« J’ai cru pendant quelques mois au national-socialisme : je pensais qu’il était une fièvre nécessaire et je voyais y participer certains hommes qui sont parmi les plus remarquables et les plus sages de l’Allemagne. Mais ceux-là, un à un, il les écarte ou les exécute : Papen, Schleicher, Neurath… Et même Blomberg. Il ne reste maintenant que des aventuriers en chemise. » (Guillaume II, le 30 septembre 1938).



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Il y a cent soixante ans, le 27 janvier 1859, à Berlin, est né Frédéric Guillaume Victor Albert de Hohenzollern, plus connu sous le nom de Guillaume II, fils et petit-fils des deux premiers empereurs de l’Allemagne unifiée par Bismarck. Comme le tsar Nicolas II, son cousin, il était le petit-fils de la reine britannique Victoria.

Guillaume II a succédé à son père Frédéric III (1831-1888), à la mort de celui-ci, le 15 juin 1888, à la fois comme roi de Prusse et empereur de l’Allemagne. Atteint d’un cancer du larynx et incapable de parler (il ne pouvait communiquer que par écrit), Frédéric III, considéré par le Premier Ministre britannique de l’époque comme le "Barberousse du libéralisme allemand", avait donné beaucoup d’espoirs aux libéraux allemands, mais il n’a régné que quatre-vingt-dix-neuf jours, car son père, en revanche très conservateur, Guillaume Ier (1797-1888), premier empereur allemand proclamé le 17 janvier 1871 à la galerie des glaces du château de Versailles, a vécu et régné longtemps, jusqu’au 9 mars 1888, quelques jours avant ses 91 ans.

Le règne de Guillaume II fut très long, puisqu’il est devenu empereur à l’âge de 29 ans. Il a duré plus de trente ans, mais si l’histoire ne s’était pas précipitée, il aurait pu régner cinquante-trois ans ! De Bismarck à Hitler.

En effet, lors de son avènement, Bismarck était encore Chancelier (chef du gouvernement), il l’était depuis la proclamation de l’Empire allemand (et même avant uniquement en Prusse), mais les deux hommes n’avaient pas la même conception de la société industrielle qui naissait. Bismarck a dû quitter le pouvoir 20 mars 1890 en raison de ses lois antisociales tandis que Guillaume II a accordé la journée de huit heures de travail dans les mines.

Chose intéressante à noter, Guillaume II a voulu étendre cette mesure à tous les pays européens pour ne pas handicaper l’industrie allemande. L’idée d’une coopération européenne dans le domaine économique était déjà en germe à une époque où Victor Hugo (déjà décédé) avait auparavant appelé de ses vœux la création des États-Unis d’Europe.

Cette ouverture sociale avait le but de développer l’industrie allemande, mais aussi l’Empire allemand en général, tant son économie que sa culture, son éducation, ses universités, sa recherche scientifique et aussi son armée. Il a aussi engagé l’Allemagne dans une politique colonialiste (l’Allemagne était en retard par rapport aux autres pays européens) en développant la marine allemande.

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Cette politique a eu des avantages, renforcement de l’innovation, du progrès technologique, etc., mais son objectif n’était pas forcément heureux, puisqu’il s’agissait de renforcer le nationalisme allemand. En ce sens, contrairement à d’autres empereurs européens, François-Joseph Ier d’Autriche (1830-1916) et Nicolas II de Russie (1868-1918), Guillaume II fut un empereur "moderne". Mais en même temps, il concentra un très fort pouvoir personnel. Il pourrait être considéré comme un "despote éclairé". Ou à moitié "éclairé", car son comportement et ses grandes responsabilités dans le déclenchement de la Première Guerre mondiale sont encore un sujet d’études pour les historiens.

En effet, après l’attentat de Sarajevo le 28 juin 1914, Guillaume II a plutôt encouragé l’Autriche-Hongrie à déclarer la guerre à la Serbie, poussant toutes les nations européennes dans une guerre terrible pendant quatre ans, alors que personne ne pensait qu’elle durerait plus que quelques mois.

Les défaites de l’armée allemande en été et automne 1918 ont mis Guillaume II en grande difficulté politique. Le 3 octobre 1918, il nomma Max de Bade (1867-1929), grand aristocrate libéral, Chancelier de l’Empire allemand, dans le but de négocier la paix avec les Alliés de la France. Parallèlement, des mutineries dans l’armée et la révolution à Berlin se préparaient.

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Max de Bade, pour désamorcer les risques de révolution (et éviter que l’Allemagne tournât comme la Russie bolchevik), imposa à Guillaume II son abdication le 9 novembre 1918, il y a un siècle, ainsi que celle de son fils aîné qui aurait été Guillaume III (1882-1951), le (dernier) Kronprinz (prince héritier) de l’Empire allemand.

Max de Bade démissionna le même jour du gouvernement, se retira de la vie politique et laissa au social-démocrate Friedrich Ebert (1871-1925) la tête du pays. Friedrich Ebert fut Chancelier du Reich du 9 novembre 1918 au 13 février 1919 puis premier Président de la République de Weimar (Président du Reich) du 11 février 1919 à sa mort, le 25 février 1925 (élu par les parlementaires allemands). La Constitution de la République de Weimar fut promulguée le 11 août 1919 après une violente répression contre les révolutionnaires communistes.

Le successeur de Friedrich Ebert fut le vieux maréchal Paul von Hindenburg (1847-1934), élu le 26 avril 1925 et réélu le 10 avril 1932, qui fut le chef d’état-major des armées allemandes du 29 août 1916 au 3 juillet 1919 et gouvernait l’Allemagne pendant la Première Guerre mondiale avec le général Erich Ludendorff (1865-1937). Hitler fut l’adversaire malheureux de Hindenburg lors de l’élection présidentielle des 13 mars et 10 avril 1932, mais à la mort du militaire, le 2 août 1934, le chef nazi fusionna les deux fonctions exécutives, Chancelier et Président en une seule, Führer du Reich. Entre temps, Hindenburg avait été contraint de le nommer Chancelier le 30 janvier 1933.

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Quant à Guillaume II, craignant qu’un retour à Berlin, après son abdication, contribuât à mettre en danger sa vie et celle de sa famille (le précédent des Romanov l’avait traumatisé et certains responsables politiques parmi les pays vainqueurs voulaient même le pendre en tant que premier responsable de la guerre), il se réfugia à Doorn, ville des Pays-Bas, près d’Utrecht, où il vécut encore vingt et un ans. Son exil fut une nouvelle vie à cause du suicide d’un de ses enfants, Joachim (1890-1920) le 18 juillet 1920, et surtout de la mort de son épouse Augusta-Victoria (1858-1921) le 11 avril 1921 (il se remaria le 9 novembre 1922 avec la princesse Hermine Reusse zu Greiz).

Interrogé par le journaliste W. Burckhardt, dans l’hebdomadaire français "Voilà" n°393 du 30 septembre 1938, au moment des Accords de Munich, l’empereur déchu fut très sévère contre Hitler et même contre sa politique antisémite (alors qu’il avait lui-même une tendance à être antisémite). Il méprisait beaucoup Hitler et sa bande et n’avait jamais reçu que Goering, parce qu’il lui avait remis une médaille militaire le 2 juin 1918.

Guillaume II fustigeait le comportement personnel de Hitler : « Tout repose sur lui.. Tout est clair… Alors qu’en 1914, tout reposait sur une douzaine d’hommes, et que la confusion était telle qu’on ne peut déterminer, même aujourd’hui, la part de chacun. ». Cette dernière phrase montre que la recherche de la responsabilité du déclenchement de la Première Guerre mondiale restera difficile à mener car l’ancien empereur convenait de cette confusion de responsabilité entre lui-même et les hauts gradés militaires.

Il fustigeait aussi la politique du nazi : « Cet homme pourrait apporter chaque année des victoires à notre peuple, sans lui apporter ni la grandeur ni l’apaisement. Et de notre Allemagne qui était une nation de poètes, de musiciens, d’artistes et de soldats, il a fait une nation d’inquiets et de solitaires noyés dans une foule et menée par mille déments ou illuminés… ».

Ce dégoût pour les nazis (il fut même honteux d’être un Allemand après la Nuit de Cristal le 10 novembre 1938) peut expliquer pourquoi il n’y a eu aucune relation entre Hitler et Guillaume II. On aurait pu penser, par exemple, que le dictateur nazi aurait voulu récupérer la grandeur impériale et nationaliste représentée par l’ancien empereur qu’il aurait pu réhabiliter et restaurer après la mort du maréchal Hindenburg. C’est oublier aussi que le pouvoir absolu ne se partage jamais.

À sa mort le 4 juin 1941, à l’âge de 82 ans, le Kaiser fut enterré dans sa ville néerlandaise, Doorn, et contrairement à ses dernières volontés, des croix gammées furent portées par les délégués nazis qui se rendirent à son enterrement. Malgré cette anecdote, Guillaume II a gardé cet honneur de s’être opposé (très passivement) aux nazis et cela montre notamment que la Seconde Guerre mondiale était d’une nature totalement différente de la Première Guerre mondiale : d’une guerre de nationalismes, les nations européennes sont passées à une guerre d’idéologies.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (26 janvier 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Un site intéressant d’archives sur Guillaume II : kaiser-wilhem-ii.over-blog.com/.
Guillaume II.
10 et 11 novembre 2018 : la paix, cent ans plus tard.
La Grande Guerre, cent ans plus tard.
L’attentat de Sarajevo.
Clemenceau en 1917.
Maréchal, vous revoilà !
Bismarck.
Nicolas II.
Rosa Luxemburg.
La Révolution russe.
Hitler.
Les Accords de Munich.
Le patriotisme.
Les valeurs républicaines.
L’Europe à la Sorbonne.
L’Union Européenne, c’est la paix.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190127-empereur-guillaume-ii.html

https://www.agoravox.fr/actualites/europe/article/de-bismarck-a-hitler-guillaume-ii-212055

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/01/24/37046220.html