« Il y a deux sortes de théologiens : ceux qui parlent des incroyants à d’autres théologiens, ceux qui parlent aux incroyants. » ("Minuscule traité acide de spiritualité", éd. Bayard, 2010).


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À plus de 94 ans, les yeux pétillants, le sourire bienveillant, l’esprit alerte. Il avait toute sa tête, tête pour penser, écouter, parler, écrire. Il participait encore à un week-end d’échanges et de partage à Paris le 11 mars 2018… Et puis, quelques jours avant Pâques, quelques heures avant le Vendredi Saint, un accident vasculaire cérébral. Il semblait s’être remis mais hélas, il est finalement parti sur l’autre rive ce jeudi 5 avril 2018 dans un hôpital parisien. Né le 19 décembre 1923, Maurice Bellet faisait partie de ces intellectuels privilégiés dont le grand âge n’était pas un obstacle à la réflexion et aux rencontres. Il était probablement l’un des plus grands théologiens français de notre époque, trop humble pour passer son temps dans les médias, mais sans jamais rester dans sa tour d’ivoire. Élodie Maurot, du journal "La Croix", l’a appelé le 5 avril 2018 « explorateur de la foi ».

J’ai eu la grande chance d’avoir saisi l’occasion d’échanger quelques réflexions avec lui il y a quelques années. Ce qui m’avait frappé avant tout, c’était sa simplicité bienveillante, assoiffé des mots des autres. Il était déjà un vieillard, le poids des années le rendait courbé, mais dans les yeux, dans le regard, dans la parole, dans le cœur aussi, sa jeunesse n’avait pas pris une ride, l’éclat restait toujours aussi vivifiant, affamé d’échanges. J’ai trouvé en lui une très grande écoute, de la passion, de l’intérêt, de la curiosité, de l’attention, de l’éveil.

Maurice Bellet n’était pas un intellectuel ordinaire : fils de parents qui avaient suivi Marc Sangnier dans le mouvement "Le Sillon" où ils s’étaient rencontrés, il avait choisi d’être prêtre. Il a fait ses études au grand séminaire de Paris, puis au séminaire universitaire des Carmes, et aussi à la Sorbonne. Il fut ordonné en 1949 à Bourges. Il a passé deux doctorats, un doctorat en théologie, sous la direction de Claude Geffré, et un doctorat en philosophie, sous la direction de Paul Ricœur, avec, dans le jury, la présence d’Emmanuel Levinas. Cela donne une idée du niveau intellectuel.

Prêtre, théologien, philosophe, mais il n’était pas "que" cela. Il était aussi psychanalyste. Il a eu l’autorisation de sa hiérarchie pour faire une formation à la psychanalyse. La psychanalyse et l’Église catholique ont eu des relations mouvementées. C’est pour cela que Maurice Bellet, prêtre engagé dans le monde d’aujourd’hui, a toujours été un peu à la marge de l’Église, jamais en dehors, mais pas forcément pleinement à l’intérieur car trop électron libre, trop le besoin de penser par lui-même, de reformuler le langage de l’Église.

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Deux de ses centres d’intérêt, le mal et le langage. Comment redonner espérance à des personnes qui sont descendues très bas ? Comment rendre compatibles la foi et le message de l’Église d’un côté, et la vie dans la société actuelle, principalement consumériste ? Comment adapter le langage religieux au monde moderne ?

Pendant près de soixante-dix ans, il a donc beaucoup réfléchi. Son activité tournait autour de quelques mots-clefs : écouter, parler, écrire. Écouter, pour lui, est un élément essentiel, une écoute sans jugement, c’était son matériau vivant, sa rencontre avec l’humain, avec les humains. Il écoutait encore quelques jours avant sa disparition.

Il définissait ainsi l’écoute : « L’écoute est sans jugement. Elle l’est primordialement. Elle le demeure. Elle y aboutit. Elle est sans jugement sur l’autre, de quelque ordre que ce soit : moral, médical, culturel, politique, religieux, etc. Oreille nue ! Rien ne précède l’écoute pure. Elle est sans catégories, sans classement, sans hiérarchie, sans comparaison, que ce soit à des normes, à des modèles, à tel autre. ».

Dans "L’Écoute" (1989), il se faisait petite souris : « Écouter, c’est être là, l’oreille ouverte, et laisser dire ce qui se dit. ». Sans omettre certaines prises de conscience : « Car s’il veut se faire entendre, c’est, sans doute, pour pouvoir enfin s’entendre lui-même. ».







Et puis écrire. Il a écrit beaucoup d’ouvrages. J’en ai compté au moins soixante-trois depuis 1963. Il en publiait environ un par an. Le dernier fut "Un Chemin sans chemin" chez Bayard, le 31 août 2016. Un prochain à paraître, collectif, le 20 avril 2018, parce que c’est peut-être à la "mode" en ce moment, "Mai 68 raconté par des catholiques" (aux éditions du Temps présent), avec la collaboration, notamment, de Mgr Jacques Gaillot. Ses livres ont paru, pour le plus grand nombre, aux éditions Desclée de Brouwer (DDB), certains chez Albin Michel, L’Harmattan, Le Cerf, Seuil, et les derniers chez Bayard. Traduits dans de nombreuses langues (anglais, allemand, espagnol, italien, néerlandais, portugais, et même chinois).

En plus, il a publié de nombreux articles dans plusieurs revues, notamment "Christus" (revue jésuite), "Études", "Esprit", "La Revue Française de Psychanalyse", "Autrement", "La Vie spirituelle", "Lumière & Vie", "Croire aujourd’hui", "Cahiers universitaires catholiques", etc. et a participé à de très nombreuses conférences, rencontres, etc. qui lui permettait d’être au contact avec la réalité humaine de son temps. Par ailleurs, il a enseigné à l’Institut Catholique de Paris, à la chaire de théologie pratique, jusqu’en 1990.

Les titres de ses ouvrages montrent beaucoup d’originalité et d’inventivité. Les ouvrages sont essentiellement des essais, parfois très difficiles à lire, mais qui peuvent aussi avoir un petit arrière-goût de mysticisme en raison d’un style parfois très poétique, mélodieux, harmonieux, souvent enthousiaste, et toujours optimiste malgré les noirceurs du monde (l’une de ses plus belles expressions est "divine douceur"). Malgré cette masse d’écrits, il n’était pas très présent médiatiquement parce qu’il ne courait ni après la célébrité (fébrile vanité) ni après l’audience même s’il avait réussi à rassembler des lecteurs fidèles et exigeants dans des expériences de partage.

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David Roure, du journal "La Croix", a écrit le 31  janvier 2015, dans un compte-rendu de lecture, qu’un livre de Maurice Bellet n’est jamais une « belle analyse bien structurée » : « Car Bellet n’écrit pas ainsi, mais par intuitions successives qui peuvent paraître parfois (mais pas toujours !) à son lecteur comme de lumineuses fulgurances. (…) Il montre magnifiquement avec sa prose inclassable qu’une pensée à la fois d’une fine intelligence et d’une liberté absolue reste toujours possible de nos jours… ».

Ses livres plus connus et les plus marquants sont "Le Dieu pervers" (éd. DDB) publié le 18 juin 1979, "L’Épreuve ou le tout petit livre de la divine douceur" (éd. DDB) publié en septembre 1987, "L’Écoute" (éd. DDB) publié le 31 juillet 1989, "Incipit ou le commencement" (éd. DDB) publié le 7 octobre 1992 et "Minuscule traité acide de spiritualité" (éd. Bayard) publié le 16 septembre 2010.

Seyed Djamal Moussavi Chirazi, de l’Université Shahid Chamran, a écrit le 1er mai 2007 sur l’écriture de Maurice Bellet dans un article publié dans la Revue des Études de la Langue Française. Il a constaté : « Bellet s’en prend d’abord aux chrétiens et surtout à leur langage traditionnel. ». Et il a expliqué que le langage était l’un des enjeux de réflexion de Maurice Bellet : « Il cherche à transposer ses idées religieuses au public contemporain. Pour construire un langage convenable, toute l’attention de Maurice Bellet est centrée sur les différents aspects de la modernité, qui a perdu son lien avec le sacré, avec le divin. (…) C’est pourquoi tout l’effort de l’auteur est centré sur les diverses fonctions du langage religieux et ce que ce langage peut dire par rapport à la psychanalyse, à la politique, à la philosophie et en d’autres domaines. Autrement dit, il essaie de parler à autrui dans sa propre langue ; et plus il écrit, plus il renonce à son langage premier, celui des croyants. L’enjeu est la communication avec autrui, la compréhension réciproque, par conséquent, la nécessité d’un langage neuf. ». Souvent, Maurice Bellet essayait de dire la même chose de plusieurs manières différentes afin de toucher plus de monde.

Ce n’était pas la première fois que Seyed Djamal Moussavi Chirazi avait travaillé sur l’œuvre de Maurice Bellet puisqu’il avait soutenu sa thèse de doctorat en langue et littérature française en septembre 1999 à l’Université de Nancy-2 avec pour sujet : "L’évolution de l’écriture de Maurice Bellet". Pas la seule thèse sur Maurice Bellet puisque, par exemple, Daniel Lagacé-Roy a soutenu sa thèse de doctorat en théologie en juillet 2003 à l’Université de Montréal sur : "L’expérience du point-lieu chez Maurice Bellet. Étude d’un parcours discursif".

L’essayiste chrétien Jean-Jacques Guillebaud a considéré Maurice Bellet comme parmi « les héritiers de cette longue chaîne de mystiques, hommes ou femmes » : « Eh c’est bien grâce à eux que l’Église échappe sans cesse à la sclérose et que le message ne s’affadit pas. ». Isabelle Francq, de l’hebdomadaire chrétien "La Vie", était encore plus catégorique en écrivant le 2 novembre 2006 ceci : « Sans Maurice Bellet, le christianisme français contemporain ne serait pas le même : l’un des premiers, il a su établir un pont entre la psychanalyse et l’Évangile, à mille lieux d’un insipide mélange des genres qu’il déplore. Sa vie et son œuvre ouvrent une voie à qui accepte d’entendre l’appel du Christ comme une invitation à traverser ses ombres et ses doutes. Au risque de s’éloigner des certitudes établies et bien pensantes. ». Se confiant à "La Vie", Maurice Bellet précisait : « J’occupe un lieu charnière, intercalaire. Ce qui peut être dangereux si l’on manque de rigueur. À trop mélanger religion et psychanalyse, on peut obtenir une spiritualité freudienne vaseuse. » (2 novembre 2006).







Maurice Bellet n’a jamais cessé de poursuivre au mieux ses réflexions en interaction avec les autres. Déjà le 2 novembre 2006, il craignait la brièveté de son espérance de vie : « J’ai peur de ne pas avoir le temps de faire tout ce que j’aimerais. » ("La Vie"). Ses pensées restaient bien ancrées dans ce besoin de continuer son œuvre. Pas dans le sens prétentieux du terme, car il n’avait vraiment rien à étaler, rien à montrer. Plutôt dans le sens d’affiner son raisonnement, sa pensée, de préciser, de compléter, de mettre à jour, de mieux ordonner, de mieux faire comprendre, de donner toujours plus de cohérence, de mieux s’inspirer des autres.

Prêtre, philosophe, théologien, psychanalyste, économiste, écrivain et conférencier, il a cherché à prendre la substance de la moelle de la réalité et de la malaxer avec Dieu et avec la mémoire et la souffrance des hommes. L’idée était ambitieuse car elle aurait voulu tenir compte de tout, même des sciences, même de l’humain, surtout de l’humain, et c’était en même temps une ambition modeste car il n’avait rien à dicter, rien à conseiller, rien à vendre à personne. Juste à écouter. Juste à parler. Juste à donner des mots. À prêter des mots aux détresses.

Le 1er juin 2008, Maurice Bellet expliquait ses débuts : « Les temps étaient difficiles : songez qu’au grand séminaire de Paris où j’ai fait mes études, le portrait de Pétain trônait dans le hall tandis qu’une sentinelle allemande était postée à l’entrée… ambiance ! ».

Dans sa pensée, il a réuni trois ingrédients à ce qu’il appelait la déflagration, la foi, la philosophie (comme expérience spirituelle) et la psychanalyse : « En travaillant sur ces trois domaines à la fois, j’essaye de voir quel chemin d’humanité possible se dessine. (…) Un chemin qui permet de s’attaquer à la grande question : comment l’humanité peut-elle survivre  et comment l’homme peut-il supporter sa propre condition ? (…) Avec d’autres chercheurs et penseurs, je constate en effet qu’il y a en ce monde une détresse telle… que nous ne la voyons plus. Cette maladie dangereuse, car souterraine, se traduit par des symptômes inquiétants, ceux d’un individualisme poussé à l’extrême. Ainsi les désastres écologiques que nous connaissons ou encore l’incroyable écart entre un Bill Gates et un paysan de la Haute Égypte, autrement dit, la fracture entre le Nord et le Sud. Sans oublier la "perversion ordinaire", soit les perturbations psychiques qui affectent de nombreux jeunes : privés de la moindre notion de limite et de repère, ceux-ci se livrent à toutes sortes d’envies spasmodiques et compulsives… dont la violence. (…) Or je le répète, le lieu où l’on peut déceler cette maladie afin d’y faire face, c’est bien la philosophie, la religion par la théologie et la psychanalyse. Voilà mon travail et mon engagement tout à la fois intellectuel, spirituel et existentiel. ».

Un lecteur de "La Traversée de l’en-bas" (éd. Bayard), livre sorti le 29 septembre 2005 sur la dépression, lui a écrit ces mots très précieux : « Pour moi, il n’y a pas de traversée, mais je vous remercie d’avoir écrit ce livre, car je suis comme le prisonnier qui, dans sa cellule, entend frapper contre le mur : il sait qu’il n’est pas seul. ». Et Maurice Bellet de commenter : « Mes écrits et mes conférences n’ont pas d’autre ambition que d’aider les gens à mettre des paroles sur leur vie, de manière qu’ils puissent effectivement la vivre (…). Bien entendu, je n’ai pas la prétention de m’adresser à tout le monde ! ».

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Je propose ici une première citation très belle d’un de ses livres, "L’Épreuve ou le tout petit livre de la divine douceur" (1987), qui pourrait accompagner par exemple la disparition d’un être cher après une maladie invalidante… Il ne parle pas des "sans dents" mais des "sans force et sans pouvoir".

« Ô vous, dont j’étais, dont je suis, les écartés, les allongés, les promis à la mort, les sans force et sans pouvoir, à tout être humain vivant, il est permis d’être le sel de la terre.
Il lui suffit d’aimer, autant qu’il peut, la divine douceur. Il lui suffit, dans l’océan de trouble et de douleur, d’une goutte de cette eau pure.
Alors, à la mesure même de son abîme, fût-ce le désespoir et la folie, sa vie humaine s’élève à la vie divine, qui est la vie humaine enfin libre de l’horreur et du démoniaque, libre en sa source et son principe.
Alors, tout humain peut ouvrir la bouche, pour nourrir sa grande faim et donner sa parole au monde.
Car tel est le mot de la divine douceur, le premier et le dernier, elle ne dit rien d’autre : il n’y a pas de bouche inutile. »

La dernière phrase est très forte : IL N’Y A PAS DE BOUCHE INUTILE !
Même si on est un accidenté de la vie, ou de la naissance, malade, en situation de handicap, dépressif, etc.

Il avait écrit tout ce livre sur son lit d’hôpital alors qu’il était profondément malade dans les années 1980 : « En écrivant ce livre (…), j’ai tâché de montrer qu’au sein même de la souffrance, de la douleur et de la dépendance… il est possible de vivre dans cet état de profonde paix, miséricordieuse et rassérénante (…) Une divine douceur qui nous invite ainsi à quitter la voie de la tristesse et de la cruauté pour passer sur un chemin de joie et de grâce. ».

Les obsèques de Maurice Bellet auront lieu mardi 10 avril 2018 à 11 heures à la chapelle de la Maison Marie-Thérèse, au 277 boulevard Raspail, dans le quatorzième arrondissment de Paris, célébrées par son ancien élève, le père Dumas, aumônier de l'hôpital Sainte-Anne, qui lui a donné le sacrement des malades le 4 avril 2018. L'inhumation se fera au cimetière de Montparnasse.

Dans un prochain article, je proposerai d’autres citations très intéressantes de Maurice Bellet tirées de sa vaste œuvre, à la fois originale, littéraire, académique et religieuse. Il va beaucoup manquer. J’ai une pensée émue pour tous ceux pour qui Maurice Bellet était un des phares dans leur vie, qu’ils se rappellent que la pensée résistera aux temps et qu’il restera le souvenir des paroles et la pérennité des écrits.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (05 avril 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Site officiel de Maurice Bellet.
Maurice Bellet.
Quelques citations de Maurice Bellet.
Le philosophe Alain.
Paul Ricœur.
Emmanuel Levinas.
Sigmund Freud.
Simone Weil.
Étienne Borne.
Edgar Morin.
Aimé Césaire.
Roland Barthes.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20180405-maurice-bellet.html

https://www.agoravox.fr/actualites/religions/article/maurice-bellet-emigre-sur-l-autre-203132

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2018/04/07/36299321.html