« Auschwitz et le meurtre de six millions de Juifs tout comme la guerre mondiale d’Hitler sont des événements qui sont ancrés dans l’inconscient des peuples européens, si bien qu’un rôle de leader de l’Allemagne est exclu, et ce sera le cas encore pendant longtemps. » (Helmut Schmidt, le 7 août 2012 sur ARD).


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Cette règle qu’a énoncée un ancien Chancelier allemand social-démocrate est sans doute l’explication de la chance de la France dans sa position européenne : la puissance économique de l’Allemagne restera toujours un nain politique et la France est donc le partenaire complémentaire idéal pour la construction européenne. Cependant, ce "couple" fonctionne plus ou moins bien, et en ce moment, plutôt mal à cause des considérations de politique intérieure des deux pays.

Helmut Schmidt est né il y a un siècle, le 23 décembre 1918 à Hambourg. L’Empire allemand venait de s’effondrer avec la défaite mais la République de Weimar qui l’a remplacé n’a jamais été vraiment acceptée. Une crise financière quand il était pré-adolescent, et Hitler au pouvoir quand il avait 14 ans. Cela forge une conscience quand on est allemand.

Sa conception de l’Allemagne, traumatisée par le ravage engendré par les douze ans de nazisme et d’antisémitisme, fut celle d’une division entre l’Est et l’Ouest, au point que, lors de l’état de guerre décrétée par le général Jaruzelski le 13 décembre 1981, Helmut Schmidt, alors chef du gouvernement ouest-allemand en visite en Allemagne de l’Est, approuva très imprudemment l’initiative polonaise comme seule solution pour éviter l’intervention de chars soviétiques en Pologne. Ce manque de soutien envers les militants de Solidarnosc a révolté de nombreux Allemands de l’Ouest qui voyaient là une concession grave, dans le seul but de préserver les relations entre les deux Allemagne.

D’ailleurs, Helmut Schmidt était si peu préparé à la Réunification qu’il l’a admis devant des enfants (Alina, Emilia, David et Sidney) venus l’interroger pour leur atelier de journalisme (Böser Wolf) rudement bien organisé (on peut lire l’interview ici). La Réunification : « Cela faisait déjà plusieurs années que j’avais quitté mes fonctions. Ce n’est pas quelque chose qui me serait venu à l’esprit. ».

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Helmut Schmidt, Chancelier du 16 mai 1974 au 1er octobre 1982 après avoir été ministre pendant quatre ans (Défense puis Finances), a été élu à la tête du gouvernement allemand un peu par hasard, et il fut renversé de manière tout aussi inattendue.

Pas exactement "par hasard" car il était un ministre social-démocrate très important dans le gouvernement et il avait aussi présidé le groupe SPD au Bundestag du 14 mars 1967 au 22 octobre 1969, un poste stratégique en Allemagne, comme aux États-Unis (patron des députés de la majorité ou de l’opposition), qui pouvait laisser préfigurer la fonction de Chancelier. Un peu par hasard surtout parce que la démission de Willy Brandt a eu lieu de façon imprévue à la suite d’une troublante affaire d’espionnage. Helmut Schmidt a d’ailleurs dit que jamais il ne s’était senti aussi à l’aise dans sa carrière politique que durant ces deux années et demi de présidence du groupe SPD, mais certainement pas quand il était au pouvoir. Il n’avait pas forcément souhaité devenir Chancelier.

Son éviction après huit ans de pouvoir n’était pas non plus attendue. Elle fut provoquée par un retournement d’alliance des libéraux (FDP) qui se sont tournés vers la CDU d’Helmut Kohl, probablement en raison d’une politique européenne plus combative contre le Bloc soviétique, même si la raison officielle était sur le thème économique, le refus d’Helmut Schmidt en prendre en considération certaines de leurs propositions économiques, notamment celles de réduction du déficit budgétaire présentées par le Ministre de l’Économie, le comte Otto Lambsdorff (1926-2009).

Pendant plus de trente ans, entre son retrait politique et sa disparition dans sa ville de Hambourg le 10 novembre 2015 à quelques semaines de ses 97 ans, Helmut Schmidt a continué à "exister" dans la vie politique allemande en publiant de nombreux éditoriaux, il avait même son bureau dans la rédaction du journal "Die Zeit", et en écrivant une quarantaine d’essais sur de nombreux sujets politiques ou sociétaux.

Toujours en train de fumer, même nonagénaire, il n’était pas à la recherche d’une exposition médiatique, accordant très rarement des interviews mais acceptant de donner beaucoup de conseils aux responsables politiques qui le lui demandaient.

Helmut Schmidt fut un Européen constructif très enthousiaste, proche de Jean Monnet. L’amitié ancienne (datant des années 1950) avec son homologue français Valéry Giscard d’Estaing a permis un renforcement institutionnel de l’Europe avec deux innovations majeures : l’élection au suffrage universel direct des députés européens et l’institution régulière du Conseil Européen, réunion des chefs d’État et de gouvernement des États membres, pour faire "avancer" les projets européens par les États. L’Europe actuelle, qui est organisée sur cette idée initiale, est donc typiquement une "Europe des nations" et pas du tout une "Europe supranationale" puisque la politique de l’Europe n’est définie et décidée que dans le cadre des États membres.

L’homme de Hambourg regretta le "non" français au référendum sur le TCE le 29 mai 2005 mais ne s’en étonna pas beaucoup : « La Constitution européenne était la tentative de mettre un peu d’ordre dans la grande confusion créée par les gouvernements. C’était une tentative très louable. C’est vraiment malheureux que les Français l’aient rejetée. Mais ils ne sont pas les seuls. Les Hollandais l’ont également rejetée. Et si on avait fait un référendum en Allemagne, les Allemands auraient certainement fait la même chose. » (2007).

Outre VGE, Helmut Schmidt avait noué des liens amicaux avec le Président américains Gerald Ford (1913-2006) et le Premier Ministre britannique travailliste James Callaghan (1912-2005). En Allemagne même, il avait aussi entretenu une grande amitié avec Richard von Weizsäcker (1920-2015), qui fut bourgmestre de Berlin du 11 juin 1981 au 9 février 1984 et aussi Président de la RFA du 1er juillet 1984 au 30 juin 1994 pour deux mandats, avec cette particularité qu’il était un élu CDU qui a été élu et réélu dès le premier tour le 23 mai 1984 et le 23 mai 1989, avec le soutien du SPD qui était retourné dans l’opposition.

Helmut Schmidt a été finalement le seul Chancelier social-démocrate "normal" d’une Allemagne plutôt gouvernée par des démocrates-chrétiens, puisque depuis la fin de la guerre, il n’y a eu que trois chefs du gouvernement qui étaient du SPD.

L’évolution électorale de l’Allemagne actuelle laisserait d’ailleurs entendre que le SPD aurait encore beaucoup de chemin à parcourir avant de revenir à la tête du pays, et les écologistes remplaceraient probablement ce courant politique sur le territoire, aujourd’hui peu convoité en Europe, de la "gauche de gouvernement".


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (18 décembre 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Helmut Schmidt interrogé par des enfants en 2007 (à télécharger).
Helmut Schmidt.
La disparition d'Helmut Schmidt.
Vidéos sur Helmut Schmidt.
Annegret Kramp-Karrenbauer.
La fin de l’Empire allemand.
Willy Brandt.
Walter Scheel.
Angela Merkel, la Chancelière chancelante.
Angela Merkel et Emmanuel Macron au Centenaire de l’Armistice 2018.
Bismarck.
Résultats définitifs des élections régionales en Bavière du 14 octobre 2018.
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La GroKo d’Angela Merkel.
Trump veut taxer l’acier européen et les voitures allemandes.
Triste jour du 30 janvier 1933.
Allemagne : Martin Schulz quitte la présidence du SPD.
Les élections fédérales allemandes du 24 septembre 2017.
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L’hommage de l’Europe à Helmut Kohl.
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