« En fait, Roudine nous échappe, sympathique au début, puis antipathique, puis pitoyable. Qui est-il réellement ? Est-ce un menteur ? Un imposteur ? (…) Il est capable de bonté, de dévouement, de beaucoup de bassesses aussi. Il nous ressemble au fond, cet étranger, ni bon ni mauvais, délicat, indécis, complexe. À travers sa vie, c’est la vie réelle qui se découvre à nous, pauvre, triste, profonde. »


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Ces quelques lignes sont extraites d’une quatrième page de couverture de l’édition française du roman "Dimitri Roudine". Il a été écrit en 1856, et son auteur est Ivan Tourgueniev, un écrivain russe francophile qui est né il y a deux siècles, le 9 novembre 1818 à Orel, ville au bord de l’Oka, à 360 kilomètres au sud-ouest de Moscou. Comme Soljenitsyne, Tourgueniev fait partie de ces auteurs russes qu’adore l’actuel Président de la Fédération de Russie, Vladimir Poutine.

Tourgueniev est un romancier et dramaturge majeur du XIXe siècle en Europe. En plus de ses poésies, il a publié une soixantaine de nouvelles, une dizaine de romans et une douzaine de pièces de théâtre. Sa vie a été européenne et très cosmopolite.

Son père était un officier aristocrate aisé et distingué et sa mère était une propriétaire terrienne brutale et tyrannique qui lui imposa une éducation très stricte. Après des études à Moscou puis à Saint-Pétersbourg, il a passé quelques années d’étude, à l’âge de 20 ans, à Berlin, puis après un retour à Saint-Pétersbourg vers 1843, il rencontra Pouchkine et commença à écrire de la poésie. Ensuite, il est allé s’établir à Londres, puis enfin, à partir de 1847, à Paris dont il a adoré l’âme intellectuelle. Il a sympathisé avec de nombreux auteurs français contemporains dont Victor Hugo, George Sand, Flaubert, Émile Zola, Mérimée, Alexandre Dumas, Alphonse Daudet, Maupassant, Jules Verne (qu’il conseilla pour son "Michel Strogoff" publié en 1876 par un éditeur commun), etc.

Il sympathisa aussi avec des musiciens, en particulier Camille Saint-Saëns, Gabriel Fauré, Gounod, Berlioz… et il fut voisin (brièvement, pendant quelques mois) de Georges Bizet (1838-1875) lorsqu’il a habité à Bougival dans une villa qu’il a achetée en 1874 et qu’il céda ensuite à sa muse, la cantatrice Pauline Viardot (raison de son séjour en France à partir de 1847), pour habiter dans un chalet voisin qu’il s’est fait construire et qu’il appela "datcha". Autre voisine des arts, la peintre impressionniste Berthe Morisot (1841-1895), belle-sœur d’Édouard Manet (1832-1883), habitait également à Bougival à partir de 1880.

À cause de la guerre de Crimée, Tourgueniev a dû rentrer en Russie de 1850 à 1856, mais retrouva la France par la suite (tout en retournant régulièrement en Russie). Très malade, il est mort à Bougival le 3 septembre 1883 à l’âge de 64 ans, et est enterré à Saint-Pétersbourg.

Son progressisme transparaît dans ses œuvres (certaines furent censurées tellement considérées comme "subversives"), au théâtre et aussi dans ses romans et nouvelles. "Pères et Fils", écrit en 1862, considéré comme le plus grand roman de Tourgueniev, donne une première idée de la contestation révolutionnaire, dans un sens scientiste (que Tourgueniev appela "nihilisme") : « Un honnête chimiste est vingt fois plus utile que n’importe quel poète, l’interrompit Bazarov. ». Ou encore : « Il ne croit pas aux principes, mais il croit aux grenouilles. ». Un autre roman important est "Premier amour" (considéré comme une nouvelle), écrit en 1860, qui laisse entrevoir le "pessimisme romantique" et une amertume autobiographique sur l’amour, considéré comme une maladie.

Ce n’est pas le cadre, ici, d’évoquer trop sérieusement un écrivain si important qui a été l’objet de beaucoup d’études littéraires très approfondies depuis cent cinquante ans. Je voulais profiter de ce bicentenaire pour m’appesantir sur un autre roman, "Dimitri Roudine", du nom du personnage central de cette œuvre écrite, comme je l’ai signalé plus haut, en 1856. Car j’y ai remarqué une petite similitude amusante.

Dans cette quatrième couverture, le texte de présentation se poursuit ainsi : « "Ce qui est terrible", disait Tourgueniev, "c’est qu’il n’y a rien de terrible… Ni une idée, ni une chose, ni rien…". ».

Le texte introductif pourrait laisser penser qu’on ne parlât pas de Roudine, mais de …Emmanuel Macron, jeune homme éblouissant qui a séduit toutes les personnes qu’il a rencontrées depuis son adolescence. Au point de séduire sa professeure de théâtre. Au point que dans un dîner en ville, lui simple convive parmi une dizaine d’autres, il devenait à la fin du repas la star de soirée, au détriment de la personnalité ou des personnalités présentes. « L’âme d’autrui, c’est la forêt obscure. ». Toujours Tourgueniev dans le texte.

Parmi les exemples les plus frappants, les relations avec Philippe de Villiers qui, pourtant placé à la droite dure et donc, loin du positionnement centro-démocrate-social, fut complètement tombé sous le charme d’Emmanuel Macron le 19 août 2016, à quelques mois de l’élection présidentielle. L’intérêt soutenu pour son interlocuteur, une relative simplicité, une apparente proximité, un plaisir réel à débattre, à confronter les idées, et aussi, une grande capacité à travailler, à apprendre, à apprendre de ses erreurs, à corriger.

Et pourtant, ces derniers mois, Philippe de Villiers a dû laisser échapper son amertume. Sa déception pour ne pas dire son sentiment de trahison. Le créateur du Puy-du-Fou (l’un des lieux touristiques les plus fréquentés de France hors de Paris) croyait qu’Emmanuel Macron l’avait écouté, avait adopté son point de vue, mais en fait, il s’est aperçu qu’il n’en était rien. Ce sentiment de se croire écouté, d’avoir son interlocuteur pour allié, c’est un sentiment très fort d’adhésion mais s’il repose sur du vent, le rejet peut être aussi violent que l’adhésion a été très rapide. Or, au pouvoir, seuls, les actes comptent. Les belles paroles, les "en même temps", ne comptent plus. Décider, c’est choisir d’un côté et rejeter les autres solutions de l’autre. Donc, faire des mécontents. Des déçus.

L’affaire Benalla pendant l’été 2018, relayée par le mouvement des gilets jaunes à la fin de l’automne 2018, ont donc définitivement tourné la page de l’état de grâce, plus longue que ses deux derniers prédécesseurs. De "sympathique", il commence à passer à "l’antipathique". Le risque est d’en arriver au "pitoyable".

En piochant dans le roman de Tourgueniev, on peut retrouver des passages qui pourraient s’appliquer à Emmanuel Macron. Emmanuel Macron alias Roudine.

Ainsi, dans le 6e chapitre, cette conversation sur Roudine entre des personnes qui ne l’apprécient pas (par jalousie notamment) et d’autres qui l’apprécient (pour diverses raisons).

Par exemple, un personnage, Michaël Michaëlowitch Lejnieff dit : « Mais je ne doute nullement de l’esprit ni de l’éloquence de M. Roudine, je dis seulement qu’il ne me plaît pas. (…) C’est lui qui est maintenant le grand vizir. Il viendra un temps où ils se brouilleront. (…) Mais c’est Roudine qui règne pour le quart d’heure. ».

Un autre personnage, Alexandra Pawlowna (son épouse), prend au contraire la défense de Roudine : « La supériorité de Roudine vous offense. Voilà pourquoi vous ne l’aimez pas. Voilà ce que vous ne pouvez lui pardonner. Et je suis persuadée que l’étendue de son esprit ne nuit pas à la bonté de son cœur. ».

Lejnieff, qui a connu Roudine jeune et est le moins enthousiaste pour sa personnalité, raconte ensuite la jeunesse de ce dernier, de son réseau déjà : « L’éducation de Roudine s’est faite à Moscou. C’était d’abord un de ses oncles qui en payait les frais ; plus tard, lorsque Roudine eut grandi et qu’il se fut paré de toutes ses plumes… Allons, excusez-moi, je ne le ferai plus. Ce fut un certain prince fort riche, dont il devint l’ami ; puis Roudine entra à l’Université. ».

Ce "certain prince fort riche" fait curieusement penser au millionnaire Henry Hermand, pionnier de l’immobilier pour la grande distribution (il a construit de nombreux centres commerciaux, comme Grand’Place à Échirolles, au sud de Grenoble) et magnat de la presse (dirigeant du "Matin de Paris" avec Max Théret), qui est mort à 92 ans il y a deux ans, le 6 novembre 2016, c’est-à-dire, avant l’élection présidentielle (et même, avant la déclaration officielle de candidature d’Emmanuel Macron).

Ancien résistant, ancien physicien du CEA, ancien syndicaliste, Henry Hermand, grand mécène de la politique (au même titre que Pierre Bergé), avait toujours cru au talent d’Emmanuel Macron, dès sa première rencontre en 2003 dans la préfecture de l’Oise où l’étudiant effectuait son stage de l’ENA, et dès le début de janvier 2016, il considérait qu’il pourrait être élu à l’Élysée l’année suivante. Il n’a pas eu le temps de voir qu’il a eu raison.

Continuons le dialogue du roman. Alexandra Pawlowna, laudatrice de Roudine, trouve la description de Lejnieff très partiale, visant à discréditer Roudine : « Je suis convaincue que ce que vous dites est exact, que vous n’ajoutez rien, et cependant, sous quel jour défavorable avez-vous présenté tout cela ? (…) Savez-vous qu’on peut raconter la vie du meilleur des hommes avec des couleurs telles, et sans y rien ajouter, remarquez-le, que chacun en aura peur ? C’est là aussi une espèce de calomnie. ».

Cette petite réflexion fait penser à tous ceux qui aiment retracer la vie d’Emmanuel Macron en se faisant les procureurs pour y déceler tous les éléments terrifiants qui en feraient un être maléfique (mais en oubliant qu’il a quand même convaincu plus de 20,7 millions de Français le 7 mai 2017 et que ce n’est pas donné à beaucoup de monde de gagner une élection présidentielle, un ou deux citoyens par génération !).

Je m’arrête là dans ce petit jeu forcément périlleux et limité qui consiste à retrouver dans un roman vieux de cent soixante-deux ans quelques éléments épars pouvant s’appliquer au Président de la République actuel.

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Tout le roman est basé sur des conversations entre des personnages, certains qui ne se connaissent pas, d’autres si, chez la maîtresse des lieux, Daria Michaëlowna. Cela donne notamment un aperçu de l’idée que certains hommes se font des femmes.

Ce dialogue (tronqué) au 3e chapitre apporte une bonne vision du roman.

Africain Siméonowitch : « Mon dada… Les femmes en ont de trois espèces dont elles ne descendent jamais. À moins qu’elles ne dorment. ».
Daria Michaëlowna : « Quels sont ces trois dadas ? ».
Africain Siméonowitch : « La récrimination, l’allusion et le reproche. ».
Daria Michaëlowna : « Savez-vous, Africain Siméonowitch, que ce n’est sans doute pas sans raison que voue vous attaquez ainsi aux femmes ? Il faut qu’une d’elles vous ait… ».
Pigassoff : « Offensé, voulez-vous dire. ».
(…)
Africain Siméonowitch : « Je pense qu’il y a trois espèces d’égoïstes : ceux qui vivent eux-mêmes et laissent vivre les autres ; ceux qui vivent eux-mêmes et qui ne laissent pas vivre les autres, et enfin les égoïstes qui ne vivent pas eux-mêmes et ne laissent pas vivre les autres… La plupart des femmes appartiennent à la troisième catégorie. ».
Daria Michaëlowna : « Comme c’est aimable ! Je ne m’étonne que d’une chose, Africain Siméonowitch, c’est de votre confiance présomptueuse dans vos propres jugements, comme si vous ne vous trompiez jamais. ».
Africain Siméonowitch : « Qui est-ce qui dit cela ? Moi aussi, je me trompe ; tous les hommes se trompent. Mais savez-vous quelle est la différence entre l’erreur des hommes et l’erreur des femmes ? Non, vous ne le savez pas ! Voilà en quoi elle consiste : un homme pourra dire, par exemple, que deux et deux ne font pas quatre, mais cinq ; une femme dira que deux et deux font une bougie de cire. ».
(…)

Au 5e chapitre, un extrait avec Roudine parlant à Daria Michaëlowna : « Selon moi, dans la négation complète et générale, il n’y a pas de salut. Niez tout, et vous passerez facilement pour un homme d’esprit ; c’est un procédé connu. Les gens simples seront aussitôt disposés à en conclure que vous valez mieux que ce que vous niez ; mais c’est souvent faux. D’abord, on peut trouver des taches partout, et ensuite, quand même vous parleriez sensément, tant pis pour vous… Votre esprit, tourné exclusivement vers la négation, s’appauvrit et se dessèche. Vous satisferez votre amour-propre, mais vous vous priverez des véritables jouissances du cœur et de l’âme. La vie et tout ce qui la compose échappe à votre observation superficielle et bilieuse ; vous arrivez à l’hypocondrie, au marasme, et finissez par faire rire, tout en inspirant la pitié. Celui-là seul qui sait aimer a le droit de censurer et de réprimander. ». À cela, Daria Michaëlowna lui répond : « (…) Vous êtes vraiment passé maître dans l’art de définir les hommes. ».

Comme souvent chez Tourgueniev, la fin de cette œuvre est triste et pleine d’amertume, mais ne la dévoilons pas et revenons, pour terminer, à l’auteur.

Dans la préface de l’édition française de 1922 de "Dimitri Roudine", le romancier français Edmond Jaloux (1878-1949) commence ainsi : « J’aurais hésité à écrire ces lignes en tête d’une œuvre aussi admirable et aussi importante que "Dimitri Roudine", si je ne me rendais compte qu’Ivan Serguiévitch Tourguénieff est presque oublié et qu’il n’est pas mauvais, je pense, de rafraîchir les idées que nous avons de lui. Il est presque oublié, d’abord parce que ses livres demeurent, à part de rares exceptions, à peu près introuvables. Pour ma part, j’ai cherché "Dimitri Roudine" pendant plus de vingt ans sans pouvoir me le procurer. ». À l’époque, il n’y avait pas encore Internet et les sites de vente des livres introuvables…

Le préfacier poursuit ainsi : « Le centenaire de sa naissance en 1918 a passé inaperçu. Il est vrai que les Russes étaient alors trop occupés par leurs expériences sociales, où ils ont essayé de ramener la numération humaine au chiffre de zéro, pour avoir songé à lui, et nous-mêmes trop occupés par ailleurs. ». Le bicentenaire semble avoir passé tout aussi inaperçu, pour d’autres raisons, sans doute.

Edmond Jaloux décrit ainsi Tourgueniev (dont l’orthographe française a évolué) : « L’attitude morale de Tourguénieff a également brouillé les cartes, car il a déçu tous les partis politiques en ne se donnant à aucun. Il a paru trop libéral aux gens de l’ancien régime et trop réactionnaire aux nihilistes, qui sont devenus depuis des bolcheviques ; il a paru irrémédiablement russe à des amis français, sauf à Flaubert, qui l’a aimé et qui l’a compris, et chez les Russes, il semblait trop cosmopolite et surtout trop Français. Et il était en effet tout cela à la fois, mais il était aussi et avant tout un artiste et un romancier. ». Le fameux "et en même temps" avant l’heure et dans un cadre littéraire…

Pareil "en même temps" pour sa "franco-russophilie" : « Pendant longtemps, Tourguénieff, en effet, a fait figure de cosmopolite, et une grande partie de son œuvre se déroule hors de Russie. Mais au fond, personne n’était plus Russe que lui ; il l’était par son sentiment de l’inquiétude, ce qu’on appelle là-bas la toska, qui lui rendait la France insupportable, quand il y était et la lui faisait adorer quand il l’avait quittée ; il l’était par son impuissance à vouloir, par ses grands élans, suivis de rechutes, sa tristesse accablée, cette conviction indéracinable que tout est inutile, cette ambiguïté d’esprit qui, malgré lui, le rendait suspect à ses amis de France. ».

Dommage de ne pas avoir profité de l’occasion de ce bicentenaire pour raviver l’amitié entre la France et la Russie qui, dans les cœurs, restera toujours aussi ardente qu’il y a un siècle, comme des braises qui couvent et résistent aux orages ukrainiens…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (22 novembre 2018)
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Pour aller plus loin :
Ivan Tourgueniev.
Guillaume Apolinaire.
René de Obaldia.
Raymond Aron.
Jean Paulhan.
René Rémond.
Marceline Loridan-Ivens.
François Flohic.
Françoise Dolto.
Lucette Destouches.
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Le philosophe Alain.
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Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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