« Bien sûr, ma fugace apparition sur le petit écran a fait monter la vente de mon livre, et je ne puis dissimuler le mince plaisir subtil que j’ai éprouvé le lendemain quand une vendeuse m’a reconnu dans le magasin, d’où je suis sorti avec huit paires de gants. (…) J’ai (…) pensé qu’il y avait un style de l’interview à la télévision, qui valait la peine d’être étudié scientifiquement. Et avec courtoisie. Car je vous assure que ce n’est pas drôle, quand on se trouve devant l’œil cruel de la caméra, d’imaginer tous les sagouins en train de taper du poing sur le bras de leur fauteuil [en train de vous regarder à la télévision]. » ("Pariscope", le 10 novembre 1965).


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Je sais qu’avec des "si", on mettrait Goscinny dans une bouteille, mais imaginons qu’il n’y ait pas eu cet accident cardiaque au cours de ce test à l’effort chez le cardiologue, il y a quarante ans, ce 5 novembre 1977. René Goscinny (enterré à Nice), qui aurait aujourd’hui plus de 91 ans, aurait peut-être fait évoluer sa notoriété vers la réalisation de films par exemple. Certes, le demi-milliard d’exemplaires vendus des albums d’Astérix n’aurait jamais pu être rivalisé par un succès cinématographique, aussi grand fût-il, et cela ne lui aurait jamais retiré ce titre à sa carte de visite : scénariste de bandes dessinées, mais cela aurait pu être juste de l’histoire ancienne qui lui a permis, avec son compère Uderzo, d’être millionnaires à l’âge de 42 ans.

Seulement voilà, René Goscinny est mort et il manque terriblement à l’humour français. Il a reçu un hommage (posthume) des professionnels du cinéma, le 4 février 1978 à la Salle Pleyel de Paris, à la 3e cérémonie des Césars, honoré en même temps que Charlie Chaplin, Jacques Prévert et Roberto Rossellini. Dommage qu’il ait fallu attendre qu’il soit mort pour ainsi l’honorer…

Heureusement, parfois, il s’est honoré lui-même de son vivant, selon le vieil adage : on n’est jamais mieux servi que par soi-même. En 1965, "Sud-Ouest Dimanche" lui proposa de s’interviewer lui-même. Cela donnait quelque chose comme ceci : « Goscinny : Permettez-moi avant tout de déclarer que je vous trouve plutôt beau. Goscinny : Vous êtes le premier à me dire une chose pareille. J’aime bien votre façon d’interviewer. ».

Goscinny n’a jamais voulu vraiment faire de la bande dessinée quand il était jeune, d’autant plus que cet art n’avait pas très bonne presse, il était essentiellement destiné à la jeunesse comme art mineur, et la plupart des dessinateurs dans les années 1950 pensaient d’ailleurs que le marché était saturé avec le grand succès de Tintin par Hergé. Non, le Graal du petit Goscinny (je dis "petit" en référence au "Petit Nicolas" mais en fait, il n’était pas si petit que cela, malgré ses représentations par des dessinateurs comme Gotlib, Greg, Morris, Uderzo, etc.), c’était plutôt le dessin animé, il voulait devenir le Walt Disney français.

Tibet a ainsi témoigné : « Avant Astérix, les dessinateurs qui avaient la chance d’atteindre les 30 000 exemplaires se disaient : c’est le plafond, le public est saturé, Hergé dépasse le million, les autres ne peuvent pas suivre… Puis, Astérix s’amène et dépasse Hergé, qui a perdu pied, d’ailleurs. Là, nous avons découvert que le marché était plus vaste qu’on ne le croyait, et peu à peu, les adultes n’ayant plus honte de lire de la BD, tous les auteurs se sont mis à vendre davantage. René Goscinny a ouvert les yeux à une nouvelle clientèle. Ce que n’avait pas fait Hergé. » (1997).

Pour rappeler quelques éléments de l’histoire de la bande dessinée franco-belge, ce furent les auteurs belges qui ont pris le pas après la guerre sur les auteurs des périodiques pour la jeunesse français d’avant-guerre qui étaient issus principalement soit de la presse communiste, avec "Vaillant" devenu "Pif Gadget", soit de la presse chrétienne comme les magazines issus du groupe Bayard-Presse ("Okapi", etc.) ou des Éditions de Fleurus ("Perlin Pinpin", "Fripounet", etc.).

Pourquoi ? À cause de la suprématie de "Tintin" d’Hergé, représentant de l’école de Bruxelles ("Blake et Mortimer" d’Edgar P. Jacobs, "Alix" de Jacques Martin, "Dan Cooper" de Weinberg, "Michel Vaillant" de Graton, "Ric Hochet" de Tibet, etc.), traits simples et réalisme des histoires (tendances politiquement conservatrices). "Spirou" est arrivé ensuite, représentant l’école de Charleroi ("Lucky Luke" de Morris avec Goscinny, "Jerry Spring" de Jijé, "Gil Jourdan" de Tillieux, "Gaston Lagaffe" de Franquin, "Les Schtroumpfs" de Peyo, "Tif et Tondu" de Will, "Les Tuniques bleues" de Cauvin, Salvérius avec Lambil, etc.), avec moins de réalisme et plus d’humour, d’autodérision, de poésie, des visages caricaturaux, plus dynamiques (tendances politiquement progressistes).

"Le Journal de Spirou" a été créé le 21 avril 1938 par Jean Dupuis (pour faire concurrence au "Journal de Mickey" créé le 21 octobre 1934 par Paul Winkler, patron et fondateur d’Opera Mundi) et "Le Journal de Tintin" a été fondé le 26 septembre 1946 par André Sinave et surtout Raymond Leblanc et Georges Lallemand, fondateurs des éditions Le Lombard.

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Revenons à Goscinny. Au début, il dessinait en même temps qu’il scénarisait ses propres bandes dessinées, mais il n’était pas fait pour le dessin et l’on a su le lui dire intelligemment pour qu’il se concentrât tout entièrement sur les textes et les idées. Après une trentaine d’années de travail boulimique, René Goscinny a réussi deux choses qui ont fait date dans l’histoire de la bande dessinée.

D’une part, il a donné une réelle noblesse à l’art de la bande dessinée, devenu "neuvième art", la faisant évoluer vers des publics adultes (la littérature pour la jeunesse était très encadrée à partir de 1949 pour éviter toute scène de violence et d’immoralité, il a fallu convaincre la commission de la censure pour représenter Lucky Luke maniant son revolver pour tirer plus vite que son ombre).

Et la réalité d’aujourd’hui, c’est la très grande diversité de la bande dessinée, avec des thèmes politiques et pas seulement intimistes ou d’aventures, des récits de voyage (comme chez Guy Delisle), des récits de cabinet ministériel (comme dans "Quai d’Orsay"), et même des vagabondages érotiques (une référence dans ce domaine pour beaucoup de dessinateurs à partir de 1962, ce fut "Barbarella" de Forest, édité assez courageusement par Losfeld, sur le modèle de Brigitte Bardot, bien avant les évocations scato-pornographiques de "Rhââ-Gnagna" de Gotlib en 1979).

La bande dessinée s’est même institutionnalisée : l’École des arts appliqués de Paris proposa ses premiers cours sur la bande dessinée en 1964 et le premier Salon de la bande dessinée a eu lieu à Angoulême en 1973, devenant un événement annuel international incontournable de la bande dessinée.

D’autre part, j’aurais presque dû le mentionner en premier, il a permis l’existence même du scénariste. Avant Goscinny, il n’y avait pas de scénariste et Goscinny, à ses débuts, dans ses collaborations avec des dessinateurs (notamment Morris), n’était même pas crédité comme auteur sur l’album. Si le dessinateur manquait d’idée de scénario, il pouvait sous-traiter à ses frais en embauchant un scénariste. D’ailleurs, le dessinateur n’avait pas un statut plus enviable au début des années 1950, il pouvait être viré par l’éditeur sans préavis, il était en freelance, et ses personnages ne lui appartenaient pas et appartenaient à l’éditeur (c’était le cas notamment de Spirou).

Juste après la guerre, quelques éditeurs avisés avaient compris que les publications avec de la bande dessinée seraient forcément achetées et lues, car il y avait un grand besoin de lecture pour la jeunesse. Ce qu’il manquait, c’était donc du contenu, et des producteurs de contenu, des dessinateurs, dont certains furent embauchés alors qu’ils savaient à peine dessiner. Parmi les éditeurs historiques, les frères Paul et Charles Dupuis (fils de Jean Dupuis) et Georges Dargaud qui a beaucoup soutenu, au début, Goscinny.

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Je recommande la lecture de l’excellent livre de Marie-Ange Guillaume avec la collaboration de José-Louis Bocquet, biographie de Goscinny (titrée : "Goscinny"), éd. Actes Sud, publié en 1997. La date de parution paraît bien ancienne (vingt ans) mais heureusement, car ce précieux livre a collecté de très nombreux témoignages de nombreux collaborateurs, partenaires, collègues de Goscinny, mais beaucoup sont hélas morts entre temps : Morris, Gotlib, Tabary, Roba, Greg, Peyo, Tibet, Cabu, Fred, Franquin, etc. (j’en oublie plein). Mon article a repris certaines des informations présentées par cette biographie.

Par exemple, on y apprend que l’homme René Goscinny était quelqu’un de très rigoureux, aussi très austère, très rangé, très strict, très ordonné, probablement par sa mère. Il portait toujours des costumes trois pièces impeccablement mis, ses placards étaient rangés très militairement, et son bureau était quasiment vide, rien, une table, un combiné téléphonique et une machine à écrire. Son travail intellectuel consistait à sortir de son cerveau des idées exprimées avec sa machine à écrire. Il avait ce sourire du créateur en état de création devant son clavier, excité par une idée.

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Goscinny était brillant intellectuellement. Il savait manier les idées et avait beaucoup d’humour, forcément puisque c’était son métier. Cela bouillonnait dans sa tête. S’il n’aimait pas beaucoup s’adresser à des foules, il adorait discuter à trois ou quatre copains, les rendez-vous au bistrot du quartier le soir étaient plus importants que les réunions professionnelles pour ses collaborateurs, il s’esclaffait en petit groupe autour d’un verre.

Sa timidité s’exprimait aussi par une grande sobriété dans l’expression de ses sentiments pour les personnes avec qui il travaillait. Une certaine distance lui servait de carapace affective. Cette grande pudeur aurait pu le laisser célibataire, mais heureusement, non. Réservé, désintéressé, passionné par son travail et grand cœur pour ceux qui comptaient dans sa vie : ses copains, sa mère, sa femme et sa fille qui n’a pas eu le temps de beaucoup le connaître (elle avait 9 ans à sa mort) et qui remarquait : « Contrairement à ce qu’on dit, c’est plus facile de se faire un prénom quand on a déjà un nom connu. C’est plus facile que si on n’a rien du tout. Mais "connu", ça reste relatif. Quelquefois, quand je signe un chèque, on me dit : "Il dessinait bien, votre père". ».

L’autre grande activité de Goscinny, ce fut le "management" de la bande dessinée. Je veux dire, l’organisation du travail, le recrutement des travailleurs, et même beaucoup plus. Une activité qui a contribué à donner justement à cet art ses lettres de noblesse. En dirigeant le fameux périodique "Pilote", il a recruté de nombreux dessinateurs débutants qui sont devenus des stars, comme Gotlib mais aussi Claire Bretécher, Tardi, Delinx, Tabary, Cabu, Giraud (Mœbius et Gir), Bilal, F’Murr, Druillet (et l’on peut aussi ajouter Mandryka qui trouva plus d’écho dans "Pilote" pour "Les aventures potagères du Concombre Masqué"). Il a fait confiance aux uns et aux autres. Il était capable de refuser des projets, mais aussi d’accepter des bandes dessinées, même quand elles lui déplaisaient, car il savait ce qui serait bon ou mauvais pour son journal. Je ne parle pas que de "Pilote" puisqu’il a fait plein de collaborations à droite et à gauche.

Quand on voit le nombre de collaborations, d’ailleurs, c’est assez fou. Goscinny était un travailleur acharné. Il a donné des scénarios à de nombreux dessinateurs, comme Uderzo ("Astérix"), Morris ("Lucky Luke"), Tabary ("Iznogoud", "Valentin le vagabond"), Cabu ("La Potachologie illustrée", "Le Grand Duduche"), Gotlib ("Les Dingodossiers"), Bretécher ("Les aventures du facteur Rhésus")", Dino Attanasio ("Signor Spaghetti"), etc. Au milieu des années 1960, il a "lâché" Gotlib, etc. sauf Astérix, Lucky Luke et Iznogoud.

En effet, ses trois principaux personnages, ce furent Lucky Luke (dont il ne fut pas l’inventeur), Astérix et Iznogoud. Les deux premiers eurent tellement de succès qu’il a interdit (de son vivant) des films autres que des dessins animés avec ces deux personnages. Il a accepté en revanche un film avec Iznogoud (le personnage était moins connu) et celui qui devait jouer le rôle du vizir qui voulait être calife à la place du calife était déjà tout trouvé, mais Louis de Funès refusa l’offre. Ce qui fut extraordinaire, et c’est pour cela que j’ai évoqué son rôle de "manager", c’est qu’il a donné la chance à des grands dessinateurs qui, sans lui, auraient fait autre chose dans la vie, car peu appréciés des éditeurs en place : « C’était une période faste. Goscinny nous a dit : allez-y, faites ce que vous voulez. C’était illusoire mais c’était bien. » (Gotlib).

Lui aussi, Goscinny, il a fait autre chose dans la vie, il fallait bien se nourrir et il a donc fait au début des petits boulots à côté de ses travaux éditoriaux. Comme accueillir un roi africain à Paris ! Lorsqu’il a commencé à bien gagner sa vie avec la bande dessinée, il en était fier, presque prétentieux : oui, il a fait fortune avec un métier de dingue que tout le monde disait de pauvres, qui ne ferait pas gagner sa vie. Il a connu le prix des choses.

Sa collaboration avec Charlier et Uderzo fut majeure et même fondatrice dans son existence. Avec Uderzo, avec qui il s’entendait à merveille, il avait déjà imaginé un jeune Indien "Oumpah-Pah" mais cette bande dessinée était rejetée par les éditeurs. Ce fut seulement lorsqu’il avait un peu plus d’indépendance (financière et éditoriale) que les deux compères ont recherché quel personnage ils pourraient inventer pour rire de la France contemporaine et après avoir listé toutes les époques en commençant par le début (la préhistoire), ils sont arrivés au petit Gaulois. Goscinny ne voulait pas d’un super-héros américain alors qu’Uderzo le voulait fort et musclé. Le compromis a été de créer deux héros, un malingre mais rusé et intelligent, plein d’esprit, Astérix, et son copain un peu plus enveloppé et très fort, Obélix.

Une autre collaboration très fructueuse, ce fut avec Sempé. Le personnage du "Petit Nicolas" a tout de suite été un grand succès commercial. Normal : les dessins de Sempé sont succulents, et Goscinny racontait son enfance (couplée avec la passion du sport de Sempé). Les premiers pas du Petit Nicolas furent sous la forme d’une bande dessinée publiée dans le journal "Le Moustique" (elle vient d’être éditée en 2017 par IMAV, la maison d’édition créée par Anne Goscinny en 2005). Le scénariste accrédité était "Agostini" (un pseudonyme de Goscinny qu’il s’était tellement approprié que dans un bistrot, quand le patron appelait un "Agostini", nom très courant, pour un appel téléphonique, il se levait). L’atmosphère préfigurait celle de "Boule et Bill" de Roba (une vie familiale, le père qui revient de son travail de bureau, le gamin qui fait des bêtises, etc.). Goscinny a ensuite adopté le mode narratif avec des illustrations, plus adapté à Sempé, qui détestait faire des bandes dessinées (notamment dessiner des dizaines de fois le même décor).

Parmi ses copains avec qui il collabora, il y a eu Pierre Tchernia (grand ami avec qui il scénarisa le film "Le Viager" avec Michel Serrault et Michel Galabru), Pierre Dac (il a fait quelques travaux pour "L’Os à Moelle") et aussi le journaliste Henri Amouroux, devenu plus tard directeur de "France-Soir", le journal le plus vendu à l’époque.

Goscinny n’était évidemment pas un Dieu et il avait ses défauts. Il était très susceptible et supportait mal les critiques. Son succès suscitait parfois la jalousie et l’on pouvait l’attaquer dans la presse sans trop le connaître. On s’en prenait à sa richesse (engendrée par le succès d’Astérix), on s’en prenait donc aussi à Astérix lui-même, qui était taxé de chauvin, xénophobe, voire de raciste. Une critique qui l’insupportait, lui dont la famille juive a été victime des camps d’extermination. Jamais il n’a regardé l’origine de quiconque lui proposait ses dessins. Il ne regardait que les travaux, rien que les travaux, avec l’œil de l’expérimenté au grand savoir-faire, capable d’anticiper de futurs génies. La critique de franchouillardise l’amusait, lui qui avait passé très peu d’années de jeunesse en France, alors qu’il avait séjourné en Argentine pendant dix-sept ans (à cause de son père) et aux États-Unis pendant sept ans (pour y débuter et y travailler : ce fut aux États-Unis qu’il rencontra Morris qui voulait voir à quoi ressemblaient les paysages qu’il dessinait).

Répondant à des critiques récurrentes, Goscinny avait répondu à une interview de Numa Sadoul en des termes de justification pas très rigolote et plutôt sérieuse, mais décrivant la réalité : « Qu’on le veuille ou non, j’occupe dans ce métier une place à part, et cela pour deux raisons. Premièrement, c’est notre Astérix, à Uderzo et à moi, qui a amené la vogue actuelle de la bande dessinée dans nos pays, qui lui a donné ses titres de noblesse. Tout est venu de là, et c’est indiscutable. Deuxièmement, c’est par mon action en tant que directeur de "Pilote", dont je suis un des fondateurs, que j’ai brisé les carcans qui emprisonnaient la bande dessinée chez nous. J’ai permis à de jeunes auteurs, aujourd’hui des vedettes, d’exprimer leur talent comme ils l’entendaient. J’ai détruit les tabous, permis à de nouveaux styles d’atteindre le public, créé des modes, libéré ce métier, en somme, et tout cela en prenant des risques. Des vrais. » ("Les Cahiers de la bande dessinée", automne 1973).

Dans la même interview, il confia qu’il était très sensible aux réactions du public : « Bon, une fois que l’album est sorti, je peux avoir le trac, guetter les réactions. Mais je suis humain. J’aime mieux quand on me dit des choses gentilles plutôt que des choses désagréables, et ça me fait une peine énorme quand on est méchant avec moi ! J’ai besoin d’être aimé, comme tout le monde d’ailleurs. Et quand on fait de moi, à cause de mon succès, une espèce de monstre, ça me fait du mal, c’est certain. Mais ça ne touche pas mon travail. » (1973).

Goscinny s’était aussi senti blessé lorsqu’il fut "convoqué" par ses employés de "Pilote" dans la vague de mai 1968. Devenu un "méchant patron", il enragea d’être pris dans un guet-apens, une sorte de tribunal révolutionnaire alors que s’il y avait bien un homme qui avait apporté un statut social et des avancées économiques aux dessinateurs de bande dessinée, c’était bien lui puisqu’il fut avec Uderzo et Charlier à l’origine du premier syndicat de dessinateurs et que cela lui a valu d’être licencié immédiatement (ses deux compères avaient alors donné leur démission par solidarité). Lui qui payait très bien ses dessinateurs de "Pilote".

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Comme pour se venger de ces soixante-huitards, il s’est fait un malin plaisir de recruter, en 1969 (et jusqu’en 1975), Serge de Beketch, un militant d’extrême droite (futur rédacteur en chef de "Minute" en 1979 et journaliste au "Crapouillot"), pour produire quelques scénarios de bandes dessinées. Serge de Beketch ne cachait pas ses opinions très clivantes : « Oui, je suis raciste. Et je le deviendrai de plus en plus à mesure que les bonnes consciences le seront moins. (…) Je n’ai pas ma carte du parti et je n’engage pas le Front national dans ce que je dis. Je me suis présenté à des élections parce que Jean-Marie Le Pen me l’a demandé. Je le referai s’il me le redemande. Mais si je suis élu, je démissionnerai, je ne suis pas pour le suffrage universel. Je ne suis absolument pas démocrate. » ("Libération" du 23 janvier 1997). Son arrivée chez "Pilote", selon lui, est explicable ainsi : « Le jour où il a vu arriver un mec de "Minute", pas totalement nul et plutôt bien élevé, il a dû se dire : "Je leur colle un fasciste dans le soviet et on va voir ce qu’ils vont dire"… ».

Un autre militant d’extrême droite faisait aussi déjà partie de la rédaction de "Pilote", mais très peu de monde était au courant : Lucien Combelle, ancien secrétaire d’André Gide et ami de Drieu La Rochelle, de Céline, de Paul Léautaud, de Claude Roy, fut membre de l’Action française et collaborationniste sous l’Occupation, condamné le 28 décembre 1944 à quinze ans de travaux forcés (libéré en 1951).

Le dessin animé, qui était son Graal, a été un sujet assez mouvementé pour Goscinny. Son éditeur avait fait presque en cachette le dessin animé reprenant la première histoire "Astérix le Gaulois", que Goscinny considérait comme de mauvaise qualité. L’idée était de produire vite et de profiter de la vague à la mode. Goscinny a appris que l’histoire "La Serpe d’or" avait été, elle aussi, adaptée en dessin animé, encore plus médiocre, mais il a été plus vigilant et a récupéré les pellicules pour les détruire. Il a réalisé deux dessins animés de meilleure qualité (et sous sa direction), "Astérix et Cléopâtre" et "Daisy Town".

Bien plus tard, lorsqu’il avait de l’argent, il a créé en 1974, avec d’autres, les Studios Idéfix qui n’ont produit que deux dessins animés sous sa houlette, de grande qualité : "Les douze travaux d’Astérix" et "La Ballade des Dalton". Goscinny avait compris qu’un dessin animé ne pouvait pas n’être qu’une adaptation d’une bande dessinée. Il a ainsi rédigé un scénario spécifique pour ces dessins animés, de grande qualité mais peu rentables commercialement (les studios, qui avaient recruté cinquante salariés permanents, avaient même acquis des ordinateurs, ce qui était très rare à l’époque).

Ainsi, Goscinny a créé une référence pour le dessin animé européen. Avant lui, des dessinateurs se disaient qu’ils voulaient bien commencer par des bandes dessinées en espérant évoluer vers le dessin animé. Après lui, c’était l’inverse, on faisait du dessin animé en espérant évoluer vers la bande dessinée.

Goscinny aimait aussi la télévision et il avait plein d’idées d’émission, mais ce n’était pas un milieu propice à la liberté et à la création : « La télévision pourrait être le moyen d’expression le plus extraordinaire. Mais cette atmosphère de bureau de poste en faillite me démoralise. Dès que vous arrivez avec votre projet, un paquet de notes de service vous explique pourquoi vous ne pourrez jamais le réaliser. ».

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Une anecdote amusante racontée dans le livre cité. En octobre 1960, Marcel Dassault, le propriétaire du journal, recruta Goscinny pour "Jours de France" pour faire un autre "Petit Nicolas". En fait, ce n’était pas le but réel. Entouré de ses directeurs, l’avionneur convoqua Goscinny dans son bureau et lui demanda ce qu’il pensait de "Gaudéamus", une bande dessinée publiée dans "Jours e France". Goscinny raconta : « Je lui ai répondu : le dessin [de Coq] n’est pas mal, mais le scénario [crédité de Marcel Martin] n’est ni fait ni à faire. Tout le monde a pâli, et Dassault m’a dit : "C’est moi qui l’écris" ! ». Finalement, acceptant la critique, le constructeur d’avion confia à Goscinny le scénario de son personnage et Marcel Dassault a ensuite toujours porté beaucoup d’attention à l’évolution de ce travail (en prenant le temps de recevoir régulièrement Goscinny, de lire ses scénarios, etc.).

Chroniqueur, Goscinny l’a toujours été. Il a même fait un peu de radio, en 1965 sur Europe 1. Il répondait à des questions d’enfants et ses réponses n’étaient évidemment pas dénuées d’humour. Quelques exemples cités par le livre de Marie-Ange Guillaume et José-Louis Bocquet.

Pourquoi y a-t-il des gens qui se promènent en dormant la nuit ? « Pour ne pas se faire remarquer. Quand ils se promènent en dormant le jour, les gens les traitent de paresseux et leur disent qu’ils feraient mieux de travailler, comme tout le monde. ».

Pourquoi ne peut-on pas voler comme un petit oiseau et qu’on peut nager comme un petit poisson ? « Parce qu’il fallait choisir, c’était l’un ou l’autre. Et c’est beaucoup plus amusant de passer ses vacances à la plage que sur une branche de marronnier. ».

Pourquoi sous les lits, dit-on qu’il y a des moutons ? « Il y a des moutons sous les lits dans les chambres où on ne balaie pas. Et une chambre où on ne balaie pas devient vite très sale, on dit que cette chambre est une étable ; c’est pour ça qu’on dit qu’il y a des moutons sous les lits, pour distinguer les chambres des étables. Dans les étables, les moutons sont sur les lits. ».

Je termine cette évocation du génie de René Goscinny pour dire qu’il n’était donc pas qu’un simple auteur de bandes dessinées. On le savait déjà avec le scénario du film "Le Viager" et plus généralement avec les nombreux clins d’œil dans Astérix, Iznogoud et les Dingodossiers, Goscinny était d’abord un observateur très affûté de la société française et il avait eu l’occasion de publier quelques chroniques sur la vie quotidienne (dans "Pariscope") qui, quand on les relit maintenant, n’ont pris aucune ride en un demi-siècle.

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C’est le cas de sa chronique du 27 octobre 1965 quand il dénonçait quelques impostures de la production télévisuelle : « Certains documentaires (…) me laissent perplexe. Ce sont ceux qui abordent le problème de la solitude. Un homme se trouve tout seul dans un désert de glace. Il n’a pas vu un être humain depuis des mois, nous précise-t-on. Pourtant, sur la glace, un réalisateur, un caméraman, un assistant, une script-girl, des machinistes, ça se voit, non ? Évidemment, le commentateur veut peut-être dire par là que tous ces gens ne sont pas très humains. Et j’ai tendance à le croire, car, parfois, la caméra surprend un danger qui menace le solitaire. Vous pensez que quelqu’un se donnera le mal de prévenir le malheureux ? Ouiche ! Le commentateur se borne à nous dire : "Lazlo verra-t-il à temps l’ours blanc affamé qui se prépare à bondir sur lui ?" (…). Lazlo s’en aperçoit à temps, heureusement. Mais il aurait tout de même été plus normal de voir l’écran encombré de gens affolés qui courent en agitant les bras et en hurlant : "Lazlo ! Attention ! Il y a un gros cochon d’ours dans le chamop ! » ("Pariscope").

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À l’occasion de ce quarantième anniversaire de la mort de René Goscinny, deux expositions sont proposées actuellement à Paris. La Cinémathèque de Paris propose l’exposition "Goscinny et le cinéma" du 4 octobre 2017 au 4 mars 2018, avec la diffusion de nombreux films et dessins animés et un cycle d’ateliers créatifs, de rencontres et de conférences. Le Musée d’art et d’histoire du judaïsme (MAHJ) propose de son côté l’exposition "René Goscinny : au-delà du rire" du 27 septembre 2017 au 4 mars 2018. Ce musée avait déjà proposé une exposition sur la bande dessinée avec "Les mondes de Gotlib" du 12 mars 2014 au 27 juillet 2014, à l’occasion des 80 ans de Gotlib.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (03 novembre 2017)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
"Goscinny", biographie de Marie-Ange Guillaume et José-Louis Bocque, éd. Actes Sud, 1997 (nouvelle édition 2017).
Goscinny, le seigneur des bulles.
René Goscinny, symbole de l'esprit français ?
Albert Uderzo.
Cabu.
"Pyongyang" de Guy Delisle (éd. L’Association).
Sempé.
Petite anthologie des gags de Lagaffe.
Jidéhem.
Gaston Lagaffe.
Inconsolable.
Les mondes de Gotlib.
Tabary.
Hergé.
"Quai d’Orsay".
Comment sauver une jeune femme de façon très particulière ?
Pour ou contre la peine de mort ?

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20171105-goscinny.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/goscinny-le-seigneur-des-bulles-198311

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2017/11/03/35826907.html