« Ainsi défini, le fascisme et son élan n’ont à l’évidence pas grand-chose à voir avec le régime de Vichy, cette chouannerie antirépublicaine "à la ruralité élémentaire", cette réaction de la fraction la plus rétrograde du corps social face à la modernité et au changement, cette "revanche des minorités" enivrée par la défaite de la France. (…) Dans ce maëlstrom de fascisme groupusculaire, d’ultracisme ligueur, et de révisionnisme néo-vichyste, où se situe donc le Front national ? Après une évocation du poujadisme, un détour par l’Algérie française et une analyse de la "nouvelle droite", Milza répond : au carrefour du "national-populisme" et de la réaction maurassienne. » (Serge Halimi, note de lecture du livre de Pierre Milza "Fascisme français, passé et présent" dans Politique étrangère, n°1, 1988, 53e année, pp.280-282).


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Beaucoup d’émotion dans les réseaux sociaux à l’annonce, ce mercredi 28 février 2018, de la disparition du grand historien Pierre Milza à Saint-Malo, à l’âge de 85 ans (il est né le 16 avril 1932 à Paris). Beaucoup de ce qu’on pourrait appeler "l’élite dirigeante" d’aujourd’hui, ceux qui ont suivi des études à l’Institut d’études politiques (IEP) de Paris, l’ont eu comme professeur d’histoire contemporaine (il l’y a été de 1978 à 2000) et l’avaient beaucoup apprécié.

Je n’ai pas eu la chance de l’avoir eu comme professeur mais c’était presque tout comme, car je m’étais régalé avec ses nombreux livres d’histoire politique de la IIIe République qu’il avait publiés en collaboration avec son incontournable confrère Serge Berstein, notamment dans la collection Point-Seuil.

Il faut relire l’histoire au jour le jour en mai et juin 1940 pour comprendre comment la IIIe République a sombré sur une erreur d’appréciation du plus affligeant des Présidents de la République, Albert Lebrun, qui croyait bien faire en donnant le pouvoir au maréchal Pétain (dont on reparle depuis quelques jours avec le premier tome des mémoires de Jean-Marie Le Pen). Paul Reynaud épuisé, Pierre Laval à la manœuvre, et De Gaulle en contact permanent avec l’Angleterre et déjà repéré par Churchill.

Si Pierre Milza a eu de grandes reconnaissances venant de ses collègues historiens (pas seulement français), des récompenses, des décorations françaises et italiennes (commandeur de la Légion d’honneur, commandeur de l’ordre national du Mérite, chevalier des Arts et des Lettres, grand-officier de l’ordre du Mérite de la République italienne, etc.), son titre de professeur des universités, enseignant dans de nombreuses universités (IEP Paris, mais aussi Florence, Parme, Genève, New York, Moscou, Istanbul, etc.), il n’était pourtant pas un "mandarin" ordinaire.

Fils d’un immigré italien, il fut d’abord un instituteur. Il a commencé dans une classe de cours élémentaire, deuxième année (CE2) dans le 16e arrondissement, pas très loin du boulevard Murat, à Paris. Il avait la charge de cinquante-trois élèves. C’était en 1953. Il avait 21 ans.

Quand il est revenu de l’armée en 1959 (deux ans et cent jours passés à Brest à faire des entraînements de sport aux appelés), il ne voulait plus continuer son métier, trop mal payé et pas assez valorisé. Il n’était pas loin de vouloir devenir professeur d’éducation physique et sportive dans un collège, dans le même quartier de Paris quand son collègue Serge Berstein l’a fait réfléchir : jeune, ça va, mais à 50 ans, faire du sport, c’est moins réaliste… Serge Berstein était alors en train de préparer son agrégation d’histoire.

D’où l’histoire que Pierre Milza enseigna au collège entre 1961 et 1963 tout en préparant el concours. Il passa son agrégation d’historie en 1964 et se spécialisa dans les relations internationales. Initialement, séduit par le pays de son père, l’Italie, il a voulu faire sa thèse sur une ville italienne en période médiévale, mais le directeur de thèse pressenti, Yves Renouard (1908-1965), spécialiste, à la Sorbonne, des villes italiennes au Moyen-Âge (« La ville médiévale commence avec la construction de la première muraille et cesse avec la destruction de la dernière muraille. »), est mort avant qu’il n’eût commencé son travail.

Finalement, Pierre Milza "tomba" dans l’histoire contemporaine avec, comme directeur de thèse, Jean-Baptiste Duroselle, qui venait d’arriver à la Sorbonne, et travailla sur les relations entre la France et l’Italie à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle (thèse de 1977). A commencé alors une carrière très riche d’historien.

Pierre Milza s’est spécialisé dans l’histoire du XIXe et du XXe siècle, et aussi dans l’histoire de l’Italie, ce qui l’a naturellement rendu spécialiste du fascisme sur lequel il publia de nombreux ouvrages, notamment "Fascisme français, passé et présent" (éd. Flammarion, 1987), que j’évoquerai en fin d’article, "Dictionnaire des fascismes et du nazisme" (éd. André Versaille, 2010), "L’Europe en chemise noire" (éd. Fayard, 2002), ainsi qu’une biographie de Mussolini (éd. Fayard, 1999), et deux suites, "Les derniers jours de Mussolini" (éd. Fayard, 2010) et "Conversations Hitler-Mussolini" (éd. Fayard, 2013).

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L’Italie, il l’a également honorée par une étude de l’immigration italienne en France avec son fameux "Voyage en Ritalie" (éd. Plon, 1993) et sa monumentale "Histoire de l’Italie des origines à nos jours" (éd. Fayard, 2005). Au-delà de l’Italie, c’est toute l’Europe qui intéressait Pierre Milza, avec son "Nouveau Désordre mondial" (éd. Flammarion, 1983), et aussi son "De Versailles à Berlin (1919-1945)" (éd. Armand Colin, 1997) qui « devrait être sur la table de chevet de tous les Européens » selon la sénatrice centriste Nathalie Goulet (tweet du 28 février 2018).

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Avec le temps et son rayonnement, Pierre Milza a publié quelques biographies qui lui tenaient à cœur, la principale fut pour Garibaldi (éd. Fayard, 2012), héros qu’il a toujours admiré, mais d’autres aussi, en guise de diversion ou de divertissement intellectuel, comme Voltaire (éd. Perrin, 2007), Napoléon III (éd. Perrin, 2004), Verdi (éd. Perrin, 2001) et Pie XII (éd. Fayard, 2014).

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Le nombre d’ouvrages historiques de Pierre Milza est colossal et il faut évidemment comptabiliser les manuels scolaires au secondaire et les "bibles" pour les étudiants que furent ses livres de synthèse d’historie contemporaine. Pas "sa" mais "leur" en fait, car comment le laisser seul dans cette œuvre pédagogique alors que son nom est souvent associé à celui de Serge Berstein avec qui il travaillait pour ces très nombreux ouvrages et manuels (chez Nathan, puis Hatier, Masson, Armand Colin, etc.). Tous ces manuels furent des best-sellers qui se sont vendus à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires.

Pierre Milza n’était pas un mandarin ordinaire parce qu’il n’était pas un universitaire solitaire. Cette collaboration avec Serge Berstein a duré toute leur carrière universitaire, et cela "marchait" bien entre eux pendant cette soixantaine d’années parce qu’ils étaient de bons amis qui se rendaient des services mutuellement, en fonction de leur emploi du temps souvent chargé. Leur succès, ce fut une belle complémentarité intellectuelle : Serge Berstein pour l’histoire politique et Pierre Milza pour les relations internationales. Des « modèles de rigueur et de clarté » selon le journal "Le Monde" (28 février 2018).

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Pierre Milza était "à l’origine", comme de nombreux intellectuels, communiste. Son fils Olivier, également historien, en a parlé ainsi ce 28 février 2018 : « L’homme de gauche, d’une sincérité totale, sut, avec la rigueur intellectuelle qui fut sans doute la marque du grand universitaire qu’il demeurera, s’éloigner de la passion communiste quand il en découvrit les ressorts totalitaires, et accompagner les douloureuses mutations du socialisme français. » (message sur Facebook).

Évoquant « le débat soulevé par la comparaison entre fascisme, nazisme et communisme, suite à l’ouvrage de François Furet, "Le Passé d’une illusion", et au "Livre noir du communisme", paru sous la direction de Stéphane Courtois et Jean-Louis Panné » dans une interview à "Campus 50/01" de l’Université de Genève le 7 février 2001, Pierre Milza a affirmé : « La notion de totalitarisme a longtemps été rejetée par ceux qui refusaient d’y inclure le communisme. Pendant des décennies, on a considéré le nazisme comme le mal absolu. Il l’était. Mais ce n’est pas une raison pour oublier ce que furent les horreurs stalinienne, léninienne et communiste. Toute la thématique de "la belle idée" et la glorification de la résistance au nazisme ont occulté le fait que chaque incarnation du communisme a engendré des régimes de terreur et d’élimination de catégories entières de la population. » (interrogé par Sophie Davaris). Il reprenait ainsi les idées de la philosophe Hannah Arendt.

Dans cette même interview de 2001, Pierre Milza a été cependant un peu imprudent en livrant cette réflexion : « Le vote pour le Front national, aujourd’hui en perte de vitesse, a surtout eu une fonction de contestation en période de crise économique. Mais la démocratie n’a pas gagné pour autant. Elle devra toujours créer des anticorps pour se défendre. ». Le "en perte de vitesse" était en effet un peu imprudent quatorze mois avant la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle de 2002. Un peu mais pas trop imprudent, car il restait toujours vigilant…

La lutte contre le fascisme, comme thème de travail, ce n’était pas un hasard, évidemment, et la recherche universitaire a rejoint là son engagement personnel. Pierre Milza, au milieu des années 1980, comme de nombreux autres historiens, s’est inquiété de la progression électorale du Front national et a voulu étudier plus profondément ce qu’on appelait le fascisme en Europe. Le livre, déjà cité, sur le fascisme en France, publié en 1987, a ainsi marqué l’époque et des générations d’historiens.

Le journaliste Serge Halimi l’a commenté ainsi : « Pour Pierre Milza, ni le débat d’idée, ni le combat démocratique ne sont servis par le galvaudage du terme "fasciste", "mot joker qui dispense trop souvent le joueur des subtilités tactiques". Afin de mieux comprendre ce qu’il y a eu de plus sordide dans notre histoire contemporaine, afin de mieux appeler à la vigilance face à un parti, le Front national, qui dissimule à peine son vieux fond "pétaino-poujadiste", le livre de Pierre Milza rappelle et explique ce qu’a été l’extrême droite française et pourquoi sa composante fasciste est restée à la fois marginale, groupusculaire et éclatée. Le propos serait somme toute plutôt réconfortant si ne s’y mêlait aussitôt cet avertissement : à défaut de "fascisme" , la France a connu " avec Vichy et avant, une tradition aussi dangereuse pour nos institutions, pour notre société, pour notre culture, que celle qui a triomphé entre les deux guerres en Italie et en Allemagne". » (Serge Halimi, note de lecture du livre de Pierre Milza "Fascisme français, passé et présent" dans Politique étrangère, n°1, 1988, 53e année, pp.280-282).

Pierre Milza avait dédié ce livre à ses « compagnons de jeu et de travail du CM2 de la rue Ferdinand-Berthoud, à Paris, disparus au cours de l’année scolaire 1942-1943 ». À l’occasion de cette parution, il fut l’invité de l’émission  "Les lundis de l’histoire " le 4 janvier 1988 sur France Culture, pendant laquelle il précisa : « Les choses étaient claires : j’ai été élève d’un cours moyen dans le quartier du Temple, dans le quartier de la République, dans le quartier du Marais, en 1942-1943. Ce qui veut dire que nous avons commencé l’année scolaire à quarante, et que nous l’avons terminée à vingt-trois. Je ne sais pas ce que sont devenus les dix-sept autres, je ne les ai jamais revus. Certains étaient mes amis les plus chers. ».

Et il mettait ainsi en garde : « Le mal absolu, ce n’est pas seulement le fascisme italien, ou le national-socialisme. Et à bien des égards, on peut même dire que le fascisme italien, au moins jusqu’en 1943, a peut-être été moins redoutable et moins terrifiant que ce que nous avons connu. Et que s’il y a un danger de résurgence, moi, je le vois plutôt dans cette direction-là, que dans ce qu’a pu être le fascisme français. » (4 janvier 1988).

RIP.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (28 février 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :

Anne Dulphy et Christine Manigand, "Entretiens avec Pierre Milza", Histoire@Politique. Politique, culture, société, n°25, janvier-avril 2015 (entretien réalisé le 10 décembre 2014).

France Culture, "Les lundis de l’histoire " du 4 janvier 1988.

Pierre Miza.
Jean-Baptiste Duroselle.
Georges Duby.
Hannah Arendt et la doxa.
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