« Il n’y a pas cinquante manières de combattre, il n’y en a qu’une, c’est d’être vainqueur. » (André Malraux, 1937).


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Combatif, le mot résume la nouvelle interview du Président de la République Emmanuel Macron de ce dimanche 15 avril 2018 à 20 heures 40 sur BFM-TV. Cet exercice, qui a duré très longuement, deux heures quarante ! en direct du Palais de Chaillot, avec vue sur la tour Eiffel, fut tout à fait différent de celui du journal de 13 heures sur TF1 le jeudi 12 avril 2018. Au lieu d’avoir en face de lui l’une des incarnations du "journalisme d’allégeance polie", avec Jean-Pierre Pernaut, Emmanuel Macron a eu en face de lui deux "quasi-chiens enragés" prêts à le mordre à chaque phrase, si phrase entière il y avait car il était interrompu sans arrêt. Une émission qui, forcément, restera dans les mémoires.

En effet, ses deux interlocuteurs sont des "durs à cuir", le crypto-poujadiste Jean-Jacques Bourdin, de BFM-TV et RMC, dont le métier est de chercher chaque matin le buzz en pressant psychologiquement ses invités à faire la faute, et le messianique assumé Edwy Plenel, de Médiapart, plus intéressé, avec ses yeux pétillants et sa moustache souriante, à dérouler ses logorrhées doctrinaires qu’à interroger et écouter le Président de la République.

Il en est ressorti, comme l’a noté le 16 avril 2018 Olivier Faure, le nouveau premier secrétaire du PS, que le posé Emmanuel Macron devenait le seul homme de raison et d’équilibre face aux extrêmes. C’est aussi ce positionnement politique que le Président de la République voulait montrer, celui de cette mythique "troisième voie" tant recherchée depuis la fin de la guerre (Jean Lecanuet, Gaston Defferre, JJSS, Jacques Delors, François Bayrou, etc.). Que ses seuls opposants, en quelques sortes, c’étaient le FN ou FI.

Sur la forme, la non allégeance ne signifie pourtant pas l’impolitesse : jamais un Président de la République n’a été aussi malmené par des journalistes, l’apostrophant par des "Emmanuel Macron" au lieu du poli et ordinaire "Monsieur le Président", lui coupant sans cesse la parole, jusqu’à lui interdire l’emploi de certains mots ("optimisation fiscale" par exemple) et vouloir lui imposer son propre vocabulaire ("évasion fiscale", "votre ami", etc.). « Votre ami Bernard Arnault », a clamé Jean-Jacques Bourdin. Réponse cinglante d’Emmanuel Macron : là où il est, il n’a pas d’ami.

L’exercice médiatique a dû être épuisant tant pour le Président de la République que pour les deux journalistes, mais aussi pour les téléspectateurs qui ont pu s’apercevoir qu’Emmanuel Macron tenait bien le coup, capable de répondre posément et précisément aux questions les plus exigeantes, capable aussi de déconstruire des discours militants (comme "Président des riches", comme l’amalgame de toutes les colères, reprenant le mot "coagulation", comme mélanger le CV voire l’ancien salaire de sa Ministre des Transports et les carences de la SNCF, etc.).

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Il faut dire aussi que, à l’instar d’un Daniel Cohn-Bendit, et ils ne sont pas nombreux ainsi, Emmanuel Macron aime bien combattre, aime bien discuter, aime bien la confrontation, aime bien les joutes verbales. Sa passion du théâtre y est pour quelque chose. On en avait eu déjà le pressentiment le 3 mai 2017 avec son débat présidentiel face à Marine Le Pen. C’est maintenant confirmé : il n’a pas peur des journalistes qui posent les questions les plus démagogiques, car pour lui, justement, c’était l’occasion de leur répondre franchement, directement. Il s’agissait de déconstruire certaines idées reçues.

Par exemple, celle d’une mauvaise élection. Emmanuel Macron a eu droit, de la part d’Edwy Plenel, à son résultat du premier tour exprimé par rapport aux inscrits. Ce qui n’est pas faux. Mais ne révèle pas le fond de l’élection présidentielle : il est arrivé premier au premier tour et il a gagné le second tour à la majorité absolue des suffrages exprimés. Qu’on le veuille ou pas, c’est un fait, démocratique qui plus est. Il est mieux élu que Jacques Chirac, par exemple et personne n’a jamais fait le procès en légitimité de Jacques Chirac.

Mais Emmanuel Macron a donné en fait le meilleur argument institutionnel. Oui, c’est évident que la moitié des Français ne lui a pas dit qu’ils voulaient qu’il appliquât son programme présidentiel (il n’y en a eu qu’un quart au premier tour), c’est vrai, il a aussi été élu en partie parce qu’il y a eu un rejet de son adversaire du second tour, encore qu’aucun front républicain, au contraire de 2002, ne se soit formé en 2017. L’argument clef, c’étaient les élections législatives. Alors qu’on expliquait qu’il n’aurait jamais une majorité à l’Assemblée Nationale parce qu’il n’avait pas de parti établi, finalement, les électeurs lui ont donné largement le quitus. Et ces députés LREM, ils ont été élus sur son même programme présidentiel, et les électeurs leur ont demandé de l’appliquer. On pourra critiquer le programme, mais jamais sa légitimité, à moins de refuser d’être démocrate.

La longue durée pouvait évidemment lasser, mais comme il y avait du "rythme", les heures sont passées rapidement. C’était une excellente chose que le Président de la République ait eu le temps de s’expliquer longuement sur de nombreux sujets. Cela change des tweets trumpesques. Cela lui donne la possibilité de s’expliquer mais aussi d’écouter la colère ou les inquiétudes légitimes des Français qu’ont voulu traduire les deux journalistes.

De nombreux sujets abordés, j’en retiendrai seulement quelques-uns, d’autant plus qu’il a repris certains sujets déjà abordés le 12 avril 2018 sur TF1.


La Syrie

Le premier sujet fut évidemment sur la politique de la France en Syrie et son intervention militaire, aux côtés des États-Unis et du Royaume-Uni, dans la nuit du 13 au 14 avril 2018. Notons que les raids n’ont, à ma connaissance, provoqué aucune victime (aucun mort). On ne peut donc pas reprocher à la France de répondre à la mort par la mort.

Emmanuel Macron a expliqué que la riposte était nécessaire pour montrer à la Russie (qui a toujours eu un double discours sur le sujet des armes chimiques) qu’une ligne rouge servait à ne pas être franchie, sous peine de ne plus avoir aucune crédibilité. Il a parlé aussi des risques de surenchères dans l’utilisation des armes chimiques (interdites sur le plan international depuis les années 1920 !), notamment dans d’autres pays. Emmanuel Macron a aussi fait remarquer que c’était la première fois que la Turquie et la Russie étaient politiquement séparées dans le dossier syrien, la Turquie ayant condamné fermement l’utilisation des armes chimiques par le gouvernement syrien.

Par ailleurs, malgré cette intervention militaire, Emmanuel Macron a insisté sur la volonté de la France de reprendre l’initiative pour rétablir la paix en Syrie. Il a proposé une table ronde avec l’Arabie Saoudite et la Jordanie et espère convaincre la Russie et la Turquie d’y participer aussi, sans trop d’illusion pour l’Iran.


L’évasion fiscale

Répondant à une question de Jean-Jacques Bourdin, Emmanuel Macron a voulu différencier la "fraude fiscale", illégale et combattue sans relâche par le gouvernement, et "l’optimisation fiscale" qui aboutit à une "évasion fiscale" de la France. Or, cette optimisation n’a rien d’illégal, personne ne peut empêcher les plus riches de s’installer ailleurs qu’en France.

Pour lui, et à mon sens, il a totalement raison, le seul moyen d’arrêter "l’évasion fiscale", c’est d’harmoniser la fiscalité européenne. Aujourd’hui, une société a plus intérêt à mettre son siège en Irlande pour payer le moins d’impôt sur les sociétés possible, puis à transférer les bénéfices aux Pays-Bas qui a des accords avec les Bermudes, "paradis fiscal". Emmanuel Macron propose donc une harmonisation européenne, en réclamant la convergence fiscale et sociale des États membres.

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C’est sûr que cet argument pro-européen va difficilement être accepté par tous les partis extrémistes qui ont toujours utilisé la supposée lutte contre la fraude fiscale (estimée selon les programmes à entre 20 et 100 milliards d’euros) pour financer leurs mesures dépensières et clientélistes.


Pas de théorie du ruissellement

Emmanuel Macron a déclaré n’avoir jamais cru à la "théorie du ruissellement" et a reconfirmé ce qu’il avait dit le 12 avril 2018 : les riches n’ont pas besoin de lui, n’ont pas besoin de Président, ils se débrouillent très bien tout seuls. Le Président de la République, son rôle est de protéger ceux qui en ont besoin.

En revanche, les mesures fiscales, que beaucoup ne comprennent pas, ont une finalité : que ceux qui cherchent à réussir ne quittent pas la France et puissent réussir en France et pas à l’étranger. Il a rappelé que l’économie est désormais mondialisée et qu’à part recréer une dictature communiste (cette remarque est la mienne, pas d’Emmanuel Macron), il n’est pas possible d’empêcher les propriétaires d’entreprises qui souhaitent vendre leurs entreprises de s’installer à l’étranger pour éviter de payer trop d’impôts. D’où ce besoin d’harmonisation fiscale au moins à l’échelle européenne.

Emmanuel Macron a aussi assumé l’intérêt du CICE en 2013 mais a refusé de l’assumer politiquement car il n’était qu’un conseiller du Président et n’avait aucun pouvoir de décision. C’est comme si vous reprochiez à l’un de mes conseillers une partie de la politique gouvernementale, a-t-il répondu en substance.

Emmanuel Macron a voulu donner une vision plus générale de la vie économique et des problèmes de statuts des salariés, en considérant qu’à l’avenir, il y aurait trois types d’activité : la plus traditionnelle, celle de produire ; la création et les professions intellectuelles et artistiques en général ; enfin, en plein essor et pas assez protégées, les professions d’aide à la personne.


La dépendance, les retraites, autres sujets

Reprenant une idée de Nicolas Sarkozy de 2010, Emmanuel Macron a proposé de créer un cinquième pilier de la protection sociale pour financer la dépendance et les deux années en moyenne d’hébergement en EHPAD médicalisé. Il a d’ailleurs souhaité investir pour médicaliser la plupart des EHPAD.

Parmi les sources de financement, il n’est pas opposé à un second jour férié travaillé (après le lundi de Pentecôte), ce qui, cependant, ne serait pas suffisant sur le plan du financement (seulement 1 milliard d’euros), et cette réflexion sera incluse dans la réforme des retraites prévues d’être votée avant la fin de l’année 2019. Son objectif, c’est de maintenir les retraites par répartition mais en les rendant complètement égales, qu’un euro cotisé par un actif corresponde aux mêmes droits à la retraite plus tard. Notons que le second jour férié travaillé était une idée qu’avait réussi à faire lâcher Jean-Jacques Bourdin dans son émission du 12 janvier 2018 par la Ministre de la Santé.

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Emmanuel Macron a évoqué beaucoup de sujets d’actualité. Il a rappelé que ce n’était pas lui qui avait envoyé la police dans les universités occupées mais que c’était seulement à la demande des présidents d’université et parfois, le préfet a refusé la demande, comme à Tolbiac qui est une tour et où une intervention pourrait être plus dangereuse qu’une non intervention. Edwy Plenel a eu la mauvaise foi de répéter qu’Emmanuel Macron avait traité le 12 avril 2018 les étudiants d’agitateurs professionnels alors que justement, il avait dit le contraire, que ce n’étaient pas eux, ceux qui occupaient les facultés, mais souvent des professionnels de l’agitation qui ne sont pas des étudiants pour la majorité d’entre eux.

Si Emmanuel Macron n’a pas été très convaincant sur les moyens d’empêcher la radicalisation islamiste d’adolescents de 13 ou 14 ans dans les écoles publiques, il a été un peu plus cohérent sur le port du voile des mamans qui accompagnent les écoliers lors des sorties scolaires : si elles ne représentent pas l’école, il n’y a pas de raison de leur interdire de porter un voile (réflexion opposée à celle de son ministre Jean-Michel Blanquer), car c’est l’État qui doit être laïc et neutre, pas la société qui a le droit de croire et de manifester publiquement sa foi.

Sur sa considération pour les femmes, malgré l’absence de journaliste femme à cette émission, Emmanuel Macron a été convainquant lorsqu’il a dit que sa grande fierté, c’était la parité dans le groupe LREM à l’Assemblée Nationale, ce qui ne s’est jamais produit dans l’histoire ! Sur ce thème, il est inattaquable, et pourtant, Edwy Plenel cherchait à le mettre en défaut parce qu’il ne suivait pas la théorie du genre…

Bien d’autres sujets ont été encore abordés, sauf, si j’ai bien suivi, la réforme institutionnelle.


Garder le cap

Parmi les réactions à cette longue interview, beaucoup sur le "droit dans ses bottes", "il n’a rien lâché", etc. Dans un débat avec la députée FI Danièle Obono sur BFM-TV ce lundi 16 avril 2018 matin, la députée LREM Amélie de Montchalin a fait remarquer qu’il n’y avait aucune raison de "lâcher du lest" dans la mesure où l’objectif du gouvernement est de redresser le pays. Il n’est donc pas question de donner des "signaux" (à tel ou tel parti), de mettre des "marqueurs" (à droite ou à gauche), ce qui supprimerait la cohérence politique de l’action gouvernementale et finalement, aboutirait, comme depuis une trentaine d’année, à un immobilisme politique.

Car l’idée d’Emmanuel Macron, c’est d’agir réellement, avec deux objectifs : faire redémarrer l’emploi, et, ce qu’il a répété dimanche soir, restaurer l’ascenseur social, pour ne pas « assigner à résidence » certains Français en raison de leur situation sociale à la naissance.

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La manière peut semblait cavalière pour certaines personnes, mais imaginons l’élection d’un de ses concurrents : François Fillon (pour qui j’ai voté le 23 avril 2017) n’aurait pas été moins cavalier dans le même genre de réformes économiques ; Jean-Luc Mélenchon aurait tout bouleversé, des institutions jusqu’au code fiscal ; Marine Le Pen aurait clivé sur sa politique contre l’immigration ou encore pro-russe. Bref, des quatre "grands" candidats à l’élection présidentielle, Emmanuel Macron est assurément le plus "doux" des réformateurs, celui le plus crédible pour réconcilier les Français. On oublie trop souvent de le rappeler. Une élection, c’est une offre politique.

C’est aussi pour cela qu’il s’est retrouvé élu. Les gens veulent du changement dans l’absolu mais le refusent dans le concret. Pour la première fois depuis trente-cinq ans, un gouvernement propose une véritable vision de la société et applique en conséquence un programme pour atteindre des objectifs que nul ne peut contester : redonner un emploi à ceux qui en demandent, protéger les plus vulnérables et unir les Français. Laissons-le agir et rendez-vous à la fin du quinquennat pour voir les fruits de sa politique. On verra alors s’il a eu raison ou pas.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (16 avril 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Emmanuel Macron sur BFM-TV le 15 avril 2018.
Emmanuel Macron sur TF1 le 12 avril 2018.
Emmanuel Macron s’adresse aux catholiques.
Discours du Président Emmanuel Macron au Collège des Bernardins le 9 avril 2018.
La France d’Arnaud Beltrame.
Discours du Président Emmanuel Macron aux Invalides le 28 mars 2018.
Emmanuel Macron et les quarante bougies.
Emmanuel Macron et la révolution européenne.
Emmanuel Macron sous le sceau de l’Histoire.
Emmanuel Macron et la fierté nouvelle d’être Français ?
Le Président Macron a-t-il été mal élu ?

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20180415-macron.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/macrombatif-203462

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2018/04/17/36326198.html