« "Dis-moi ce que tu lis, je te dirai qui tu es", il est vrai, mais je te connaîtrai mieux si tu me dis ce que tu relis. » (François Mauriac, "Mémoires intérieurs", 1959).


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Il est des étonnements positifs dans la vie médiatique française. Nicolas Sarkozy, qui a "définitivement" quitté la vie politique alors qu’il n’a jamais fait que cela depuis ses années lycéennes, n’est jamais meilleur que lorsqu’il ne fait pas de politique, ou plutôt, lorsqu’il n’a pas à l’esprit des arrière-pensées politiciennes. On le savait émotif, passionné, capable de s’enflammer pour des personnages qui n’avaient rien à voir avec sa "tradition" politique, comme Jean Jaurès, Guy Môquet, Georges Mandel (dont il a publié une biographie le 9 février 1994 chez Grasset, accusée le 30 mars 2008 par Adrien Le Bihan de "mimétisme" sinon de "plagiat" d’un ouvrage de l’avocat Bernard Favreau publié en 1969), impressionné par les actes héroïques des sacrifiés du Plateau des Glières, etc. On le savait moins lecteur assidu de la littérature française.

Deux bonnes nouvelles en une seule émission, même. Nicolas Sarkoy a été l’invité de la nouvelle émission littéraire de la chaîne Public Sénat intitulée "Livres et vous" et diffusée le vendredi 9 février 2018.

La première bonne nouvelle, c’est que cette nouvelle émission, qui ressemble comme deux gouttes d’eau à "Bibliothèque Médicis", dans le cœur de l’exceptionnelle bibliothèque du Sénat (et très impressionnante pour ceux qui s’y sont déjà rendus), a gardé tous les avantages de "Bibliothèque Médicis", à savoir une émission littéraire où les invités, parfois peu connus du grand public (ce n’était pas le cas pour l’invité du 9 février 2018 !) peuvent longuement s’exprimer.

Avec un changement de présentateur salutaire. Je n’ai rien contre Jean-Pierre Elkabbach, journaliste probablement très compétent mais controversé, ancien patron de chaînes de télévision et de radio, qui n’a pas tout à fait pris sa retraite malgré ses 80 ans (s’il a quitté Public Sénat et Europe 1, il "sévit" encore sur CNews), mais il faut bien reconnaître que son ego (surdimensionné) avait de quoi agacer le téléspectateur : il interrompait systématiquement son interlocuteur, souvent qui était en train d’exprimer des choses intéressantes, parfois difficilement, et il la ramenait sans cesse, souvent avec un ton sec sinon méprisant.

Avec cette nouvelle présentatrice, la philosophe Adèle Van Reeth (normalienne), déjà connue parce qu’elle produit une émission sur France Culture depuis septembre 2011 (l’une des émissions les plus podcastées du groupe Radio France, au-delà de 1,5 million de téléchargements par mois !), les entretiens deviennent "doux". Comme ce que devrait faire tout intervieweur, elle s’efface derrière l’invité, elle l’écoute, cherchant à le faire parler, à l’amener sur des chemins très différents des sentiers médiatiques classiques, dans un cadre très intimiste, et si on peut reprocher à son sourire un léger soupçon de complicité, celle-ci n’a pas beaucoup de conséquence puisque son émission est à vocation littéraire et n’a aucune finalité politique.

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Nicolas Sarkozy est étonnant car il est humain. Depuis le début des années 2000, il est passé une image de l’ambitieux à une image du dur (avec le Ministère de l’Intérieur). Mais en même temps, il a un grand sens de l’humour. Ceux qui n’en sont pas convaincus auraient du mal à comprendre l’attachement à sa personne d’une grande dame comme Simone Veil : dans le gouvernement d’Édouard Balladur, Nicolas Sarkozy savait la faire rire (ce qui ne devait pas être une mince affaire).

D’ailleurs, sensible à l’humain, le 12 février 2018, Nicolas Sarkozy a annoncé dans "Le Parisien" qu’il s’engageait dans la lutte contre les cancers qui touchent les enfants, très ému par sa rencontre le 7 février 2014 avec un enfant malade qui n’a hélas pas survécu : « Sans que cela se sache, je me suis servi de ma capacité à ouvrir les portes pour lui obtenir un médicament innovant mais pas encore commercialisé et l’ai reçu à plusieurs reprises. Aujourd’hui, Noé n’est plus là, mais ses parents continuent à faire bouger les lignes. Je vais les aider dans ce combat, car si le mot injustice a un sens, le cancer des enfants est sa définition même. Sans que l’on sache pourquoi, 2 500 sont touchés chaque année. Des leucémies foudroyantes, des tumeurs ou des lymphomes en emportent 500. ».

Et d’expliquer ses motivations : « Quand la vie vous fait rencontrer des destins comme celui-ci [Noé], cela vous marque à jamais. Et vous pousse à agir. (…) J’ai longtemps été réticent à m’engager publiquement, par crainte de mauvaises interprétations. (…) Mes scrupules m’ont paru dérisoires, superflus par rapport à cet enjeu majeur. Ce qui m’anime aujourd’hui, c’est d’aider les personnes vulnérables, les enfants, mais aussi les personnes âgées. Je pense notamment à la tragédie de la maladie d’Alzheimer, qui me bouleverse et pour laquelle j’aimerais m’investir encore plus. » ("Le Parisien", le 12 février 2018).

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J’ai déjà eu l’occasion, ici ou là, d’exprimer mon point de vue concernant sa volonté de marquer bien trop à droite le centre droit français, ce qui a abouti finalement à l’explosion actuelle du parti Les Républicains, avec une grande majorité d’égarés pour ne pas dire d’hagards, lorgnant vers La République En Marche, et un noyau dur rassemblé autour de Laurent Wauquiez à qui manque justement cette composante humaine et sympathique de Nicolas Sarkozy qui lui a permis de gagner en 2007.

L’un des meilleurs discours de Nicolas Sarkozy a été prononcé le soir du premier tour de la primaire LR le 20 novembre 2016. Il venait de perdre dès le premier tour, placé en troisième place, François Fillon lui avait pris tout son capital de sympathie. "On" ne voulait plus de lui, ou plutôt, la "droite" ne voulait plus de lui. Comme la "droite" ne voulait plus de Valéry Giscard d’Estaing après 1981.

Message donc reçu par l’intéressé qui, toujours passionné par la politique (évidemment), a depuis le début de son quinquennat deux autres sources de passion : Carla et leur fille. Donc, sans amertume, il a (vraiment) quitté la vie politique (il a tenté de revenir, cela n’a pas réussi, tant mieux), et il se libère ainsi de tout ce qui pouvait agacer, voire le faire détester.

Certains éditorialistes confient d’ailleurs que Nicolas Sarkozy ne serait pas insatisfait de la situation actuelle, qu’il serait séduit et même fasciné par Emmanuel Macron (qui serait lui mais en mieux) et qu’il aurait même son Premier Ministre Édouard Philippe au téléphone régulièrement (ce dernier "originaire" de LR, canal Juppé). Et il serait aujourd’hui loin d’imaginer Laurent Wauquiez en Président de la République !

Revenons à cette émission littéraire. Il y avait un côté émouvant de l’écouter parler de littérature, principalement de la littérature du XIXe siècle. On sentait beaucoup d’appréhension, pas une grande confiance en lui, même une peur de ne pas être crédible. Toujours prêt à dire qu’il a lu tel ou tel livre, avec quelques doutes sur le nom des personnages (à bien y réfléchir, j’avoue que j’oublie assez vite le nom des personnages de la plupart des livres que je lis, sauf évidemment ceux des grands "classiques"). En clair, Nicolas Sarkozy se présentait comme un candidat au baccalauréat de français (personnellement, j’aurais adoré avoir pour examinatrice Adèle Van Reeth).

Donc, le voici parti pour cinquante-cinq minutes de discussion littéraire libre, libre car sans beaucoup de fils conducteurs. Nicolas Sarkozy a évoqué ses auteurs préférés, comme Stendhal, Flaubert, Maupassant, Victor Hugo, Jules Verne, Alexandre Dumas, Balzac, etc. Il a évoqué aussi Céline (« Céline est un grand écrivain pour ses trois livres et pour le reste, c’est une honte ! »), Camus (il a raconté une des lettres d’amour adressée à Maria Casarès où Camus a dessiné un petit soleil comme un enfant, pour dire que ce soleil, c’était elle), Claude Lévi-Strauss, Joseph Kessel, Romain Gary (orthographié "Romain Garry" sur le site officiel de l’émission littéraire de Public Sénat !), Marguerite Duras, Michel Houellebecq, etc.

Il a regretté qu’on étudiât "L’Éducation sentimentale" bien trop jeune, sans encore d’expérience affective : « J’ai souvent pensé qu’on lisait ces romans trop jeunes, qu’on passait à côté. Je pense que pour lire "L’Éducation sentimentale", il faut être éduqué sentimentalement, si on peut l’être, pour le lire. Je pense que "Le Père Goriot", on ne doit pas le mettre à quinze ans. Je pense que ce sont des livres d’une philosophie profonde, qui ont ausculté l’âme humaine au plus profond et je dois dire que ça me fascine (…). À tous ceux qui n’ont pas lu Balzac, lisez-le, c’est d’une modernité extraordinaire ! ». Sur le "trop tôt", je suis d’accord avec le fait de ne pas introduire l’œuvre de Camus avant une certaine maturité personnelle.

Nicolas Sarkozy a raconté aussi la manière très particulière de l’organisation de sa bibliothèque : « Sur la partie droite, il y a tous les livres que j’ai lus et sur l’autre partie en face, il y a tous ceux qui me restent à lire et fort heureusement, ce qui me reste à lire est infiniment plus important que ce que j’ai déjà lu. ».







C’est sûr que la présentation officielle de l’émission est un peu ronflante : « Pour la première fois, l’ancien Président de la République évoque la place déterminante des œuvres dans l’exercice de sa pensée et du pouvoir. ». Le plus confondant était sans doute sa petite timidité, comme s’il n’était pas dans son milieu naturel. Il a confié ainsi qu’il a toujours lu tous les jours, que jamais il ne se déplaçait sans un livre dans ses bagages, mais il n’a jamais vraiment osé évoquer cette passion de la lecture car sans doute a-t-il un léger complexe d’infériorité dans ce domaine : « Ceux qui me connaissent, ceux qui me sont proches, savent que depuis très longtemps, je ne me déplace jamais sans avoir un livre, que je ne passe pas une journée sans lire. C’est tellement important pour moi, peut-être à tort, mais je n’ai jamais voulu en parler. Je trouve qu’il y a une forme de prétention, de cuistrerie à vouloir faire semblant, quand on vous demande "quel est le livre que vous amenez en vacances ?", en général pour citer un titre que personne ne connaît et un livre qu’on ne lira pas. ».

Il n’a pas été le premier homme politique à cacher sa culture, Jacques Chirac préférait montrer aux journalistes qui l’accompagnaient en voyage qu’il lisait "Playboy" à un livre sur la culture japonaise. À côté de ce genre d’hommes politiques, il y a ceux qui, au contraire, cultivaient leur haut niveau de culture, comme François Mitterrand qui aimait tellement les livres qu’il s’occupait surtout de… leur reliure ! Sans doute que le perçu n’est jamais le réel. D’ailleurs, seul, Georges Pompidou pouvait prétendre sérieusement à une certaine érudition littéraire.

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Nicolas Sarkozy aime les livres et la littérature. Ce n'est pas un hasard si son portrait officiel a été pris à la bibliothèque de l'Élysée, seul Mitterrand l'a fait aussi depuis Pompidou.

C’est vrai que la crédibilité littéraire de Nicolas Sarkozy a été souvent écornée, malmenée par lui-même. Pendant sa première campagne présidentielle, le 23 février 2006 à Lyon, il avait relégué "La Princesse de Clèves" dans le placard des instruments de torture pour ennuyer inutilement le candidat à un poste administratif : « L’autre jour, je m’amusais, on s’amuse comme on peut, à regarder le programme du concours d’attaché d’administration. Un sadique ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d’interroger les concurrents sur "La Princesse de Clèves". Je ne sais pas si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu’elle pensait de "La Princesse de Clèves". Imaginez un peu le spectacle ! ».

Le 25 juillet 2008, alors Président de la République et visitant un centre de vacances à Batz-sur-mer, en Loire-Atlantique, pour parler du bénévolat et de sa reconnaissance dans les concours administratifs, il était revenu sur ce roman : « Mais ça doit donner des points de plus à celui qui a fait du bénévolat pour les autres. Quand même, je veux dire, en termes de richesse humaine, d’engagements aux services des autres. Pourquoi on n’en tiendrait pas compte ? Car ça vaut autant que de savoir par cœur "La Princesse de Clèves". Je n’ai rien contre, mais… bon, j’avais beaucoup souffert sur elle. ».

Ou alors, il avait écorché le nom du maître de la sémiologie Roland Barthes en prononçant "Barthesse" (comme Yann Barthès ou Fabien Barthez), lors de la remise de décoration à la philosophe Julia Kristeva parmi de grands intellectuels à la Salle Pleyel à Paris, le 28 septembre 2011 (Liliane Bettencourt y était venue, invitée par la romancière Madeleine Chapsal, elle aussi décorée). Pour raconter cette anecdote sur son blog sur la vie de l’Élysée publié par le journal "Le Monde", le journaliste Arnaud Leparmentier a ajouté malicieusement : « Tout cela ne prêterait pas à remarques si Nicolas Sarkozy ne se piquait pas de lectures et de culture, depuis qu’il est marié à Carla Bruni. » (30 septembre 2011).

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Je salue donc la belle performance "littéraire" de Nicolas Sarkozy d’autant plus volontiers qu’il s’est retiré de la vie politique et qu’il n’y a pas d’arrière-pensée sur une certaine image qu’il voudrait donner de lui. Comme on le dit de Céline, il faut séparer l’homme de l’œuvre. L’homme Sarkozy : « Cela me paraissait tellement artificiel d’aller parler de choses tellement intimes, parce qu’au fond, ce que vous aimez, ce que vous lisez, la façon dont vous l’interprétez, ça en dit tellement sur vous. Peut-être que durant toute ma carrière politique, je n’ai pas voulu dire tellement sur moi… pas moi l’homme politique ou le Président de la République, mais moi, la personne. » (Public Sénat, le 9 février 2018).

Dans un entretien accordé à l’académicien Jean-Marie Rouart dans "Paris Match" le 15 juillet 2014, Nicolas Sarkozy avait déjà évoqué sa relation avec les livres : « L’avantage avec la littérature, c’est que ce n’est pas de l’ordre de la décision, mais de l’ordre de l’émotion. La littérature n’est pas dans la conjoncture, dans le moment, mais c’est l’histoire d’une vie et d’une permanence. (…) La littérature, c’est ce qui peut donner du sens à une vie, ce qui peut l’éclairer, et permettre à l’être humain de surmonter des moments difficiles ou de comprendre des moments heureux. ».

Même les (encore et inutilement anachroniques) antisarkozystes primaires devraient le concéder : Nicolas Sarkozy a une personnalité bien plus riche qu’on pourrait le croire. Et le concéder ne fait pas pour autant devenir (inutilement aussi) sarkolâtre !

L’émission sera rediffusée le dimanche 11 mars 2018 à 17 heures sur le canal 13 de la TNT (on peut aussi la voir sur Youtube dans la vidéo proposée ci-dessus).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (15 février 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Nicolas Sarkozy parle de littérature française.
L’échec à la primaire LR du 20 novembre 2016.
Nicolas Sarkozy et la chasse aux centristes.
Nicolas Sarkozy, star de "L’émission politique".
Nicolas en Sarkini.
Une combativité intacte.
Discours du 30 mai 2015 à la Villette.
Les 60 ans de Nicolas Sarkozy.
Je suis Charlie.
Mathématiques militantes.
Le nouveau paradigme.
Le retour.
Bilan du quinquennat.
Sarkozy bashing.
Ligne Buisson ?
Stigmatisation.
Transgression.
Sarcologie et salpicon socialistes.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20180209-sarkozy.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/nicolas-sarkozy-a-l-oral-de-201602

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2018/02/22/36145981.html