« Cette année-là,
Quelle joie d’être l’idole des jeunes
Pour des fans qui cassaient les fauteuils.
Plus j’y pense et moins j’oublie.
J’ai découvert mon premier, mon dernier amour,
Le seul grand, l’unique et pour toujours, le public. »
("Cette année-là", 1963).


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Ce dimanche 11 mars 2018, cela fait quarante ans que Claude François est mort, dans son appartement du boulevard Exelmans, dans le seizième arrondissement de Paris, à l’âge de 39 ans (il est né le 1er février 1939 en Égypte, à Ismaïlia, le long du canal de Suez). Il est donc désormais plus connu mort que vivant. Et pourtant, ses chansons sont toujours aussi massivement exploitées. Je n’ai jamais compris comment sa musique disco, pourtant très datée des années 1960 et 1970, a pu traverser les décennies sans une ride pour faire encore partie de la programmation des boîtes de nuit où dansent des jeunes dont les parents étaient à peine nés à sa mort. Alors que la plupart de ses contemporains sont tombés quasiment dans l’oubli, comme Mike Brant (1947-1975), ou même Joe Dassin (1948-1980).

Enfin, si, j’ai un peu compris, car l’exploitation commerciale de ses titres, qui peut durer soixante-dix ans (durée pendant laquelle, après la mort d’un artiste, ses droits sont réservés aux ayants droit, en sachant que cela ne concerne que l’aspect financier, car il n’y a aucune durée de prescription pour les droits moraux), c’est-à-dire jusqu’en 2048, a semblé être menée avec une redoutable efficacité par les héritiers de "Cloclo", en particulier à partir de 1992 après une petite décennie où Claude François était considéré comme "ringard" (et critiqué par les milieux intellectuels).

Ses proches voulaient faire de Claude François une icône comme Elvis Presley (1935-1977), mort six mois avant le chanteur français. La méthode, le matraquage médiatique. Selon "Le Nouvel Obs" du 10 mars 2008, Claude François aurait fait la couverture de 186 magazines après sa mort, entre mars 1978 et mars 2008, presque autant que de son vivant, 219 couvertures.

Claude François a enregistré environ 450 chansons entre 1962 et 1978, et de son vivant, aurait vendu environ 20 millions de disques selon France Culture (sa famille parle de 35 millions), et après sa mort, 6 millions de disques (sa famille parle de 26 millions). Cela signifie que la société qui exploite les droits d’auteur aurait autour de 1 million d’euros de chiffre d’affaires annuel.

Il est difficile d’évoquer cet héritage et pas celui d’un autre confrère, Johnny Hallyday. Selon Michel Drucker dans une émission télévisée diffusée le 21 janvier 2018 sur France 2, si les deux chanteurs étaient des "amis", Claude François a toujours nourri beaucoup de jalousie vis-à-vis de son compère Johnny, car ce dernier, de loin, avait nettement "mieux" réussi que lui dans la chanson. Bon, les deux ont bien sûr réussi, mais on parle ici du "top".







Prenons quelques comparaisons : Claude François a fait 1 188 concerts entre le 18 décembre 1962 et le 24 février 1978 et a participé à 313 émissions de télévision entre le 21 janvier 1963 et le 10 mars 1978 (quelques heures après sa mort, le soir aux Buttes-Chaumont, il devait enregistrer une émission télévisée animée par Michel Drucker, "Rendez-vous du dimanche").

Johnny Hallyday, qui a vécu beaucoup plus longtemps, a fait 3 274 concerts du 6 avril 1960 au 5 juillet 2017, parfois des concerts géants au Stade de France. Le visage de Johnny Hallyday était étalé sur plus de 2 500 couvertures de magazines entre 1961 et 2017 et il a été le sujet de 190 livres (Claude François, jusqu’en 2007, 76 livres lui avaient été consacrés). En outre, Johnny Hallyday a joué comme acteur dans une trentaine de films au cinéma (pas forcément les meilleurs).

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Quand on voit l’exploitation des chansons de Claude François, on peut comprendre l’enjeu clairement "industriel" de la succession de Johnny Hallyday qui promet d’être encore plus important que pour Claude François, dans la mesure où Johnny a chanté bien plus longtemps que lui, entre 1960 et 2017, enregistrant plus de 1 000 chansons (plus de deux fois plus que Claude François) et ayant vendu de son vivant 110 millions de disques.

Selon les estimations de Daniel Lesueur et Dominic Durand (infodisc.fr) de fin 2017, Johnny Hallyday, en cumulé, aurait vendu le plus de disques en France, avec 68,8 millions d’exemplaires, et Claude François serait en cinquième position avec 27,3 millions d’exemplaires, derrière aussi Michel Sardou, Jean-Jacques Goldmann et Sheila. Selon ce même classement, France Gall (1947-2018), disparue le 7 janvier 2018, qui fut, adolescente, la compagne de Claude François entre 1964 et 1967, serait à la dix-septième place avec 16,2 millions d’exemplaires vendus en France.

Claude François a été jaloux de France Gall quand elle a remporté le premier prix du Concours Eurovision le 20 mars 1965 à Naples, avec la chanson "Poupée de cire, poupée de son" composée par Serge Gainsbourg (1928-1991). En effet, au téléphone, Claude François lui aurait dit : « Tu as gagné, mais tu m’as perdu ! ». Ils se sont réconciliés le lendemain.

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Revenons au jour de sa disparition, la veille du premier tour des élections législatives du 12 mars 1978. Claude François était revenu de Suisse et s’était réveillé en début d’après-midi. Alors qu’il prenait sa douche, il a essayé une nouvelle fois de remettre une applique électrique murale qui était mal fixée depuis longtemps, et s’est électrocuté. Toujours prêt à troquer le bon goût pour un bon mot, le journal "Libération" du lundi 13 mars 1978 a titré : « Claude François : a volté ! », pour évoquer les deux événements du week-end (mort de la star et élections législatives).

Selon la biographie écrite par Fabien Lecœuvre et sortie le 15 novembre 2017 chez Flammarion ("Claude François, 14 284 jours"), le chanteur n’est pas mort dans sa baignoire car sa compagne a pu l’en sortir (elle-même a eu de la chance car elle fut protégée par ses semelles en bois), pour l’installer entre la salle de bains et la chambre, et il est mort peu après l’arrivée des pompiers à qui il a pu parler, d’un œdème pulmonaire provoqué par l’électrocution. Version déjà racontée par Bertrand Tessier dans son livre "La dernière nuit" sorti le 7 mars 2012 (éd. L’Archipel).

Un accident qui, par la célébrité de sa victime, a contribué à renforcer la vigilance sur les dangers électriques dans les salles de bains (comme la mort du célèbre humoriste René Goscinny d’un test à l’effort cardiaque a modifié le protocole de ces tests). Un électricien aurait dû passer chez le chanteur deux jours plus tard pour vérifier l’électricité de cette salle de bains.

Claude François ne fut pas le seul à mourir de l’électricité. Vingt ans plus tard, le quotidien congolais de Kinshasa "L’Avenir" a rapporté que, le 27 octobre 1998,  lors d’un match dans le village de Bena Tshadi, dans la province du Kasaï-Oriental, en République démocratique du Congo, les onze joueurs de l’équipe locale de football, en train de jouer sur un terrain trempé par la pluie d’orage, auraient tous été tués, touchés par la foudre. L’équipe adverse de Basanga, également présente sur le terrain, fut sauvée grâce au choix des chaussures avec un certain type de crampons (en plastique au lieu de crampons métalliques plantés dans le sol), ce qui aurait permis d’isoler électriquement les joueurs du sol. Avant la foudre, les deux équipes étaient à égalité 1 à 1.

La mort électrique de Claude François a même fait germer des idées pédagogiques saugrenues dans le cerveau de certains auteurs de manuels scolaires, et il faut dire que c’était un exercice de très mauvais goût. Celui-ci s’appuyait sur les conditions réelles de l’accident pour approfondir un chapitre du programme de physique chimie des classes de Troisièmes pour la rentrée de septembre 2016.

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Raisonner sur les faits réels, cela peut être intéressant car cela permet de mettre du concret à l’abstrait. Mais dans ce cas précis, il aurait mieux valu éviter de le faire formellement dans un manuel scolaire, car il faut toujours se mettre à la place des proches des victimes, imaginer ce qu’ils peuvent ressentir (ce qui n’est jamais le cas des chaînes d’information continue quand un attentat terroriste survient, par exemple).

Je termine sur un autre exemple que certains scientifiques avaient analysé dans leur laboratoire du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) à Grenoble. Ils utilisaient régulièrement un appareillage pour générer des champs magnétiques continus intenses de l’ordre de 8 Teslas (ce qui est très élevé). Pour cela, ils manipulaient des bobines supraconductrices en Niobium-Titane en faisant passer un courant électrique continu d’une intensité de 120 Ampères.

Or, le calcul montrait que c’était à peu près la même énergie utilisée que l’énergie dissipée lors de l’accident mortel qui a coûté la vie au coureur automobile Ayrton Senna (1960-1994) le 1er mai 1994 au Grand Prix de Saint-Marin à Bologne. La vitesse de la Formule 1 du champion brésilien était à 212 kilomètres par heure lors de l’impact contre un mur en béton. Le niveau du risque et de dommages est proportionnel à l’amplitude de l’énergie en jeu. Et nos physiciens de devenir encore un peu plus prudents quand ils manipulaient leur appareillage…

Quant à Claude François, une messe en son hommage est rendue ce samedi 10 mars 2018 à 15 heures en l’église Notre-Dame d’Auteuil à Paris, au même lieu que ses funérailles le 15 mars 1978. À l’époque, deux cents fans étaient restés camper plusieurs jours sur le boulevard en attendant la cérémonie.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (10 mars 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Claude François.
Henri Salvador.
Johnny Hallyday.
Barbara chantée par Depardieu.

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https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/claude-francois-quarante-ans-avant-202238

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