ne va probablement quasiment pas réduire la consommation de carburant mais juste en augmenter la facture).

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Ce gain en éclairage tend à diminuer malgré des consommations croissantes en raison des technologies d’éclairage performantes développées ces dernières années. En 1976, le gain avait été de 450 GWh exprimé alors en tonnes équivalent pétrole car l’électricité était produite par des centrales au fuel lourd. En 1995, EDF a évalué l’économie annuelle d’électricité à 1 200 GWh. En 2007, une étude pour l’ADEME a évalué les économies à 470 GWh en éclairage et à 210 GWh en usages thermiques.

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L’étude a évalué encore à 340 GWh les économies attendues en éclairage à l’horizon 2030. Mais elle a aussi évalué le gain sur les usages thermiques (chauffage, climatisation) à 130 GWh en 2030 avec des systèmes précis de régulation (le gain en thermique en 2009 restait négligeable car l’équipement ne permettait pas de réguler précisément).

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L’étude montre ainsi qu’en 2030, on peut évaluer à une réduction des émissions de 70 000 à 100 000 tonnes de CO2 avec le changement d’heure (les GWh "thermiques" étant plus polluants que les GWh "d’éclairage").


Un rituel bientôt aboli ?

Ce changement d’heure s’apparente presque à un petit rituel (que je ne peux qualifier de républicain car il est aussi en vigueur dans des monarchies) qui fait toujours toucher un peu aux mathématiques de base (l’addition ou la soustraction !) et surtout à la logique. On touche ainsi à la vie quotidienne des citoyens.

Pour ce week-end, il s’agit de retarder d’une heure, à 3 heures du matin, il faut ramener l’heure à 2 heures du matin, ce qui signifie qu’il y aura deux heures entre 2 heures et 3 heures du matin. Donc, une heure de plus pour la nuit, que l’on pourra utiliser comme on le veut. Sachant que le principe de conservation est tel que celle qu’on a gagnée en octobre, on la reperdra évidemment en mars.

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En fait, si l’on est sûr qu’on repassera à l’heure d’été dans la nuit du 30 au 31 mars 2019, on n’est ensuite plus sûr de rien. En effet, le Président de la Commission Européenne, Jean-Claude Juncker, visiblement opposé à ce changement d’heure, est actuellement en train de tout faire pour la supprimer.

Il faut savoir que ce changement d’heure a été intégré dans la réglementation européenne, ce qui est plutôt sympathique car cela a permis d’harmoniser l’heure européenne. À cause de l’étendue du territoire, il y a quand même trois fuseaux horaires, mais à part les fuseaux excentrés (Royaume-Uni, Irlande, Portugal d’un côté, pays baltes, Finlande, Roumanie, Bulgarie, Grèce, Chypre de l’autre côté), le reste de l’Europe reste à la même heure, de Brest à Varsovie et de Saint-Jacques-de-Compostelle à Belgrade (notons d’ailleurs que même ceux des pays de l’ex-Yougoslavie ainsi que l’Albanie qui ne sont pas dans l’Union Européenne ont adopté la même heure).

Cela signifie que toute modification d’heure légale doit être une décision européenne. Mais si c’est une décision européenne, c’est aussi parce qu’elle a des incidences économiques très fortes. Un frontalier espère par exemple ne pas devoir changer d’heure deux fois par jour s’il travaille de l’autre côté de la frontière. Sans compter l’organisation de tous les transports qui traversent une frontière, des applications informatiques, etc.

Voici ce qu’a dit Jean-Claude Juncker lors de son dernier discours de l’état de l’Union (j’y reviendrai) devant les députés européens réunis le 12 septembre 2018 à Strasbourg : « Les Européens n’applaudiront pas si nous continuons à devoir changer d’heure deux fois par an à cause d’une réglementation européenne. La Commission propose aujourd’hui de changer cela. Le changement d’heure doit être aboli. Les États membres, conformément au principe de subsidiarité, doivent décider eux-mêmes si leurs citoyens doivent vivre à l’heure d’été ou à l’heure d’hiver. J’espère que le Parlement et le Conseil auront la même perception et trouveront des solutions compatibles avec notre marché intérieur. Le temps presse. ».

Insistons quand même sur le fait que si la France fait ce changement d’heure, ce n’est pas « à cause d’une réglementation européenne » mais parce qu’elle l’a décidée dans son entière souveraineté en 1976.


Du populisme proeuropéen ?

En fait, Jean-Claude Juncker est tombé dans la démagogie. Pour une fois, ce sont les partisans de la construction européenne qui tombent dans ce populisme. Pourquoi démagogie ? Parce que la Commission Européenne a mené une consultation publique au cours de l’été 2018 sur ce sujet et a eu 4,6 millions de réponses en un petit peu plus qu’un mois, ce qui est une participation considérable. Parmi ces contributeurs, 84% ont exprimé leur souhait de supprimer le changement d’heure.

C’est pourquoi Jean-Claude Juncker a présenté la proposition de mettre fin, dès 2019, à l’obligation pour les États membres de faire un changement d’heure. En fait, si c’est cette proposition, son expression est peu claire. La traduction, c’est de mettre fin au changement d’heure, car il serait préjudiciable que certains États gardent le changement d’heure et pas d’autres. La Commission Européenne veut en revanche laisser aux États le choix de savoir quelle heure ils garderaient, l’heure d’été ou l’heure d’hiver. Le tout en espérant qu’il y aurait un minimum de concertation pour que les pays voisins adoptent la même politique. Les États membres ont donc jusqu’à avril 2019 pour prendre leur décision.

Comme on le voit, Jean-Claude Juncker, à quelques mois des élections européennes (qui auront lieu le 26 mai 2019), veut montrer que l’Europe n’est pas une contrainte. Pourtant, sur ce sujet de l’heure, cela avait un sens d’avoir une harmonisation européenne, car finalement, l’heure, c’est l’une des unités majeures de notre système d’unités (distance, masse, temps, intensité électrique, etc.) sur lequel se basent toutes nos procédures, nos calculs, notre organisation sociale.

Une question pour les Français : quelle était la proportion de citoyens français qui était informée de cette consultation publique estivale ? Cette proportion de 84% des 4,6 millions de contributeurs est-elle représentative des 500 millions d’Européens, c’est-à-dire même pas 1% ? D’ailleurs, "France Soir" a précisé malicieusement le 26 octobre 2018 que 70% de la totalité des contributeurs provenaient… de l’Allemagne ! Donc, cette consultation n’a absolument aucune représentativité.

Cité par "Le Télégramme" du 26 octobre 2018, le commissaire européen chargé de l’Énergie, Maros Sefcovic, a expliqué : « Avec le progrès (éclairage basse consommation, meilleure isolation thermique des bâtiments modernes), les économies d’énergie sont désormais très limitées. ». La prospective de l’ADEME pour 2030 prouve le contraire.

Pour que la proposition de Jean-Claude Juncker de suppression du changement d’heure puisse voir le jour, il faudrait cependant qu’elle soit adoptée par le Conseil Européen, c’est-à-dire, l’ensemble des chefs d’État et de gouvernement des vingt-sept États membres, à la majorité qualifiée, à savoir par au moins quinze États sur vingt-sept représentant au moins 65% de la population de l’Union Européenne.


Quelle heure garder ?

Ensuite, il faudrait que chaque État choisisse son heure. Selon "Le Parisien" du 26 octobre 2018, la Finlande, les Pays-Bas et le Danemark préféreraient prendre l’heure d’hiver, tandis que Chypre, le Portugal et la Pologne préféreraient l’heure d’été.

Et en France, qu’en est-il ? Le débat semble aussi passionnant que les guerres picrocholines dont sont friands beaucoup de Français, comme le débat entre nouvelle et ancienne orthographes, écriture inclusive ou pas, etc. Pourtant, c’est un sujet important, choisir entre l’heure d’été (actuellement utilisée sept mois dans l’année) et l’heure d’hiver.

Personnellement, j’opterais plutôt pour l’heure d’été comme j’opte souvent, si j’ai le choix, pour dormir à l’est et pas à l’ouest. Pourquoi ? Parce qu’il vaut mieux se lever avec le soleil que sans, et c’est plus difficile de se coucher avant le coucher du soleil. J’imagine que le clivage entre l’heure d’hiver et l’heure d’été, c’est le clivage des lève-tôt et des couche-tard (d’ailleurs, les deux ne sont pas incompatibles si l’on supporte de ne pas dormir longtemps).

Il y a un petit moyen pour s’imaginer concrètement les conséquences du choix.

Le 21 juin à Paris, si on restait avec l’heure d’hiver, le soleil se lèverait à 4 heures 45 (au lieu de 5 heures 45) et se coucherait à 21 heures (au lieu de 22 heures). Et inversement, le 21 décembre à Paris, si on restait avec l’heure d’été, le soleil se lèverait à 9 heures 45 (au lieu de 8 heures 45) et se coucherait à 18 heures (au lieu de 17 heures). Le choix a donc des conséquences pratiques non négligeables aux solstices. Ce qui justifiait justement ce changement d’heure depuis quarante-deux ans, pour réduire la portée des différences des saisons. Différences qui sont nettement plus faibles lorsque l’on se rapproche de l’Équateur. J’imagine que les Finlandais sont un peu plus impactés que les Siciliens.

Un grand pays a aussi plus de mal à trancher qu’un petit pays. En France, il y a trois quarts d’heure de décalage entre Brest et Bastia, sans compter les grandes différences d’ensoleillement entre nord et sud. "La Charente Libre" a réalisé un sondage auprès de ses lecteurs (mais quelle en est la représentativité ?) selon lequel 60,9% choisiraient l’heure d’été. Un "militant contre l’heure d’été" (eh oui, ça existe !) a déjà toute prête son argumentation, exprimée sur le réseau France Bleu : « Les lobbies du tourisme et du sport sont là pour appuyer le choix de l’heure d’été toute l’année. ». Les lobbies sont lâchés !

Comme je l’ai écrit plus haut, les arguments dérisoires vont pleuvoir, d’un côté comme de l’autre. C’est évidemment le mode de vie qui va déterminer une idée du choix. Les "paysans" qui se couchent très tôt et doivent se lever tôt opteraient plus volontiers pour l’heure d’hiver. Les franciliens qui commencent souvent tard leur journée de travail (à 9 heures voire 9 heures 30) rentrent souvent très tard le soir et préféreraient probablement l’heure d’été pour avoir un peu plus de clarté l’après-midi.


L’angoisse des acteurs économiques

Les plus angoissés semblent être les compagnies aériennes. Pour elles, tout changement a de lourdes conséquences. Un directeur chez Air France a confié sur France Inter : « Cela nous demande de revoir à peu près tous nos horaires pour vérifier que d’un point de vue commercial, on n’arrive pas trop tard, la nuit, à l’autre bout du monde. (…) Tout ça est réglé, optimisé, pour fonctionner au mieux, depuis quarante ans, sur la base du changement d’heure (…). Certaines compagnies préviennent déjà qu’elles seraient obligées de supprimer des dizaines voire des centaines de vols [en cas de changement trop rapide]. ».

Le changement d’heure sera-t-il victime du populisme européen ? Comme dans toutes les décisions européennes depuis toujours, la décision revient aux seuls États, aux seules nations, et par là même, aux seuls peuples européens. Bonne nuit !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (26 octobre 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Le changement d’heure.
Une catastrophe écologique ?
Amoco Cadiz (16 mars 1978).
Tchernobyl (26 avril 1986).
AZF (21 septembre 2001).
Fukushima (11 mars 2011).
L’industrie de l’énergie en France.
La COP21.
Le GIEC et son alarmisme climatique.
Vibrez avec la NASA …ou sans !
Le scandale de Volkswagen.
Le handicap, prétexte à la polémique politicienne ?
80 km/h : 65 vies sauvées en deux mois ?
Prélèvement à la source : la ponction fiscale sera-t-elle plus douloureuse ?

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20181027-changement-heure.html

https://www.agoravox.fr/actualites/societe/article/changement-d-heure-le-gouvernement-209014

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2018/10/27/36817412.html