« C’est un défi immense et tout cela est évidemment lié avec le malaise que vit notre pays, mais précisément, nous avons une place, un rôle à jouer, une vision à proposer. C’est la ligne que je trace depuis le premier jour de mon mandat et que j’entends poursuivre. C’est remettre l’homme au cœur de ce projet contemporain. Cela suppose beaucoup de constance et de détermination. Mais je suis intimement convaincu que nous avons à inventer une réponse, un projet profondément français et européen à ce que nous sommes en train de vivre chez nous comme au-delà de nos frontières. » (Emmanuel Macron, le 31 décembre 2018 au Palais de l’Élysée).




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On se doutait bien que ses opposants diraient qu’ils n’auraient pas été convaincus, c’est de bonne guerre et c’était déjà écrit avant même l’intervention élyséeenne. Le Président Emmanuel Macron a prononcé la traditionnelle allocution télévisée pour adresser aux Français ses vœux pour l’année 2019 (on peut lire son texte intégral ici).

Encore une fois, comme souvent dans les discours ou allocutions d’Emmanuel Macron, le message était d’une brillance intellectuelle peu commune par rapport à ceux de son prédécesseur direct. En revanche, il reste à rappeler que la politique n’est pas le concours général. Il s’agit avant tout de convaincre les Français de ses convictions et de son écoute, exercices simultanés quasi-impossibles à tenir si les "doléances" (très mauvais terme au souvenir historique dévastateur) s’opposent aux convictions.

Ces vœux étaient attendus parce qu’ils ont été prononcés après sept semaines de troubles provoqués par le mouvement des gilets jaunes. Cependant, cette mystérieuse "opinion publique" tant "sondée" par matraquage d’enquêtes …d’opinion semblerait se retourner : dans un récent sondage, 50% seraient pour l’arrêt du mouvement tandis que …49% seraient pour sa poursuite. Le clivage entre ordre et opposition reste toujours très serré en France.

À l’évidence, sur la forme, ces vœux ont été trop longs pour être politiquement efficaces, surtout le soir du réveillon. Les Français avaient autre chose dans la tête que saisir les trop grandes subtilités intellectuelles. Néanmoins, ils m’ont paru intéressants, ces vœux, car ils ont fait apparaître une certaine transparence et une certaine sincérité dans la démarche présidentielle.

Comme toujours dans ses discours, Emmanuel Macron a préféré se placer dans le même sens que les Français (s’y incluant) à faire face à eux : « Les résultats [des réformes] ne peuvent pas être immédiats et l’impatience, que je partage, ne saurait justifier aucun renoncement. ». Je souligne "que je partage" car c’est l’élément majeur de cette phrase. Le problème, c’est que la phrase laisse entendre que ses objectifs sont les mêmes que celui des Français, ce qui reste à démontrer.

Même du mouvement des gilets jaunes, il a trouvé un aspect positif et encourageant, celui de réagir face à la fatalité : « Cette colère a dit une chose à mes yeux, quels que soient ses excès et ses débordements : nous ne sommes pas résignés, notre pays veut bâtir un avenir meilleur reposant sur notre capacité à inventer de nouvelles manières de faire et d’être ensemble. Telle est, à mes yeux, la leçon de 2018 : nous voulons changer les choses pour vivre mieux, défendre nos idéaux, nous voulons innover sur le plan démocratique, social, politique, économique et environnemental pour cela. ».

Mais cette volonté de changement ne saurait oublier le principe de réalité : « Il serait dangereux que notre situation nous conduise à ignorer le monde qui nous entoure. ».

Employant à dessein (mais maladroitement : existe-t-il un capitalisme non financier ?) l’adjectif "ultralibéral", Emmanuel Macron a repris les critiques habituelles contre "la finance internationale" : « Vous le voyez, nous sommes en train de vivre plusieurs bouleversements inédits : le capitalisme ultralibéral et financier, trop souvent guidé par le court terme et l’avidité de quelques-uns, va vers sa fin ; notre malaise dans la civilisation occidentale, et la crise de notre rêve européen sont là. ».

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Emmanuel Macron a divisé son allocution en trois vœux : vœu de vérité, vœu de dignité et vœu d’espoir. Vérité, dignité, espoir sera donc la devise macronienne de l’année 2019.


1. Vœu de vérité

La leçon a repris ses droits sur l’écoute : « Je dois bien dire que depuis des années, nous nous sommes installés dans un déni parfois flagrant de réalité. On ne peut pas travailler moins, gagner plus, baisser nos impôts et accroître nos dépenses, ne rien changer à nos habitudes et respirer un air plus pur ! Non, il faut tout de même sur ces sujets que nous nous regardions tels que nous sommes et que nous acceptions en face les réalités. ».

La réalité, c’est d’abord que la France est un pays d’excellence : « Cessons de nous déconsidérer ou de faire croire que la France serait un pays où les solidarités n’existent pas et où il faudrait dépenser toujours davantage ! ». En ajoutant évidemment, car rien n’est jamais parfait, loin de là : « Nous pouvons faire mieux et nous devons faire mieux. ».

La réalité, c’est aussi la montée des fausses informations dans la construction de l’opinion : « On peut débattre de tout, mais débattre du faux peut nous égarer, surtout lorsque c’est sous l’impulsion d’intérêts particuliers. À l’heure des réseaux sociaux, du culte de l’immédiateté et de l’image, du commentaire permanent, il est indispensable de rebâtir une confiance démocratique dans la vérité de l’information reposant sur des règles de transparence et d’éthique. ».

Le Président a conclu pour lui-même en disant : « Ce vœu de vérité, c’est au fond un vœu pour tous d’écoute, de dialogue, d’humilité. ». Pour lui-même, mais aussi tous ses compatriotes : « Je crois même que chacun d’entre nous commence à se fourvoyer dans l’erreur quand nous affirmons les choses sans dialoguer, sans les confronter au réel et aux arguments des autres. ».


2. Vœu de dignité

Cela a été l’occasion de réaffirmer ses valeurs humanistes : « Je suis profondément convaincu que chaque citoyen est nécessaire pour le projet de la Nation. ». Cette phrase, en elle-même consensuelle et que tout le monde devrait applaudir, laisse cependant résonner les petites phrases d’Emmanuel Macron, avant ou après son élection, qui séparaient par exemple les Français, ceux qui réussissent, les "premiers de cordée", et ceux "qui ne sont rien". Ces petites phrases, volontairement mais inutilement provocatrices, ont aidé ses opposants à bâtir un argumentaire très solide pour remettre en cause sa sincérité. Et il est toujours plus facile d’insuffler la défiance que de rebâtir la confiance. C’est la tâche présidentielle qu’il devra accomplir cette année, rebâtir la confiance.

Emmanuel Macron ne pouvait pas laisser passer les horreurs lues ou entendues à l’occasion du mouvement des gilets jaunes : « La dignité (…), c’est aussi le respect de chacun. Et je dois le dire, j’ai vu, ces derniers temps, des choses impensables et entendu l’inacceptable. Nous ne vivons libres dans notre pays que parce que des générations qui nous ont précédés se sont battues pour ne subir ni le despotisme, ni aucune tyrannie. Et cette liberté, elle requiert un ordre républicain ; elle exige le respect de chacun et de toutes les opinions ; que certains prennent pour prétexte de parler au nom du peuple, mais lequel, d’où ? Comment ? Et n’étant en fait que les porte-voix d’une foule haineuse, s’en prennent aux élus, aux forces de l’ordre, aux journalistes, aux Juifs, aux étrangers, aux homosexuels, c’est tout simplement la négation de la France ! ».

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Fallait-il en profiter aussi pour justifier sa légitimité qui est pourtant une évidence démocratique ? Emmanuel Macron a été élu, et même bien élu (rappelez-vous les scores de Jacques Chirac en 1995 et en 2002). Et la participation a été de 77,8%, ce qui reste un niveau très élevé dans les démocraties comparables. En effet, il a ajouté : « Le peuple est souverain. Il s’exprime lors des élections. Il y choisit des représentants qui font la loi précisément parce que nous sommes un État de droit. L’ordre républicain sera assuré sans complaisance car j’attends de chacun ce respect indispensable à la vie en société. ».


3. Vœu d’espoir

Emmanuel Macron a résumé l’espoir des Français ainsi : « Ce que nous voulons profondément, c’est retrouver la maîtrise de notre quotidien et de notre destin. Ne plus subir. C’est cela qui doit guider nos choix pour le pays et les grandes décisions pour l’année à venir. ».

Et de citer pêle-mêle : une meilleure alimentation, une justice fiscale, une meilleure protection contre nos ennemis (qui sont-ils ? il n’a pas précisé), de nouveaux investissements dans l’innovation et une meilleure maîtrise de l’immigration, plus exactement, car la formulation reste ambiguë : « apporter une réponse commune aux migrations », ce qui fait probablement référence au Pacte de Marrakech. Il faut se rappeler qu’il ne peut pas y avoir de solution exclusivement nationale au problème des migrations : sans l’action de la Turquie et du Maroc, il y aurait beaucoup plus de demandeurs d’asile qui arriveraient en France.

L’autre espoir présidentiel, c’est la construction européenne, et 2019 sera forcément l’année européenne par excellence en raison des élections européennes du 26 mai 2019. Emmanuel Macron a ainsi annoncé qu’il reformulerait prochainement son projet européen, à cause de l’absence de suites de son discours à la Sorbonne (c’est d’ailleurs la seule annonce présidentielle de la soirée) : « C’est aussi cela [ne plus subir] qui doit guider le projet européen renouvelé que je vous proposerai dans les prochaines semaines. ». En répétant : « Je crois très profondément dans cette Europe qui peut mieux protéger les peuples et nous redonner espoir. ».


…et plus d’humilité présidentielle !

Le contenu du message du nouvel an du Président Emmanuel Macron est consensuel et devrait pouvoir rassembler une grande majorité de Français. Mais comme toujours pour chaque discours politique, surtout lorsque la parole est mise en doute, avec parfois raison, l’important n’est pas le message mais son adéquation avec les faits. En ce sens, "tout le monde" attend Emmanuel Macron au tournant de cette année 2019 : saura-t-il écouter ceux qui sont en colère ? saura-t-il aussi ne pas en faire trop pour ne pas lever d’autres colères ? saura-t-il représenter vraiment le peuple et pas ceux qui crient le plus fort ?

Ce qu’aura permis au moins le mouvement des gilets jaunes, c’est de replacer le Président Emmanuel Macron dans l’humilité. Il n’a jamais été arrogant (tous ceux qui l’ont côtoyé, y compris ses opposants lors de négociations sociales, peuvent l’attester), mais son image d’arrogance n’est pourtant pas une "fake news", elle est bien réelle, et c’est seulement avec de l’humilité sincère, pas feinte, qu’Emmanuel Macron pourra se défaire de cette image. C’est urgent, car le peuple a un besoin rapide d’être rassemblé pour faire face aux défis qui s’annoncent…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (02 janvier 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Les vœux du Président Emmanuel Macron pour l’année 2019.
Allocution du Président Emmanuel Macron le 31 décembre 2018 à l’Élysée (texte intégral).
L'an 2019, la peur jaune et l'urgence économique et sociale.
Gilets jaunes : un référendum sur l’ISF ? Chiche !
Strasbourg : la France, du jaune au noir.
Allocution du Président Emmanuel Macron le 10 décembre 2018 à l’Élysée (texte intégral).
La hotte du Père MacroNoël.
Ne cassons pas nos institutions !
La Révolution en deux ans.
Ivan Tourgueniev, toujours d'actualité ?
Emmanuel Macron, futur "gilet jaune" ?
Discours du Président Emmanuel Macron le 11 novembre 2018 à Paris.
10 et 11 novembre 2018 : la paix, cent ans plus tard.
Emmanuel Macron et le Vel’ d’Hiv’.
Dossiers de presse à télécharger sur les célébrations de 1918.
La Grande Guerre, cent ans plus tard.
Maréchal, vous revoilà !
Texte intégral de l’allocution du Président Emmanuel Macron le 16 octobre 2018.
Emmanuel Macron : la boussole après les horloges.
Les nouveaux ministres dans le détail (16 octobre 2018).
Les étagères de l’Élysée.
La Cinquième République.
La réforme des institutions.
L’affaire Benalla.
La démission de Gérard Collomb.
La démission de Nicolas Hulot.
La démission de François Bayrou.
Emmanuel Macron et l’État-providence.
Emmanuel Macron assume.
Édouard Philippe, invité de "L’émission politique" sur France 2 le 27 septembre 2018.
La France conquérante d’Édouard Philippe.
Le second gouvernement d’Édouard Philippe du 21 juin 2017.
Le premier gouvernement d’Édouard Philippe du 17 mai 2017.
La relance de l’Europe à la Sorbonne.
Discours d’Emmanuel Macron au Congrès de Versailles le 3 juillet 2017.
Programme 2017 d’Emmanuel Macron (à télécharger).
Le Président Macron a-t-il été mal élu ?
Audit de la Cour des Comptes du quinquennat Hollande (29 juin 2017).
Pourquoi voter Bayrou ?
Les élections sénatoriales de 2017.
La XVe législature de la Ve République.
Les Langoliers.
Forza Francia.

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(Les photographies proviennent d'autres allocutions, du 16 octobre 2018 et du 10 décembre 2018).


http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20181231-macron.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/emmanuel-macron-contre-les-porte-211244

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/01/01/36983724.html