« Figure emblématique de la résistance intellectuelle à l’oppression, Soljenitsyne est pourtant loin du modèle de l’intellectuel "à l’occidentale" dont Sakharov, autre "dissident" illustre, a pu être l’exemple en Russie. Héritant de la grande tradition slavophile, récusant les schémas progressistes, se réclamant de valeurs religieuses et "réactionnaires" au sens propre, il apparaît comme le successeur de Tolstoï, auquel l’apparente la puissance de son œuvre. » (Michel Fragonard, "Dictionnaire d’histoire culturelle", éd. Bordas).



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Oui, Tolstoï (1828-1910) avec son "Guerre et Paix" (1869). Son équivalent du XXe siècle, cela pourrait être l’œuvre (inachevée) de plus de six mille pages "La Roue rouge" qui décrit, dans la grande tradition du réalisme historique du roman russe, la genèse du communisme soviétique en huit tomes.


C’est le centenaire de Soljenitsyne. Ce fut à Kislovodsk, dans le Caucase, il y a 100 ans, le 11 décembre 1918, qu’est né effectivement cet écrivain majeur du XXe siècle, Alexandre Soljenitsyne, orphelin dès la naissance (son père est mort le 15 juin 1918 lors d’un accident de chasse).

Auteur de nombreux livres qui ont fait date dans la littérature mondiale, et en particulier ce monument révolutionnaire que fut "L’Archipel du Goulag" (1973), un livre documentaire qui a rassemblé des centaines de témoignages éloquents sur le régime soviétique, il a été longtemps considéré comme un dissident du Bloc soviétique mais n’a pas "épousé" pour autant le mode de vie "occidental" : « Nous avions placé trop d’espoirs dans les transformations politico-sociales, et il se révèle qu’on nous enlève ce que nous avons de plus précieux : notre vie intérieure. À l’Est, c’est la foire du Parti qui la foule aux pieds, à l’Ouest, la foire du Commerce : ce qui est effrayant, ce n’est même pas le fait du monde éclaté, c’est que les principaux morceaux en sont atteints d’une maladie analogue. » ("Le Déclin du courage", 1978). Antilibéral, anticommuniste, il était d’abord conservateur chrétien avant d’être patriote russe.

Il faut imaginer l’effondrement psychologique de bien des "communistes" qui, à la lecture de Soljenitsyne, au milieu des années 1970, ont découvert que le pays de leurs rêves, le pays du paradis terrestre, était en fait un enfer indicible. Enfin, si, dicible, mais parce qu’il a fallu le génie littéraire d’un Soljenitsyne qui a été à la fois acteur et observateur, le témoin de cet enfer.

Scientifique ménagé par les autorités soviétiques car faisant partie de l’élite intellectuelle et ancien officier d’artillerie à 21 ans, durant la Seconde Guerre mondiale, Soljenitsyne a connu, dans son pays, deux fois la disgrâce et deux fois la réhabilitation.

Il a passé une première période en prison entre 1945 et 1953 pour avoir critiqué le régime dans une lettre. Cette période a "produit" son livre "Une Journée d’Ivan Denissovitch" (1962) : « Ici, les gars, la loi… c’est la taïga. Mais, même ici, on vit. Ceux qui ne font pas de vieux os, au camp, c’est les lèche-gamelles, c’est ceux qui comptent sur l’infirmerie, c’est ceux qui vont frapper à la porte du grand patron. ». Plus tard, parlant du héros : « Choukhov a réchappé sans docteurs. Heureusement, vu qu’avec les docteurs qu’on a, c’est le paletot de sapin garanti. Son rêve, maintenant, ça n’est plus l’infirmerie, mais comment rabioter à dîner. ».

Il fut libéré en 1953 et déporté en Ouzbékistan en raison de sa maladie, ce qui a "produit" son livre "Le Pavillon des cancéreux" (1968) : « Le cancer aime son monde. Une fois qu’il vous tient dans ses entrailles, c’est jusqu’à la mort. ». Une autre phrase de ce livre : « Si tu ne sais pas user de la minute, tu perdras l’heure, le jour, et toute la vie. ». Autre réflexion : « De même qu’une bicyclette, de même qu’une route, une fois lancées, ne peuvent demeurer stables que dans le mouvement et tombent dès qu’elles en sont privées, ainsi en va-t-il du jeu entre un homme et une femme : une fois commencé, il ne peut subsister que s’il se développe. ».

Après la mort de Staline, l’écrivain fut réhabilité en 1957 par Khrouchtchev qui souhaitait montrer au monde sa volonté d’ouverture : « Le stalinisme n’a jamais existé ni en théorie ni en pratique : on ne peut parler ni de phénomène stalinien, ni d’époque stalinienne, ces concepts ont été fabriqués après 1956 par la pensée occidentale de gauche pour garder les idéaux communistes. » ("L’Erreur de l’Occident", 1980).

En effet, pour Soljenitsyne, l’enfer n’a pas commencé avec Staline mais avec Lénine et Trotsky : « Toute l’époque stalinienne n’est que la continuation directe du léninisme, certes avec plus de maturité dans les résultats et un développement plus étalé, plus égal. ». Dans "L’Archipel du Goulag", il a cité un télégramme de Lénine à Eugénie Bosch envoyé en août 1918 : « Enfermer les suspects dans un camp de concentration hors de la ville, (…) faire régner une terreur massive et sans merci. ». Et de noter : « Voilà donc où (…) a été trouvé (…) ce terme de camps de concentration, l’un des termes majeurs du XXe siècle, promis à un si vaste avenir international ! (…) Le mot lui-même s’était déjà employé pendant la Première Guerre mondiale, mais s’agissant de prisonniers de guerre, d’étrangers indésirables. Ici, pour la première fois, il est appliqué aux citoyens du pays lui-même. ».

L’arrivée de Leonid Brejnev au pouvoir l’a rendu de nouveau intellectuellement persona non grata dès 1968. Censuré, interdit de recevoir son Prix Nobel de Littérature en 1970 (attribué avant la publication de "L’Archipel du Goulag"), il fut finalement déchu de sa nationalité et expulsé d’URSS en 1974. Il a vécu alors pendant une vingtaine d’années aux États-Unis avant de retourner en Russie en 1994 après l’effondrement de l’URSS (il avait été réhabilité par la Russie dès 1990 et tous ses ouvrages ont enfin pu y paraître).

La publication, en "Occident", de "L’Archipel du Goulag" fut un grand choc intellectuel et politique. La magie communiste devenait une sorte d’enfumage de tortionnaires. Le livre a beaucoup aidé à la prise de conscience de la réalité soviétique : « Bagne, c’est un mot qui s’abat sur vous du haut de l’estrade des juges comme une guillotine à retardement, dès la salle d’audience, il vous brise l’épine dorsale du condamné, il vous fracasse tout espoir. ». Avant la condamnation : « L’arrestation ! Est-il besoin de dire que c’est une cassure de toute votre vie ? Un coup de tonnerre qui tombe de plein fouet sur vous ? Un ébranlement moral insoutenable, auquel certains ne peuvent se faire, qui basculent dans la folie ? ».

Soljenitsyne y a décrit les cerveaux vidés par les conditions d’existence : « Nous oublions tout. Que gardons-nous en tête ? Pas le réel, non, pas l’histoire. Mais une ligne uniforme de pointillés, la même pour tous, qu’on a soin de nous buriner jour après jour dans la mémoire. ». Ou encore : « Il parle une langue qui n’exige aucune tension d’esprit. Une discussion avec lui est un voyage à pied dans le désert. ».

Le problème des planqués : « Dans la vie des camps, comme au combat, on n’a pas le temps de réfléchir : un emploi de planqué passe à votre portée, vous sautez dessus. Mais les années et les décennies ont passé, nous avons survécu, nos camarades ont péri. Aux pékins étonnés et aux héritiers indifférents, nous commençons à entrouvrir le monde de là-bas, un monde qui ne recèle à peu près rien d’humain, et c’est armé des lumières de la conscience humaine que nous devons l’évaluer. Et là, un des principaux problèmes moraux qui se posent est celui des planqués. ».

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Lorsque le Président de la Fédération de Russie Vladimir Poutine a rencontré très officiellement et publiquement le grand écrivain, le 12 juin 2007, un an avant sa mort (à Moscou, le 4 août 2008 à 89 ans), il était dans ses petits souliers. Il avait toujours admiré Soljenitsyne qui le fascinait. Un autre ancien dissident trouva presque grotesque que l’ancien dissident rencontrât un ancien officier du KGB.

S’il fustigeait le nationalisme de Poutine (il s’était opposé à la première guerre de Tchétchénie), Soljenitsyne était peut-être plus patriote que démocrate. Il était pour une démocratie qui ne s’affranchisse pas des valeurs spirituelles du christianisme.

Il avait par exemple pour la France de sérieux doutes sur sa devise, qu’il a exprimés lors de sa venue (historique) en Vendée (accueilli par le président du conseil général, Philippe de Villiers) le 25 septembre 1993 aux Lucs-sur-Boulogne : « La Révolution française s’est déroulée au nom d’un slogan intrinsèquement contradictoire et irréalisable : liberté, égalité, fraternité. Mais dans la vie sociale, liberté et égalité tendent à s’exclure mutuellement, sont antagoniques l’une de l’autre. La liberté détruit l’égalité sociale, c’est même là un des rôles de la liberté, tandis que l’égalité restreint la liberté, car, autrement, on ne saurait y atteindre. Quant à la fraternité, elle n’est pas de leur famille. Ce n’est qu’un aventureux ajout au slogan et ce ne sont pas des dispositions sociales qui peuvent faire la véritable fraternité. Elle est d’ordre spirituel. ».

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Dans son essai "Le Déclin du courage" (1978), Soljenitsyne, opposé au matérialisme consumériste, a mis en garde contre une société qui serait seulement fondée sur l’État de droit. Comme il l’a dit plus tard en Vendée, une société doit pouvoir aussi se fonder sur des valeurs spirituelles solides : « Moi qui ai passé toute ma vie sous le communisme, j’affirme qu’une société où il n’existe pas de balance juridique impartiale est une chose horrible. Mais une société qui ne possède en tout et pour tout qu’une balance juridique n’est pas, elle non plus, vraiment digne de l’homme. Une société qui s’est installée sur le terrain de la loi, sans vouloir aller plus haut, n’utilise que faiblement les facultés les plus élevées de l’homme. Le droit est trop froid et trop formel pour exercer sur la société une influence bénéfique. Lorsque toute la vie est pénétrée de rapports juridiques, il se crée une atmosphère de médiocrité morale qui asphyxie les meilleurs élans de l’homme. ».

Dans le même ouvrage, on peut y lire son dégoût de la société consumériste et de la "sous-culture" moderne : « Une âme humaine accablée par plusieurs dizaines d’années de violence aspire à quelque chose de plus haut, de plus chaud, de plus pur que ce que peut aujourd’hui lui proposer l’existence de masse en Occident que viennent annoncer, telle une carte de visite, l’écœurante pression de la publicité, l’abrutissement de la télévision et une musique insupportable. ».

Dans un autre roman partiellement autobiographique "Le Premier Cercle" (1968), Soljenitsyne a raconté la vie dans une prison stalinienne et fait l’éloge de la condition pénitentiaire en ce sens que l’enfermement apporte une liberté intérieure renforcée à l’homme qui n’a plus rien : « J’affirme pour ma part que les gens ne savent pas ce pour quoi ils luttent. Ils perdent leur temps à se démener de façon absurde pour une poignée de biens matériels et ils meurent sans se rendre compte de leur richesse spirituelle. ». Il a évoqué l’exaltation de la résistance en ces termes : « Dans le royaume de l’inconnu, les difficultés doivent être considérées comme un trésor caché ! Généralement, plus c’est difficile, mieux ça vaut. Ce n’est pas aussi fructueux si tes difficultés proviennent de ton propre combat intérieur. Mais quand les difficultés naissent d’une résistance objective accrue, ça, c’est merveilleux ! ».

Je termine par un excellent passage de "L’Archipel du Goulag" qui rend à la fois humble et philosophe : « Peu à peu, j’ai découvert que la ligne de partage entre le Bien et le Mal ne sépare ni les États, ni les classes, ni les partis, mais qu’elle traverse le cœur de chaque homme et de toute l’humanité. ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (10 décembre 2018)
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Pour aller plus loin :
Alexandre Soljenitsyne.
La mort de Soljenitsyne.
Le totalitarisme selon Hannah Arendt.
Noam Chomsky.
Joseph Joffo.
Ivan Tourgueniev.
Guillaume Apolinaire.
René de Obaldia.
Raymond Aron.
Jean Paulhan.
René Rémond.
Marceline Loridan-Ivens.
François Flohic.
Françoise Dolto.
Lucette Destouches.
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Louis-Ferdinand Céline.
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Jean-Jacques Rousseau.
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Karl Marx.
Charles Maurras.
Barbe Acarie.
Maurice Bellet.
Le philosophe Alain.
Marguerite Yourcenar.
Albert Camus.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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