« Chacun partage le destin des autres et chacun est appelé à décider du destin de tous : c’est tout cela, la Nation française. » (Emmanuel Macron, le 13 janvier 2019).



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Ah, ça y est, la "lettre aux Français" du Président Emmanuel Macron a été publiée dans la soirée du dimanche 13 janvier 2019. Elle donne un cadre général sur le grand débat national qui devrait se tenir en France du 15 janvier 2019 au 15 mars 2019.

Passons très vite sur la forme, une lettre plutôt qu’un discours. Deux prédécesseurs ont déjà utilisé ce mode de communication avec les Français, François Mitterrand en 1988 et Nicolas Sarkozy en 2012, et pour ces deux cas, il s’agissait en fait d’une "propagande" électorale en vue de leur réélection : bilan et perspectives. Pour Emmanuel Macron, rien de tel. Presque un mode d’emploi, voire une notice d’utilisation pour le grand débat national. Et encore, sur les modalités pratiques et surtout, l’engagement du gouvernement, il n’y a que du flou.

Venons-en au sujet lui-même, le grand débat national. Dès le départ, c’est-à-dire dès son annonce dans son allocution du 10 décembre 2018, j’ai eu des doutes.

Quel est l’objectif politique d’Emmanuel Macron et du gouvernement ? Clairement, sortir de la crise des gilets jaunes. Y arriveront-ils ? Franchement, j’en doute ! La seule sortie par le haut, c’est le recours au suffrage universel, et comme une dissolution de l’Assemblée Nationale paraît aussi improbable que suicidaire, le seul outil de recours au peuple qui reste, c’est le référendum sur un sujet qui devrait être la première préoccupation des gilets jaunes, à savoir la fiscalité.

Pour s’exonérer d’un recours au peuple, Emmanuel Macron pense habile d’organiser un débat national. Quand on lit la lettre qu’il a écrite (et que les Français ne recevront pas par courrier postal, ils devront la lire dans les journaux et sur Internet, on peut la télécharger ici), on a de quoi être inquiet sur le fossé entre l’Élysée et le peuple.

Rappelons déjà un précédent. Le Président Nicolas Sarkozy (encore lui ! on croirait vraiment qu’il conseille l’Élysée, actuellement !!) avait organisé il y a une dizaine d’années un grand débat national sur l’identité nationale. Là encore, l’idée et l’intention étaient intéressantes. La crise morale que traverse depuis plusieurs décennies la France pouvait légitimement poser la question de l’identité nationale. Néanmoins, personne n’était dupe puisque l’arrière-pensée politicienne était de récupérer les votes populistes voire extrémistes. Organisé par les préfets, ce débat a été vite conclu après le déversement de la bile des citoyens qui était du même acabit que ce qu’on peut trouver souvent sur Internet, à savoir, un défouloir.

Le risque est donc grand pour que ce grand débat national organisé par Emmanuel Macron soit le lieu d’un défouloir. Le problème, c’est comment tenir compte des aspirations du peuple avec un simple débat national ? Pourquoi seraient-ce seulement ceux qui ont du temps, des capacités d’expression, des idées (oui, il en faut) qui seraient écoutés et pas les autres ? Ceux qui n’ont pas le temps, ceux qui n’ont pas compris, ceux pour qui la vie est déjà bien assez compliquée ? Quelle représentativité chaque parole de citoyen pourrait avoir dans ce genre de débat ?

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J’ai parlé d’un fossé entre l’Élysée et le peuple. Pourquoi ? Parce que tout simplement Emmanuel Macron n’a absolument aucune idée de la manière dont vivent la plupart des gens. Sans capacité de prendre du temps, toujours pressé, et si ce n’est pas par le travail, c’est par les loisirs, ou par les factures, par plein de choses… Je doute que les Français s’ennuient aujourd’hui.

Par conséquent, les bras m’en tombent quand je lis la lettre. Emmanuel Macron voudrait que chaque Français donne son avis sur de très nombreux sujets très compliqués. C’est une véritable liste à la Prévert.

Je cite pêle-mêle les quatre énormes sujets hyper-importants et sensibles sur lesquels le pouvoir croit pouvoir débattre en deux mois top chrono !

1. La fiscalité (comment la rendre plus juste), quels impôts baisser en priorité ? et la contrepartie : « Faut-il supprimer certains services publics qui seraient dépassés ou trop chers par rapport à leur utilité ? » (Attention citoyens, il y a un piège !). Aussi cette question qui mériterait une dissertation d’étudiant : « Comment mieux organiser notre pacte social ? » (vous pouvez répéter la question ?).

2. L’organisation de l’État. Là, c’est un cours de finances locales qu’il faudrait avec la connaissance aiguë des différents échelons territoriaux et probablement les dernières heures du département, pourtant l’échelon idéal pour les missions d’aides sociales des pouvoirs publics. « Faut-il revoir le fonctionnement de l’administration et comment ? ». Comment un citoyen qui n’a pas le temps peut-il répondre à une telle question ? Le Président de la République confond citoyens et étudiants en première année à l’ENA.

3. La transition écologique. Ah, au-delà des connaissances juridiques, il faudra aussi que les citoyens se forment pour avoir des connaissances scientifiques. Car on ne peut débattre que si l’on est informé voire formé aux notions que recouvrent ces domaines. Énergie, transports, logement, mobilité, biodiversité, agro-alimentaire… Là encore, on n’encadre rien, on noie simplement le citoyen dans un océan technocratique. Trop de questions tuent les questions.

4. La démocratie et la citoyenneté. Selon la lettre, cela passerait par des mesures d’apothicaire inefficaces et néfastes (bizarrement, reprenant exactement les contours de la réforme des institutions voulues en mai 2018), mais en y ajoutant un zeste d’antiparlementarisme en voulant détruire le Sénat alors que c’est sans doute l’instance parlementaire qui a montré le plus son utilité (au contraire de l’Assemblée Nationale aux ordres du gouvernement, on l’a vu par exemple pour la commission d’enquête sur l’affaire Benalla). Vieille lunes populistes que sont le vote blanc (on imagine monsieur vote blanc siéger dans l’hémicycle) et le vote obligatoire (encore une stupidité reprise ; comment peut-on être pour la liberté et faire une démocratie de contrainte ?), etc. Seule, l’idée d’un référendum émanant des citoyens pourrait avoir une réelle utilité dans ce grand débat nationale.

Dans ce quatrième sujet, je ne comprends même pas pourquoi, Emmanuel Macron a aussi proposé le thème de l’immigration, sujet ultra-sensible, et aussi celui de la laïcité, également ultra-sensible (il n’a peur de rien) : « Notre communauté nationale s’est (…) toujours ouverte à ceux qui, nés ailleurs, ont fait le choix de la France (…). Or, cette tradition est aujourd’hui bousculée par des tensions et des doutes liés à l’immigration et aux défaillances de notre système d’intégration. ». Que veut-on ? Un grand déballage comme pour le débat sur l’identité nationale sous Nicolas Sarkozy ?

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C’est le problème de ceux qui n’ont aucune expérience politique : il redécouvre le monde, il réinvente les hypocrisies des années 1970 que la classe politique tant honnie n’osait plus reformuler quarante ans plus tard…

Bref, à la lecture de ce "cadrage" du grand n’importe quoi national, on s’aperçoit que le Président de la République, dans une sorte de positivisme délirant, prend les Français pour des fiscalistes, experts en collectivités territoriales, énarques, constitutionnalistes, physiciens, biologistes… et j’en passe.

Qu’on ne se méprenne pas. Je trouve que donner l’occasion aux Français de s’exprimer me paraît très pertinente, en tout cas séduisante. Je ne veux pas non sous-estimer les Français ni leurs capacités à formuler des idées intéressantes sur des sujets compliqués même s’ils ne maîtrisent pas totalement le sujet (après tout, on vote bien et on maîtrise rarement les candidats).

Mais il faut être réaliste : on ne peut pas demander à un citoyen ordinaire d’exprimer sa pensée si rapidement sur un champ si étendu de sujets, qui, en plus, sont très importants pour l’avenir du pays. S’il y avait une idée à garder, ce serait de faire ce que certaines entreprises font, c’est-à-dire instaurer une "boîte à idées" ou l’équivalent, dans un endroit qui remonterait automatiquement au niveau national (dans les ministères, chez les parlementaires), c’est assez facile d’imaginer un tel outil sur Internet, mais ce lieu de débat serait alors permanent, pas seulement deux petits mois, qui seront beaucoup trop courts pour des gens qui n’ont pas que cela à penser ou faire.

C’est clair, c’est quasiment un projet présidentiel qu’il faudrait rédiger… que chaque Français devrait rédiger. C’est concrètement mission impossible, mais c’est aussi malsain. Le grand débat national, il a déjà eu lieu durant la campagne présidentielle en 2017. D’ailleurs, Emmanuel Macron ne dit pas autre chose en disant qu’il veut le débat mais c’est son programme présidentiel qui a été choisi le 7 mai 2017, et le progamme de nul autre candidat.

Contradiction ou entourloupe ? Réponse : « Pour moi, il n’y a pas de questions interdites. Nous ne serons pas d’accord sur tout, c’est normal, c’est la démocratie. Mais au moins, montrerons-nous que nous sommes un peuple qui n’a pas peur de parler, d’échanger, de débattre. ». Mais une phrase plus loin : « Je n’ai pas oublié que j’ai été élu sur un projet, sur de grandes orientations auxquelles je demeure fidèle. (…) Sur ces grandes orientations, ma détermination n’a pas changé. ». C’est clair, passez votre chemin, si vous ne pensez pas comme moi, je ne vous écouterai pas. Alain Juppé, version 1995, paraissait un peu plus sincère dans la méthode…

On soupçonnait Emmanuel Macron de nourrir quelques tentations populistes durant la campagne présidentielle. Maintenant, le doute n’est plus permis. Toutes les questions qu’il a proposées sont d’essence populiste, reprenant souvent des idées reçues.

Même dans la manière de s’exprimer. Pendant sa campagne présidentielle de 1988, Jean-Marie Le Pen avait mis sur ses affiches, en gros : "Mon programme, c’est le vôtre !". On ne sait pas lequel, mais c’est fédérateur. Emmanuel Macron dit à peu près la même chose : vous êtes impatients ? Je partage votre impatience. Vous êtes en colère contre les inégalités ? Je partage votre colère. Et ainsi de suite.

Exemple dans le texte : « Tous voudraient un pays plus prospère et une société plus juste. Cette ambition, je la partage. La société que nous voulons est une société dans laquelle pour réussir, on ne devrait pas avoir besoin de relation ou de fortune, mais d’effort et de travail. ».

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Emmanuel Macron conclut sa lettre ainsi : « Ce débat est une initiative inédite dont j’ai la ferme volonté de tirer toutes les conclusions. Ce n’est ni une élection, ni un référendum. C’est votre expression personnelle (…) qui est ici attendue (…). C’est ainsi que j’entends transformer avec vous les colères en solutions. ».

Rien n’est cohérent dans cette démarche présidentielle : ni le réalisme de tels débats (puisque les sujets sont multiples) en si peu de temps, ni l’intérêt que les citoyens ont à prendre du temps sur eux, à s’investir pour élaborer une pensée construite qui pourrait s’avérer inutile. Sans enjeu, à quoi bon s’investir ?

J’en viens donc à rejoindre, pour une fois, Nicolas Dupont-Aignan lorsqu’il a réagi à cette lettre en disant avec bon sens sur Twitter : « Le seul grand débat, c’est un référendum sur des décisions concrètes. Assez de bla-bla ! » (13 janvier 2019).

Comme pour le moratoire sur la taxe carbone, l’organisation de ce débat national ressemble fort à un moyen de faire un coup politique sans engagement. Tant que le soupçon de condescendance n’est pas levé, aucun débat ne pourra être valable. C’est à cet égard très instructif de voir comment certains (journalistes, responsables politiques, etc.) s’engouffrent dans cette voie du grand n’importe quoi national qui ne peut être qu’une impasse.

Gérard Longuet, interrogé par Public Sénat le 9 janvier 2019, rappelait que la première instance du débat national, c’était le Parlement, et la manière dont le Président de la République écoutait les parlementaires donnait une idée sur la manière dont il écouterait les simples citoyens.

La seule chose qui vaille aujourd’hui, ce n’est pas que le Président de la République se déresponsabilise pour faire croire que ce sont les citoyens qui auront proposé les futures décisions qu’il prendra dans les mois et années à venir, mais de prendre un sujet très spécifique, qui soit l’un des éléments fédérateurs de la colère des gilets jaunes et d’organiser un référendum sur le sujet. Sans cet enjeu décisionnel, comme le dit Nicolas Dupont-Aignan, cela ne restera que du pipeau pour citoyens sages et oisifs (oisifs, car je ne vois pas comment un citoyen bien occupé de ses journées peut avoir le temps de participer à un débat intellectuellement si ambitieux et à finalité si incertaine).

Emmanuel Macron avait habitué les Français à plus d’intuition de sa part…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (14 janvier 2019)
http://www.rakotoarison.eu


(Les photographies proviennent des allocutions du 16 octobre 2018 et du 10 décembre 2018).


Pour aller plus loin :
Le grand n’importe quoi national selon Emmanuel Macron.
La lettre à tous les Français d’Emmanuel Macron le 13 janvier 2019 (à télécharger).
Institutions : attention aux mirages, aux chimères et aux sirènes !
Les vœux du Président Emmanuel Macron pour l’année 2019.
Allocution du Président Emmanuel Macron le 31 décembre 2018 à l’Élysée (texte intégral).
L'an 2019, la peur jaune et l'urgence économique et sociale.
Gilets jaunes : un référendum sur l’ISF ? Chiche !
Strasbourg : la France, du jaune au noir.
Allocution du Président Emmanuel Macron le 10 décembre 2018 à l’Élysée (texte intégral).
La hotte du Père MacroNoël.
Ne cassons pas nos institutions !
La Révolution en deux ans.
Ivan Tourgueniev, toujours d'actualité ?
Emmanuel Macron, futur "gilet jaune" ?
Discours du Président Emmanuel Macron le 11 novembre 2018 à Paris.
10 et 11 novembre 2018 : la paix, cent ans plus tard.
Emmanuel Macron et le Vel’ d’Hiv’.
Dossiers de presse à télécharger sur les célébrations de 1918.
La Grande Guerre, cent ans plus tard.
Maréchal, vous revoilà !
Texte intégral de l’allocution du Président Emmanuel Macron le 16 octobre 2018.
Emmanuel Macron : la boussole après les horloges.
Les nouveaux ministres dans le détail (16 octobre 2018).
Les étagères de l’Élysée.
La Cinquième République.
La réforme des institutions.
L’affaire Benalla.
La démission de Gérard Collomb.
La démission de Nicolas Hulot.
La démission de François Bayrou.
Emmanuel Macron et l’État-providence.
Emmanuel Macron assume.
Édouard Philippe, invité de "L’émission politique" sur France 2 le 27 septembre 2018.
La France conquérante d’Édouard Philippe.
Le second gouvernement d’Édouard Philippe du 21 juin 2017.
Le premier gouvernement d’Édouard Philippe du 17 mai 2017.
La relance de l’Europe à la Sorbonne.
Discours d’Emmanuel Macron au Congrès de Versailles le 3 juillet 2017.
Programme 2017 d’Emmanuel Macron (à télécharger).
Le Président Macron a-t-il été mal élu ?
Audit de la Cour des Comptes du quinquennat Hollande (29 juin 2017).
Pourquoi voter Bayrou ?
Les élections sénatoriales de 2017.
La XVe législature de la Ve République.
Les Langoliers.
Forza Francia.

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