« Donnez-moi un pays où ces discussions entre les citoyens et le Président de la République, on peut les avoir. » (Emmanuel Macron, le 24 janvier 2019 à Bourg-le-Péage).


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C’est tout le paradoxe de la démocratie et de la liberté, on peut crier librement qu’on n’est pas en démocratie et que la liberté est bafouée. Pour des nations comme la France, la démocratie et la liberté sont certes toujours à perfectionner, à améliorer, à renforcer, elles ne sont jamais acquises, mais il est faux de dire que nous ne sommes pas en démocratie et que nous ne sommes pas en liberté. Le fait de pouvoir l’exprimer publiquement infirme le propos lui-même !

Ce qu’a rappelé le Président Emmanuel Macron ce jeudi 24 janvier 2019 devant trois cents citoyens, dont des gilets jaunes, à Bourg-de-Péage (dans la Drôme), dans un échange direct qui n’était pas initialement prévu (les participants au débat animé notamment par Didier Guillaume, ancien sénateur-maire PS de Bourg-de-Péage et nouveau Ministre de l’Agriculture, ne savaient pas qu’ils auraient la visite de cet illustre débatteur). On peut regarder la vidéo de l’événement ici.

Il faut rajouter à cette phrase mise en tête d’article que c’est aussi la première fois qu’un Président de la République française se prête au jeu. Emmanuel Macron, excellent dans la confrontation directe, sans discours préalablement écrit (comme Thiers, très bon débatteur mais liseur ennuyeux de ses textes préparés), dans la spontanéité des arguments, s’est déjà prêté à ce jeu du dialogue avec les citoyens trois fois : une fois le 15 janvier 2019 à Grand-Bourgtheroulde devant six cents maires de Normandie (vidéo ici), une fois le 18 janvier 2019 à Souillac devant six cents maires d’Occitanie (vidéo là), et maintenant, sans filet, sans filtre des élus locaux, directement avec le peuple, celui des gilets jaunes mais aussi des autres, de tous les autres, le 24 janvier 2019 à Bourg-de-Péage.

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Finalement, le filtre des maires était très mince : les citoyens non élus ont respecté Emmanuel Macron autant que les maires l’ont respecté, ce qui est heureux dans une démocratie avancée où la politesse et la courtoisie sont le minimum qu’on peut attendre d’un dialogue engagé entre le peuple et le pouvoir.

C’est très nouveau en France, mais aussi partout dans le monde. En France, Nicolas Sarkozy aurait sans doute pu, moins bien sûrement, se prêter à cet exercice. Il avait fait une tentative pas très spontanée en se faisant questionner, dans plusieurs émissions de télévision, par plusieurs "citoyens" triés sur le volet (notamment le 12 mars 2012 sur TF1 dans la cadre de la précampagne présidentielle), mais le filtre était bien plus épais que celui des élus locaux. En revanche, François Hollande, trop obsédé par son dialogue avec les journalistes, en aurait été bien incapable, tout comme Valéry Giscard d’Estaing, pour une autre raison, celle de la condescendance quasi-aristocratique. Quant à François Mitterrand et Jacques Chirac, cela n’aurait été que d’éventuelles opérations de communication plus ou moins réussies. François Mitterrand avait vaguement réussi à se montrer blécâ devant Yves Mourousi le 29 avril 1985 sur TF1 alors que Jacques Chirac avait lamentablement avoué à la télévision le 14 avril 2005 à des jeunes qui participaient à l'émission qu’il ne les comprenait pas à l'occasion du débat référendaire sur le TCE.

Cela me fait d’ailleurs penser que la France, du coup, a dépassé les États-Unis dans les échanges directs, ce qui est peut-être une question de génération. Il y a un certain temps, j’ai travaillé pour un grand groupe industriel américain dont le cœur de métier est l’innovation, et je n’avais que trois liens hiérarchiques avec le CEO (l’équivalent de PDG), là où, dans une entreprise français équivalente, j’aurais eu au moins une dizaine de liens hiérarchiques, et l’étonnant, c’était que j’avais la possibilité, chaque année, de le rencontrer et de lui parler personnellement, pas seulement, comme en France, d’assister à des grand-messes avec tous les salariés du groupe, mais j’aurais eu aussi la possibilité de lui parler directement, yeux dans les yeux, si j’avais une idée à laquelle je tenais et que je voulais faire avancer, et que ma "hiérarchie" aurait refusée ou freinée.

Mais sur le plan politique, c’est beaucoup plus rare. Emmanuel Macron, on voit au contraire qu’il s’épanouit dans ce type d’échanges. Il a participé à un débat de ce genre pas plus tard que le 22 janvier 2019 à Aix-la-Chapelle (vidéo ici), en compagnie de la Chancelière Angela Merkel, en marge de la signature du Traité d’Aix-la-Chapelle, avec des étudiants d’Aix-la-Chapelle (Aachen). Il avait déjà eu ce même type d’échanges au même endroit, à Aix-la-Chapelle, le 10 mai 2018.

À Bourg-le-Péage, Emmanuel Macron a ainsi tenté d’expliquer ses positions politiques, j’y reviendrai probablement. Il avait auparavant visité une maison de jour pour personnes âgées, à la retraite donc, qui confectionnaient des décorations pour la Saint-Valentin. Le Président de la République y a passé beaucoup de temps, discutant à droite et à gauche, ses interlocuteurs semblaient à peine intimidés. Quand un retraité lui a montré sa fiche de retraite, il lui a expliqué qu’il faisait partie sans doute de la génération privilégiée du Baby Boom, à savoir, quel lorsqu’ils étaient actifs, ils finançaient la retraite de peu de personnes âgées car il y a eu beaucoup de morts lors des deux dernières guerres, et que maintenant, la natalité a baissé et il y a beaucoup plus de retraités par actif. C’est parce que les retraites sont financées par redistribution et pas par capitalisation (modèle qu’il veut conserver) que le système de retraites est perturbé par les effets démographiques.

J’ai déjà exprimé ici (et je la renouvelle) mes réticences sur ce grand débat national, parce que je le considère comme anxiogène, capable de remettre en cause beaucoup d’éléments de stabilité de la société française, et parce que l’issue de ces débats suscitera forcément beaucoup de frustration et le sentiment de ne pas avoir été écouté par le pouvoir. Par ailleurs, son champ d’application est trop vaste, trop multiple, et le temps imparti (deux mois) beaucoup trop court.

Mais il est néanmoins patent que l’initiative présidentielle est un grand succès. Pour preuve, depuis deux semaines, on ne parle plus que de cela dans les médias et pas des blocages de ronds-points des gilets jaunes. Le grand succès, il peut aussi se mesurer par l’initiative des citoyens et des élus qui ont organisé à ce jour (25 janvier 2019) déjà 1 255 rencontres (passées ou à venir) pour échanger sur les quatre thèmes proposés par le gouvernement. C’est énorme !

Et cela donne une idée du besoin d’expression. En fait, cet exercice, je le faisais au moins deux ou trois soirs par mois quand j’étais étudiant, engagé dans un mouvement politique, avec une dizaine d’autres qui voulaient, comme moi, réinventer le monde, le rendre meilleur, plus juste, plus logique, plus facile. Nos contributions, nous les faisions bien sûr remonter, jusqu’à des ministres, des candidats à la présidentielle, etc. Mais ceux qui n’ont jamais eu d’engagement politique (c’est-à-dire la très grande majorité des citoyens), ils n’ont pas eu accès à ce genre de débat sauf dans des structures de type "café du commerce" sans jamais aucune remontée vers ceux qui décidaient.

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C’est cela qu’aura réussi à enclencher Emmanuel Macron : créer du lien. Oui, aller dans une réunion de débat national, il faut être un peu fou, finalement. On peut y aller seul, parmi plein d’inconnus et les moins timides sont capables de prendre la parole, de donner leur point de vue, parfois, d’expliquer la difficulté de leur situation personnelle. Cela crée de l’empathie et cela crée du lien. Une complicité à la fois intellectuelle et affective.

Car finalement, comme tous les mouvements sociaux, le mouvement des gilets jaunes, au-delà de leurs revendications, a lui aussi créé du lien, c’est pour cela qu’il est difficile de l’arrêter (il a même été à l’origine, il me semble, d’un mariage, félicitation !). Au début du mouvement, on entendait beaucoup de gilets jaunes dire qu’ils se croyaient seuls dans la situation de ne pas pouvoir joindre les deux bouts, et sur les ronds-points, ils se sont aperçus qu’ils n’étaient pas seuls, que beaucoup étaient dans ce cas. Cette prise de conscience a aussi créé des liens, des liens humains qui resteront (on peut l’espérer).

D’ailleurs, Laurent Wauquiez, président de LR et président du conseil régional d'Auvergne-Rhône-Alpes, a encore raté une occasion de se taire le 24 janvier 2019 lorsqu’il disait qu’Emmanuel Macron était dans une bulle (du reste, la même que la sienne), qu’il n’allait pas au contact avec le terrain, avec le peuple, puisque c’est justement ce qu’il a fait quelques heures plus tard. En disant cela, d’ailleurs, Laurent Wauquiez validait l’idée présidentielle du grand débat national, puisqu’il en demandait plus, tout comme le premier secrétaire du PS, Olivier Faure, a joué le jeu en annonçant que son parti organiserait lui aussi des débats.

Une France qui débat, une France qui se crée des liens, une France considérée comme une grande famille. Certes, une France qui a du temps pour s’investir dans ce type de nouvel engagement. Il est clair que le pari d’Emmanuel Macron est en passe d’être gagné. Pouvoir se redresser face à l’adversité. Même les sondages depuis deux semaines semblent le convaincre qu’il a pris la bonne voie.

Il reste que la conclusion de tous ces débats sera la clef de voûte de cette "séquence", comme on dit, mais il semble maintenant acquis que le mouvement des gilets jaunes a laissé place à ce grand débat national, d’autant plus qu’une liste de gilets jaunes commence à s’organiser pour la campagne des élections européennes du 26 mai 2019, menée par la très médiatique Ingrid Levavasseur, qui aurait un potentiel de …dix élus au Parlement Européen. C’est énorme, plus que Les Républicains et le PS réunis !

Que la violence de la Place de l’Étoile cède la place à des échanges apaisés, même si passionnés, entre citoyens est rassurant pour l’avenir de la France.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (25 janvier 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Emmanuel Macron face aux citoyens : Marianne en gilet jaune sans filtre.
Grand débat avec Emmanuel Macron le 24 janvier 2019 à Bourg-de-Péage (vidéo intégrale).
Les leçons du Traité d’Aix-la-Chapelle.
Texte intégral du Traité franco-allemand signé le 22 janvier 2019 à Aix-la-Chapelle (Aachen).
Débat citoyen avec Emmanuel Macron et Angela Merkel le 22 janvier 2019 à Aix-la-Chapelle (vidéo intégrale).
Grand débat avec Emmanuel Macron le 18 janvier 2019 à Souillac (vidéo intégrale).
L’incroyable prestation d’Emmanuel Macron à Grand-Bourgtheroulde.
Grand débat avec Emmanuel Macron le 15 janvier 2019 à Grand-Bourgtheroulde (vidéo intégrale).
Le grand n’importe quoi national selon Emmanuel Macron.
La lettre à tous les Français d’Emmanuel Macron le 13 janvier 2019 (à télécharger).
Institutions : attention aux mirages, aux chimères et aux sirènes !
Les vœux du Président Emmanuel Macron pour l’année 2019.
Allocution du Président Emmanuel Macron le 31 décembre 2018 à l’Élysée (texte intégral).
L'an 2019, la peur jaune et l'urgence économique et sociale.
Gilets jaunes : un référendum sur l’ISF ? Chiche !
Strasbourg : la France, du jaune au noir.
Allocution du Président Emmanuel Macron le 10 décembre 2018 à l’Élysée (texte intégral).
La hotte du Père MacroNoël.
Ne cassons pas nos institutions !
La Révolution en deux ans.
Ivan Tourgueniev, toujours d'actualité ?
Emmanuel Macron, futur "gilet jaune" ?
Discours du Président Emmanuel Macron le 11 novembre 2018 à Paris.
10 et 11 novembre 2018 : la paix, cent ans plus tard.
Emmanuel Macron et le Vel’ d’Hiv’.
Dossiers de presse à télécharger sur les célébrations de 1918.
La Grande Guerre, cent ans plus tard.
Maréchal, vous revoilà !
Texte intégral de l’allocution du Président Emmanuel Macron le 16 octobre 2018.
Emmanuel Macron : la boussole après les horloges.
Les nouveaux ministres dans le détail (16 octobre 2018).
Les étagères de l’Élysée.
La Cinquième République.
La réforme des institutions.
L’affaire Benalla.
La démission de Gérard Collomb.
La démission de Nicolas Hulot.
La démission de François Bayrou.
Emmanuel Macron et l’État-providence.
Emmanuel Macron assume.
Édouard Philippe, invité de "L’émission politique" sur France 2 le 27 septembre 2018.
La France conquérante d’Édouard Philippe.
Le second gouvernement d’Édouard Philippe du 21 juin 2017.
Le premier gouvernement d’Édouard Philippe du 17 mai 2017.
La relance de l’Europe à la Sorbonne.
Discours d’Emmanuel Macron au Congrès de Versailles le 3 juillet 2017.
Programme 2017 d’Emmanuel Macron (à télécharger).
Le Président Macron a-t-il été mal élu ?
Audit de la Cour des Comptes du quinquennat Hollande (29 juin 2017).
Pourquoi voter Bayrou ?
Les élections sénatoriales de 2017.
La XVe législature de la Ve République.
Les Langoliers.
Forza Francia.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190124-macron.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/marianne-en-gilet-jaune-sans-212005

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