« Il n’y a pas un professionnel en France qui comprendrait aujourd’hui, sans s’insurger, son départ d’Antenne 2. » (Michèle Cotta, le 15 juin 1983).



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Le nom de Pierre Desgraupes est quasiment mythique chez les journalistes. Il est né il y a un siècle, le 18 décembre 1918 à Angoulême. Il fut à la fois le journaliste visionnaire et le patron d’un média qui a su trouver son indépendance et sa liberté malgré les lourdes habitudes politiques. Il a disparu il y a plus de vingt-cinq ans, le 17 août 1993 à Paris, à l’âge de 74 ans.

Contrairement aux journalistes actuels formés dans les écoles de journalisme où l’on enseigne maintenant surtout comment faire de l’audience, facteur essentiel de survie et de développement d’un média, Pierre Desgraupes était de l’ancienne école, celle qui voulait que les journalistes fussent formés aux humanités, à savoir la philosophie, l’histoire et la littérature. Diplômé de la Sorbonne, Pierre Desgraupes a même failli passer l’agrégation mais il ne voulait pas enseigner, il voulait devenir journaliste.

Après trois ans auprès du ministre Henri Frenay et de ses successeurs au service de presse du Ministère des Anciens Combattants, Pierre Desgraupes fut recruté en 1947 par ce qui allait devenir l’ORTF (créée le 27 juin 1964). On ne s’étonna donc pas que de 1953 à 1968, le littéraire Pierre Desgraupes présenta une émission de littérature très courue "Lecture pour tous" en collaboration avec Pierre Dumayet (1923-2011). Entre 1956 et 1968, il a coproduit, avec Claude Barma, l’émission "En votre âme et conscience" qui retraçait certaines affaires judiciaires.

Enfin, ce qui fit sa réputation de journaliste moderne, il a coproduit, avec Pierre Dumayet et Igor Barrère (1931-2001), la célèbre émission "Cinq colonnes à la Une" de 1959 à 1968, conçue par Pierre Lazareff (1907-1972), créateur et dirigeant de "France-Soir" et du "Journal du dimanche". L’idée de cette émission dont la première fut diffusée le 9 janvier 1959, était d’en finir avec les journaux parlés de manière très ennuyeuse à la télévision et d’utiliser la force de l’image pour évoquer les sujets d’actualité. Ainsi, l’émission a eu son succès grâce au travail complémentaire d’un journaliste et d’un réalisateur. L’ambition de Pierre Lazareff, qui avait déjà obtenu beaucoup de succès dans la presse écrite, était clairement exprimée le 4 janvier 1959 : « Je veux (…) recréer sur le petit écran quelque chose qui ait une force percutante aussi grande que l’événement lui-même. ». En clair, "Cinq colonne à la Une" est l’ancêtre de toutes les émissions de reportage et documentaires d’actualité qu’on retrouve encore de nos jours, des émissions du style "Envoyé spécial".

Cette émission apporta à Pierre Desgraupes une réputation très grande dans le milieu de l’audiovisuel. Mais la crise de mai 1968 éclipsa sa carrière dans la télévision française (contrôlée par l’État). Pour une courte période car lorsqu’il est arrivé à Matignon, le nouveau Premier Ministre Jacques Chaban-Delmas voulait libéraliser l’audiovisuel (radio et télévision) qui était encore un outil exclusivement aux "mains" du pouvoir. Évidemment, il devait résister aux tentations gaullistes "naturelles".

C’était pour cette raison qu’en septembre 1969, Jacques Chaban-Delmas proposa à Pierre Desgraupes de diriger l’information à l’ORTF, un poste stratégique à une époque où le contrôle de l’information par le gouvernement était ordinaire et normal. Pierre Desgraupes incarna ainsi cette liberté et cette indépendance voulues par la crise de mai 1968. Il recruta de nombreux journalistes qui avaient déjà fait leurs preuves à la radio ou dans la presse écrite, en particulier Philippe Gildas (1935-2018), Étienne Mougeotte, François-Henri de Virieu (1931-1997), etc.

La nouveauté, ce fut que le journal télévisé, devenu à partir de novembre 1969 une émission phare des chaînes de télévision, avec un présentateur unique qui lisait un prompteur, donnait la parole aussi à des représentants d’opinions divergentes, à savoir les syndicats, les membres de l’opposition, etc.

Cependant, ce vent de liberté impulsé par Pierre Desgraupes sombra avec la Chabanie. Lorsque Pierre Messmer arriva à Matignon, il nomma le 14 juillet 1972 un nouveau dirigeant pour l’ORTF, son premier président-directeur général, Arthur Conte (1920-2013), écrivain mais aussi député et ancien ministre, qui congédia son directeur de l’information.

Pierre Desgraupes quitta alors la télévision française une nouvelle fois, de 1972 à 1981, pour travailler pour l’hebdomadaire "Le Point". Il a notamment conduit de très longs entretiens, comme celui avec André Malraux le 10 novembre 1975 ("Le Point" n°164), peu avant la mort du grand écrivain et ancien ministre.

Exemple de l’échange. Desgraupes : « Voulez-vous dire qu’il y a une part d’inconscient, à vos yeux, dans la démarche qui vous guide ? ». Malraux : « Oui, seulement le mot "inconscient" me gêne toujours. J’ai l’impression que c’est un timbre-poste que nous apposons sur quelque chose d’autre ; même avec tout ce que Freud veut y mettre, on n’arrive pas à une définition autre que négative. (…) Je crois que ce qui me guide, comme vous dites, c’est le sentiment excessivement violent que j’ai de voir mourir un monde. Et ce qui commande, dans cette perspective, l’ordre de ma mémoire, ce sont les moments où les fantômes que j’évoque entrent en contact avec ce monde englouti. ». Et de citer De Gaulle, Picasso, Nehru, Mao

André Malraux a énoncé à Pierre Desgraupes cette idée très enrichissante : « Vous savez, on m’a fait dire "le XXIe siècle sera religieux". Je n’ai jamais dit cela, bien entendu, car je n’en sais rien. Ce que je dis est plus incertain : je n’exclus pas la possibilité d’un événement spirituel à l’échelle planétaire. ». Et de compléter : « Un fait spirituel capital est imprévisible. ». Et si cet "événement" était le développement généralisé de l’utilisation du smartphone, connecté partout et tout le temps avec le monde entier, l’humanité entière ? On peut télécharger tout cet intéressant entretien ici.

Ce fut l’arrivée de la gauche au pouvoir qui donna à Pierre Desgraupes les plein pouvoirs sur une chaîne de télévision. Cependant, ce ne fut pas pour lui chose facile, car l’indépendance n’avait pas de couleur politique et beaucoup de ceux qui réclamaient l’indépendance de l’audiovisuel public avant le 10 mai 1981 demeuraient relativement discrets après cette date… Entre-temps, il faut le rappeler, Valéry Giscard d’Estaing avait poursuivi la libéralisation de l’audiovisuel public en faisant éclater l’ORTF le 1er janvier 1975 en de nombreuses sociétés publiques indépendantes les unes des autres, en particulier Radio France (regroupant toutes les stations de radio publiques), TF1, Antenne 2 et FR3, les trois (seules) chaînes de la télévision française.

La nomination, le 4 août 1981, de Pierre Desgraupes comme président-directeur général d’Antenne 2, faisait partie du "quota" du nouveau Premier Ministre Pierre Mauroy, au même titre que la nomination de Michèle Cotta comme présidente-directrice générale de Radio France : « Pierre Mauroy me dit que, proposant mon nom pour Radio France en même temps que celui de Pierre Desgraupes pour Antenne 2, François Mitterrand a accepté en ajoutant : "C’est d’accord, mais ce sera sur votre contingent, alors !". J’apprends à cette occasion que Mitterrand et Mauroy sont tombés d’accord pour se partager les nominations. » (Michèle Cotta, fin juillet 1981).

Soutenu par Pierre Mauroy, Pierre Desgraupes allait souvent être en confrontation avec François Mitterrand dont l’indépendance de l’audiovisuel public n’était qu’une façade hypocrite. Il était comme ses prédécesseurs, il voulait tout régenter (jusqu’aux nominations des organigrammes). Confrontation, car l’indépendance de Pierre Desgraupes n’a jamais été politique, mais professionnelle. Il voulait avoir le champ libre. Et grâce à certains soutiens qu’il a trouvés également dans la nouvelle majorité, il a pu avoir cette liberté, malgré les rancunes tenaces de François Mitterrand.

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Retrouvant la télévision, Pierre Desgraupes a repris certains collaborateurs qu’il avait recrutés sous Jacques Chaban-Delmas, en particulier François-Henri de Virieu (étiqueté PS et CFDT) à qui il a confié l’émission politique phare, "L’Heure de vérité", fameuse avec son générique sorti tout droit d’un James Bond. Cette émission, diffusée du 20 mai 1982 au 18 juin 1995, était devenue le passage obligé de tous les leaders politiques et en particulier, les candidats à l’élection présidentielle. Chaque passage devenait un événement politique en lui-même, comme ce premier passage de Jean-Marie Le Pen le 13 février 1984, quelques mois avant les élections européennes, qui a donné un écho surmédiatisé à un parti qui n’avait obtenu que 0,7% des voix en 1974. Gilles Ménage (1943-2017), à l’époque directeur de cabinet adjoint de François Mitterrand, a confié par la suite que François Mitterrand avait effectivement donné consigne aux dirigeants de la télévision de donner souvent la parole au FN. Avec neuf passages, Jean-Marie Le Pen a fait partie de ceux qui ont été le plus fréquemment invités.

Avec ses rites (comme l’écriture manuscrite d’une citation à la fin de l’émission), le format de l’émission était très rigoureux : présentée par François-Henri de Virieu, elle était découpée en trois quarts d’heure d’interview. Alain Duhamel défrichait les sujets d’actualité avec le premier quart d’heure tandis qu’Albert du Roy, chargé du dernier quart d’heure, revenait éventuellement sur les questions qui n’avaient pas obtenu de réponse claire. Un troisième journaliste, variable, questionnait pendant le deuxième quart d’heure, sur un thème particulier (économie, international, etc.).

On pouvait imaginer que ce type d’émission, reprenant le fameux "Cartes sur table" d’Alain Duhamel et Jean-Pierre Elkabbach, était ordinaire. Il se trouve qu’aujourd’hui, elle manque cruellement. Ou il y a des petits interviews qui ne peuvent aller au fond des sujets, ou, au contraire, il y a une émission en début de soirée ("L’émission politique" sur France 2), présentée par David Pujadas puis par Léa Salamé, beaucoup trop longue, et même interminable, confuse, mélangeant vie privée sans intérêt et sujets graves, et polluée par des considérations nombrilistes inutiles d’un institut d’auto-sondages (sondage sur les téléspectateurs de l’émission elle-même).

Dès la rentrée 1981, Pierre Desgraupes a confié la présentation du journal de 20 heures à une femme, Christine Ockrent, ce qui était une première en France. Il a aussi initié de nombreuses nouvelles émissions, en particulier "Moi, je" (1982) et "Psy Show" (1983) produites par Pascale Breugnot, directrice des magazines d’Antenne 2, qui a produit également "Gym Tonic" présentée par Véronique et Davina à partir de la rentrée 1982, et aussi une émission très ponctuelle, "Vive la crise !" diffusée le 22 février 1984 et présentée par Yves Montand pour parler d’économie, avec la participation de l’économiste Michel Albert (1930-2015). Cette émission, regardée par plus de 20 millions de Français, a fait gonfler l’hypothèse d’une candidature d’Yves Montand à l’élection présidentielle de 1988. Elle fut suivie, une année plus tard, d’une émission du même type sur les relations internationales avec Pierre Lellouche, expert en géopolitique, futur député et futur ministre.

Parmi les autres émissions que Pierre Desgraupes a initiées, il y a eu "Les Enfants du rock", émission sur la culture moderne créée par Pierre Lescure et présentée par Antoine de Caunes à partir du 7 janvier 1982, et "Champs-Élysées", émission de variétés présentée par Michel Drucker le samedi soir du 16 janvier 1982 au 29 juin 1990 (avec un trou en 1985-1986). Là encore, cette dernière émission a fait plusieurs fois l’événement, comme le 19 novembre 1983, quand le clip "Thriller" de Michael Jackson fut diffusé pour la première fois en France, comme le 10 novembre 1984, quand Thierry Le Luron a fait huer le gouvernement socialiste par toute la salle sur un air de Gilbert Bécaud, comme aussi le 5 avril 1986, quand Serge Gainsbourg, ivre et macho, fut particulièrement vulgaire avec Whitney Houston qui n’en croyait pas ses oreilles.

Mais pour ces deux derniers événements, Pierre Desgraupes n’était déjà (quasiment) plus aux commandes et n’avait donc plus à affronter la colère du pouvoir politique. En effet, François Mitterrand a toujours regretté la nomination de Pierre Desgraupes à la tête d’Antenne 2 et pourtant, ce dernier a réussi à durer. D’une part, sa clairvoyance a fait qu’en audience, Antenne 2 a dépassé TF1, ce qui était un grand succès personnel. D’autre part, la nouvelle loi sur l’audiovisuel, la loi n°82-652 du 29 juillet 1982 sur la communication audiovisuelle, a créé une institution supposée indépendante du pouvoir politique chargée de nommer les patrons des sociétés de l’audiovisuel public.

Nommée le 22 août 1982 à la présidence de cette très nouvelle Haute Autorité de l’audiovisuel, Michèle Cotta était donc chargée de superviser la nomination ou la confirmation de tous les PDG de l’audiovisuel public (Jean-Noël Jeanneney lui a succédé à Radio France le 18 septembre 1982). Elle l’a expliqué dans son journal : « Nous avons commencé sans attendre, depuis quelques jours, le 7 septembre précisément, à nous pencher sur ce qui est notre première épreuve : la nomination des présidents des sociétés publiques de radio et de télévision. Curieusement, cela ne se passe pas trop mal. Plus facilement que je n’aurais cru, en tout cas. (…) Nous commençons à aligner chacun des noms. Spontanément, sans nous être concertés, nos propositions ne sont pas tellement éloignées les unes des autres (…) : Pierre Desgraupes n’est récusé par personne. » (19 septembre 1982).

Puis, le lendemain, 20 septembre 1982 : « Dernière séance ce matin : le vote. Tout s’est bien passé, c’était notre première épreuve, et l’épreuve n’en a pas été une. (…) Pour Antenne 2, pas de problème, la volonté de garder Desgraupes a été unanime. ». Fort de cette confirmation, Pierre Desgraupes a nommé Pierre Lescure directeur de la rédaction d’Antenne 2 en décembre 1982.

Un incident a renforcé la colère mitterrandienne. Normalement, une interview conduite par Pierre Lescure aurait dû être diffusée en direct sur Antenne 2 au journal de 13 heures le 1er janvier 1983 depuis Latché. Mais faute de moyens techniques de diffusion, la diffusion fut reportée d’un jour. En cause, une grue absente, qu’on a retrouvée …au Parc de la Pépinière, à Nancy ! Seule, TDF (société indépendante) était responsable de ce couac, mais François Mitterrand a considéré que tous les acteurs de l’audiovisuel public étaient en cause.

Michèle Cotta a ainsi raconté son coup de téléphone délicat avec François Mitterrand : « Je le sens, il en veut à Pierre Desgraupes qui ne l’a pas même appelé. J’essaie d’expliquer que Desgraupes n’est pas plus responsable de cette erreur que moi. Il n’empêche : ses excuses auraient été bienvenues. Je comprends que Mitterrand n’est pas homme à pardonner une contre-performance qui a pris de court, ou même fait carrément rigoler, une bonne partie des Français. ».

Et elle a aussi eu Pierre Desgraupes au téléphone : « Il m’appelle le 3 au matin. Je lui conseille, s’il ne l’a pas déjà fait, de passer un coup de téléphone à Latché. "Non, je ne lui ai pas téléphoné, je n’allais pas le déranger pour cela, grommelle Desgraupes. D’autant que je n’y suis pour rien. Si j’avais été le premier responsable, j’aurais été le premier à l’appeler. J’ai pensé que lui téléphoner revenait à reconnaître ma culpabilité. Or, je n’en ai aucune ! Et puis, conclut-il, je n’ai jamais de ma vie appelé un Président de la République sur son lieu de vacances, un 1er janvier au matin !". Sa réaction m’étonne. ».

Et d’analyser : « Je la comprends pourtant assez vite : Desgraupes est entré à la télévision sous De Gaulle, dans la première et unique chaîne qui existait. À l’époque, on ne dérangeait pas le général De Gaulle pour une grue. Plus tard, dans les années 1970, nommé par Chaban-Delmas, il n’a eu affaire qu’au Premier Ministre ou à son cabinet, jamais à l’Élysée où Marie-France Garaud et Pierre Juillet réclamaient à cor et à cri son départ, tandis que Chaban faisait mine de ne pas les entendre. En 1983, il est dans les mêmes dispositions : on ne dérange pas pour rien un Président de la République. On s’en tient même le plus loin possible. Humilité ? Indifférence ? Mépris ? Autour de François Mitterrand, ses proches chargent la barque. Ils jugent que c’est bel et bien du mépris. Mauroy, Fillioud et moi comprenons la psychologie de Desgraupes. Nous plaidons sa cause. Sans succès. ».

Le 6 avril 1983, Michèle Cotta fut quasiment convoquée (alors que la Haute Autorité qu’elle présidait était en principe indépendante) par François Mitterrand en colère contre la télévision qui présentait mal sa politique (le plan soutenu par Jacques Delors, confirmé Ministre de l’Économie, des Finances et du Budget quelques jours auparavant) : « Il m’écoute lui dire que personne, aucune institution, encore moins si elle est indépendante, aucun Ministre de la Communication ne peut dicter aux journalistes leur déontologie. Il comprend : aussi bien ne sont-ce pas les journalistes qu’il faut changer, ce sont les présidents de chaînes ! Je ne le montre pas, mais je suis atterrée : ces présidents, nous venons de les nommer. Je ne sais même pas comment on pourrait les révoquer, ou même tout simplement les "démissionner". Je choisis de gagner du temps, espérant que la divine colère va s’apaiser, les jours passants. ».

Notons que le lointain héritier de la Haute Autorité, l’actuel CSA, a su révoquer Matthieu Gallet de la présidence de Radio France le 31 janvier 2018 à la suite de sa condamnation judiciaire en première instance le 15 janvier 2018, et le Conseil d’État vient de confirmer cette décision du CSA contre Matthieu Gallet le 14 décembre 2018.

Nouvelle réunion à la bibliothèque de l’Élysée entre François Mitterrand, Michèle Cotta et quelques autres le 13 avril 1983 : « Il nous répète que la seule chance que la majorité ait de gagner les législatives de 1986 passe par l’information. Autrement dit, c’est nous qui sommes en train de faire perdre la gauche ! Et Pierre Desgraupes surtout, avec Antenne 2. (…) Bref, aujourd’hui, je suis effectivement persuadée que, tôt ou tard, je serai amenée à la rupture avec Mitterrand. (…) Je suis convaincue que l’information n’est pas domesticable dans nos pays, et d’ailleurs, que les journalistes ne sont pas tous des adversaires du pouvoir en place, loin de là ! Si on a créé une autorité indépendante pour imposer la loi du pouvoir à la presse audiovisuelle, on a eu tort, voilà tout. À aucun moment, la Haute Autorité n’a dans ses prérogatives la déontologie des journalistes. ».

Le 15 juin 1983, Michèle Cotta a réuni sa Haute Autorité pour révoquer le président de TF1 qu’elle avait elle-même nommée le 20 septembre 1982 (ce dernier fut remplacé par Hervé Bourges, un proche de l’Élysée) : « Ne sommes-nous pas en train, en réalité, de faire tomber une tête (…) pour éviter de faire ce qu’on me demande presque quotidiennement : me débarrasser de Desgraupes qui continue à déplaire en haut lieu ? Je ne toucherai pas à Pierre Desgraupes. C’est sûr. Je le dis. Je n’y toucherai pas, même si je dois, pour ce faire, partir avant lui. (…) Pourquoi ? Parce qu’il est devenu, depuis 1972 surtout mais déjà bien avant, lorsqu’il n’était qu’un des trois Pierre de "Cinq colonnes à la une", une sorte de symbole. Un modèle pour les journalistes de ma génération (…). Je ne cite même pas toutes ses autres émissions, ses interviews remarquables d’écrivains ou de médecins. Ni surtout sa manière bourrue, dynamique et professionnelle, de diriger l’information télévisée. La façon dont il est tombé la première fois en 1972, ou plutôt celle dont Jacques Chaban-Delmas a été flingué par l’Élysée, en partie à cause de la liberté de ton de l’information que Desgraupes donnait alors à TF1, lui a conféré un véritable brevet d’indépendance. Il n’y a pas un professionnel en France qui comprendrait aujourd’hui, sans s’insurger, son départ d’Antenne 2. Inventer quelque chose pour faire partir Desgraupes et donner satisfaction à ceux qu’il irrite, dont le Président de la République, serait signer mon arrêt de mort et celui de la Haute Autorité avec moi. ».

Le 17 septembre 1983, Michèle Cotta s’est sentie obligée carrément d’écrire à François Mitterrand ce qu’elle n’osait pas lui dire en face : « Que vous le vouliez ou non, que cela vous agace ou non, le départ de Desgraupes diviserait profondément les professionnels, la presse, donc l’opinion publique. Je ne peux m’empêcher de penser, et d’écrire : à quoi bon ? D’autant que si Desgraupes reste, il ne sera plus question, dès l’année prochaine (…), que de sa succession légale, qui (…) doit être préparée longtemps à l’avance. (…) Peut-être pourriez-vous vous-même trancher la querelle juridique qui s’amorce. Et la trancher en faveur du maintien de l’homme de télévision dont, pour le pratiquer quotidiennement, je connais mieux que personne les défauts, mais qui reste, à l’heure actuelle, le seul "saltimbanque", dans l’opinion et dans la profession, à passer la rampe. ».

La querelle juridique, c’était que l’Élysée voulait le départ de Pierre Desgraupes dès la fin de l’année 1983 : il a pourtant été nommé le 20 septembre 1982 président d’Antenne 2 pour un mandat de trois ans et son contrat a été confirmé par la Haute Autorité malgré l’âge de 65 ans atteint le 18 décembre 1983 : « Dans l’esprit de François Mitterrand, sauf lorsqu’il est concerné, 65 ans est un bon âge pour la retraite. Il fera jouer, il m’en prévient, cet argument irréfutable, et sans discussion possible. » (6 décembre 1983).

Le décret du 20 mars 1972 a étendu aux entreprises et sociétés nationales la loi du 31 décembre 1970 sur la limite d’âge des dirigeants de sociétés commerciales. Le décret du 20 octobre 1982 a cependant approuvé les statuts d’Antenne 2 qui prévoient que la limite d’âge des administrateurs de la société est fixée à 70 ans (et pas 65 ans) et que le conseil d’administration ne doit pas comporter plus d’un tiers des membres de plus de 65 ans. Rien n’empêchait donc juridiquement que Pierre Desgraupes terminât son mandat en septembre 1985, c’est-à-dire à l’âge de 66 ans et demi.

Michèle avait du mal à comprendre : « Pourquoi remplacerait-on un président de chaîne qui, de l’avis général, réussit dans sa mission ? (…) Parce que, paraît-il, au moment de l’affaire de l’Observatoire, il y a un siècle, Desgraupes a écrit un ou deux articles qui ont déplu à Mitterrand ? Ou par simple caprice de Président de la République ? Il y a, dans cette bataille anti-Desgraupes, quelque chose de dérisoire. Il n’est partout question que de missiles, de crise internationale, d’une éventuelle nouvelle guerre froide entre l’Est et l’Ouest, et voici que le maintien de Desgraupes à son poste pose un problème politique de première grandeur ! On croit rêver, vraiment ! » (6 décembre 1983).

Le 9 décembre 1983, Michèle Cotta fut invitée à déjeuner à l’Élysée et François Mitterrand l’a gardée à la fin pour un entretien privé. Quelques échanges très éloquents selon la mémoire de la présidente de la Haute Autorité (donc en substance, selon son interprétation). Elle : « N’essayez pas de changer les présidents des chaînes, ne vous lancez pas dans cette bataille, après celle de la presse écrite ! ». Lui : « Ca, ça ne vous regarde pas ! Vous vous êtes assez trompée dans votre vie privée, non ? Figurez-vous qu’il peut vous arriver aussi d’avoir tort ! ». Stupéfaction ! Argument très en dessous de la ceinture…

Le 15 décembre 1983, Michèle Cotta a reçu un coup de téléphone de Pierre Mauroy. Le gouvernement a consulté officieusement deux membres du Conseil d’État qui ont confirmé que Pierre Desgraupes pouvait terminer son mandat, rien ne l’y opposerait juridiquement. François Mitterrand était alors en déplacement en Yougoslavie. Michèle Cotta, ravie, ne pensa guère utile d’échanger avec François Mitterrand et a communiqué publiquement que les neuf membres de la Haute Autorité « ont pris la décision formelle d’annoncer le maintien de Pierre Desgraupes à la présidence d’Antenne 2 jusqu’à la fin de son mandat en [octobre] 1985 ».

Colère noire de l’Élysée. Le lendemain, François Mitterrand l’a appelée au téléphone de retour à Paris. Elle : « Mauroy m’a donné son feu vert juridique, je m’en suis tenue là ! ». Lui : « Vous n’auriez pas dû. Personne d’autre que moi ne pouvait vous le donner ! ». La monarchie mitterrandienne dans toute sa splendeur ! On est loin de la Macronie.

La conclusion de Michèle Cotta sur cette séquence : « Je ne peux m’empêcher de penser que ce qui est fait est fait. (…) Nous convenons tous les trois [avec Pierre Mauroy et Georges Fillioud] de faire le gros dos et d’attendre la fin de l’orage. » (22 décembre 1983). Et cette question qui l’a taraudée, alors qu’elle n’avait pas de raison personnelle particulière de défendre Pierre Desgraupes : « Alors, pourquoi m’acharner ? (…) Je crois que je sais pourquoi : la Haute Autorité, déjà ébranlée, à tort, par la nomination d’Hervé Bourges à l’été, volerait en éclats si ses membres, surtout les trois d’entre eux qui y représentent l’opposition, devaient entériner une éviction politique de Pierre Desgraupes. Si la loi imposait son départ, ils s’y seraient évidemment soumis. Si c’était le fait du prince, ils auraient tôt fait de m’offrir leur démission, faisant ainsi exploser un organisme indépendant dont ils démontreraient alors qu’il ne l’est pas. (…) S’ils [ceux qui nous gouvernent] ne voulaient pas d’un organe indépendant pour l’audiovisuel, s’ils voulaient nommer eux-mêmes les présidents de chaînes, ils n’avaient qu’à ne pas créer la Haute Autorité. Personne d’autre qu’eux ne le leur a demandé ! ».

Qu’importe le "gros dos" ! François Mitterrand, très habile manœuvrier, avait plus d’un tour dans son sac pour limoger Pierre Desgraupes sans mettre en émois la Haute Autorité et sa scrupuleuse présidente. Le premier acte, ce fut la démission du seul protecteur de Pierre Desgraupes au sein de la Mitterrandie, Pierre Mauroy, et son remplacement par un jeune mitterrandolâtre, Laurent Fabius qui, dès le 8 août 1984 à Matignon, a simplement signifié à Michèle Cotta : « Nous avons un candidat pour Antenne 2. (…) Le Président et moi. C’est Jean-Claude Héberlé ! ». Jean-Claude Héberlé était alors un proche de Laurent Fabius.

Le nouveau Premier Ministre, qui était opposé au principe de cette Haute Autorité depuis le début, lâcha à sa présidente : « Je sais bien que vous êtes journaliste de profession, que la Haute Autorité peut espérer survivre à une défaite de la gauche. Vous pouvez certes penser cela, encore que je n’y croie pas. Mais mon métier à moi, c’est de tout faire pour gagner ! ». Michèle Cotta l’a analysé ainsi : « Il a été chargé, deux ans avant les législatives (…), de gagner les élections. Il se fiche du tiers comme du quart de notre indépendance. Et il croit, assez naïvement, je trouve, qu’il suffit au Président et au gouvernement d’imposer ici ou là un homme à eux pour renverser le cours des choses. ».

Le second acte, ce fut l’adoption de la loi n°84-834 du 13 septembre 1984 relative à la limite d’âge dans la fonction publique et le secteur public. Lors de la discussion à l’Assemblée Nationale, en plein mois d’août 1984, la majorité a rajouté un paragraphe fixant à 65 ans la limite d’âge des dirigeants d’établissements publics et autres sociétés dans lesquelles l’État, les collectivités ou les personnes publiques détiendraient ensemble plus de la moitié du capital, et dans lesquels les nominations aux fonctions énoncées sont proposées par décret. La majorité sénatoriale a annulé cette disposition mais les députés l’ont reprise et imposée en seconde lecture. Cette disposition législative a été expressément adoptée pour mettre à la retraite Pierre Desgraupes. Interrogé par Michèle Cotta le 20 juin 1994, Jean-Claude Colliard, directeur de cabinet de François Mitterrand, l’a clairement confirmé. Cela donne une idée de la minutie politicienne de François Mitterrand qui a rarement agi pour l’intérêt général.

Pierre Desgraupes ne pouvait donc plus être sauvé à cause de cette nouvelle loi très explicite. Dès le jour de la promulgation de cette loi, la Haute Autorité s’est donc penchée pour lui trouver un successeur. Michèle Cotta a proposé à son assemblée le nom de Jacqueline Langlois qui n’a recueilli que sa seule approbation. Elle est parvenue à trouver un candidat de consensus, mais, consulté, ce dernier s’est récusé le lendemain et a avoué ensuite que Jack Lang, le Ministre de la Culture, lui avait proposé, pendant la nuit, la Villa Médicis pour l’écarter d’Antenne 2.

Finalement, contre le souhait de Michèle Cotta, ce fut le candidat de l’Élysée et de Matignon qui fut désigné, à savoir Jean-Claude Héberlé. Cela provoqua une grande polémique sur l’indépendance de cette instance. Membre de la Haute Autorité, Stéphane Hessel, diplomate proche des socialistes, regretta son vote et le scandale qu’il a engendré, et déclara dans "La Croix" en 1986 : « Notre présidente, la plus gênée dans cette affaire, a préféré s’abstenir pour bien souligner qu’elle n’obéissait pas aux consignes. ». Le lendemain de ce vote, invitée à l’Élysée pour un dîner mondain, Michèle Cotta croisa Jacques Chaban-Delmas qui lui a dit : « Ma petite, on vous a fait une s@loperie. La prochaine fois, foutez le camp ! ». Quelques mois plus tard, Albert du Roy et Christine Ockrent quittèrent la chaîne, et Michel Drucker s’est mis au vert pendant un an. Le 10 octobre 1985, lors du renouvellement de son mandat, Jean-Claude Héberlé fut renvoyé au bénéfice de Jean Drucker. Le même jour, Jeannine Langlois fut élue à la présidence de FR3.

Le 13 novembre 1984, Pierre Desgraupas quitta donc la présidence d’Antenne 2. Ses missions ultérieures ne furent plus exécutives, seulement des missions de conseil, dont une, commencée dès le 14 novembre 1984, a été pourtant très importante. Commandée par le gouvernement, cette mission fut de définir les contours d’une chaîne de télévision culturelle de dimension européenne dont il a remis le rapport en juin 1985, préfigurant La Sept, créée le 27 février 1986, devenue le programme français d’Arte créée le 30 avril 1991, et devenue Arte.France le 1er août 2000. En tant que vice-président du Conseil supérieur d’information nucléaire, il a également présenté un rapport remarqué en octobre 1991 où il a exposé ses recommandations sur le sujet.

Pierre Desgraupes reste aujourd’hui le symbole de l’indépendance du journalisme face à un pouvoir politique particulièrement hypocrite dans son approche de …l’indépendance. Érudit de littérature, il ne fut pas un "ingénieur commercial" comme le sont la plupart des journalistes d’aujourd’hui. Sa conscience professionnelle et sa liberté d’esprit lui ont mis à dos toutes les tendances politiques, qui ont dû pourtant reconnaître ses compétences et l’incontestable réussite personnelle dans ses missions.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (17 décembre 2018)
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Les citations de Michèle Cotta proviennent du tome 2 de ses "Cahiers secrets de la Ve République" (éd. Fayard, 2008).


Pour aller plus loin :
Entretien avec André Malraux par Pierre Desgraupes, dans "Le Point" du 10 novembre 1975 (à télécharger).
François Mitterrand et les médias.
Michèle Cotta.
François de Closets.
Pierre Desgraupes.
Sibyle Veil.
René Rémond.
Philippe Gildas.
Pierre Bellemare.
Jacques Antoine.
Bernard Pivot.
Michel Polac.
Alain Decaux.

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