« C’était il y a très, très longtemps. En ce temps-là, il y avait… le ciel. À droite du ciel, il y avait la planète Gibi ; elle était complètement plate, et elle penchait, soit d’un côté, soit de l’autre. À gauche du ciel, il y avait la planète Shadok ; elle n’avait pas de forme spéciale… ou plutôt… elle changeait de forme. Au milieu du ciel, il y avait la Terre, qui était ronde et qui bougeait. Sur la Terre, il n’y avait apparemment rien. Les Shadoks et les Gibis en eurent donc assez, au bout d’un certain temps, de vivre sur des planètes qui ne marchaient pas bien. Alors ils décidèrent, les uns et les autres, d’aller sur la Terre qui avait l’air de mieux marcher. ».


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Il est faux de dire que la France est coupée en deux, entre la droite et la gauche. Ce vieux clivage, on le sait vraiment depuis l’élection du Président Emmanuel Macron, est dépassé depuis longtemps. En fait, la France est coupée en deux camps, eentre pro- et anti-Shadoks. L’histoire a commencé il y a cinquante ans, le 29 avril 1968 sur la première chaîne de télévision de l’ORTF, quelques jours avant le fameux mois de mai 1968. Juste avant 20 heures, les Shadoks sont apparus quelques minutes tous les jours pendant environ quatre ans, pour les trois premières "saisons" (jusqu’en 1973) et la quatrième saison fut créée très tardivement, en l’an 2000 pour Canal Plus.

Cette série animée est, pour moi, l’une des plus intéressante qu’a produites la télévision française. Par le côté surréaliste, absurde, la musique de tringle à rideaux et la qualité assez faible et très artisanale du graphisme, les Shadoks ont passionné les avant-gardistes et inquiété la France académique qui allait bientôt sortir du gaullisme d’État. Un surréalisme qui fait un peu penser aux futures brebis du Génie des Alpages.

Ce fut un projet du génial Jacques Rouxel (1931-2004), diplômé de HEC, admirateur d’Alfred Jarry, tombé bébé dans la marmite de l’humour décalé très british, et recruté par le très mythique Service de la recherche de l’ORTF créé par le polytechnicien nancéien Pierre Schaeffer (1910-1995). Ce dernier avait créé également le Groupe de recherches musicales (GRM) pour développer la musique concrète qu’il a imaginée avec Pierre Henry, groupe qui a fait travailler notamment, à leurs débuts, Iannis Xenakis et Jean-Michel Jarre et qui s’est intégré dans le Service e la recherche de l’ORTF.

Après avoir développé l’Animographe, machine inventée par Jean Dejoux (95 ans) pour faire rapidement des dessins animés, Jacques Rouxel proposa cette fameuse série shadokienne qui coupa la France en deux. Pour cela, furent appelés le savoureux acteur Claude Piéplu (1923-2006) qui prêtait sa délicieuse voix sans laquelle les Shadoks n’auraient jamais été les Shadoks, et le musicien Robert Cohen-Solal (75 ans), employé du GRM, qui composa la musique délirante des Shadoks (son frère Jean Cohen-Solal fut affecté aux voix des Shadoks, pas moins délirantes, on aurait dit du Boulez !).

Les Shadoks sont de drôles d’oiseaux très laids et très bêtes qui représentent les Français. Les Gibis avec leur petit chapeau melon, comme leur nom l’indique, eux, sont des Britanniques un peu plus astucieux et efficaces. Les Shadoks étaient donc une série d’humour et surtout d’autodérision.

Ce qui fut fascinant, c’était la création de tout un monde parallèle, de toute une cohérence et surtout, de toute une logique dans le monde Shadok. En ce sens, cela reste une série très utile à tous les étudiants en logique et en mathématiques.

Les Shadoks ne savent pas parler et n’ont pas beaucoup de cases dans leur cerveau, seulement quatre, et ils ne sont capables de prononcer que quatre syllabes qui sont à la fois leurs seuls mots de vocabulaire et leur seul moyen de compter (en base 4) : Ga (0), Bu (1), Zo (2), Meu (3).

Dans ce petit monde qui fait chavirer la loi de la gravitation qui n’est plus universelle, il y a plusieurs personnages importants.

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D’abord, le chef Shadok qui paraît plus être un roi autocratique qu’un dirigeant démocratiquement élu. Ensuite, le scientifique du lot, le Professeur Shadoko dont l’expertise frise le ridicule. Puis, le Devin Plombier, personnage important qui fait la pluie (les fuites) et le beau temps, l’équivalent du prêtre face à son rival pseudo-rationnel scientifique, portant toujours un spectre en forme de robinet et chargé de faire lever le soleil chaque matin (ce qui lui assure une belle popularité). Enfin, le Marin Shadok, poète à ses heures, un peu beaucoup alcoolo sur les bords (plus précisément "goémoné") et auteur de nombreux aphorismes comme celui-ci : « Dans la marine, on ne fait pas grand-chose, mais on le fait de bonne heure. », ou : « C’est encore dans la marine qu’il y a le plus de marins. ». Ou encore : « Quand on ne sait pas où l’on va, il faut y aller ! …et le plus vite possible ! ».

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Le Marin a toujours du bon sens et l’on comprendra que lorsqu’il dit : « Pour qu’il y ait le moins de mécontents possible, il faut toujours taper sur les mêmes ! », il a compris ce qu’était la politique du bouc émissaire et que de nombreux responsables politiques ont déjà appliquée sur les étrangers, sur les musulmans, sur les riches, sur les pauvres, sur les homosexuels, sur les Juifs, etc. …et même sur les garagistes ou sur les coiffeurs, comme l’a fait un humoriste décalé commémoré récemment.

La reproduction est un véritable problème pour la population. D’une part, il n’y a pas de sexe, d’autre part, quand les Shadoks pondent, les œufs se fracassent au sol car leurs pattes sont trop longues. L’évolution darwinienne a permis que les nouveaux œufs soient blindés en ferraille, mais comme les pondeurs oublient la clef pour sortir les bébés shadoks de leur œuf, il faut attendre que ce dernier rouille pour sortir, si bien que les bébés sont déjà vieux.

Le Professeur Shadoko est l’inventeur de nombreuses trouvailles qui ont révolutionné la société shadok, comme l’ouvre-boîte en conserve et la passoire à dépasser. Ses recherches fondamentales sur la logique shadok lui ont façonné tout un cours théorique très instructif sur les passoires. Parmi les conclusions, on retiendra qu’une passoire qui ne laisse passer ni l’eau ni les nouilles est une casserole, qu’une casserole sans queue est un autobus et qu’un autobus qui ne roule ni vers la droite ni vers la gauche est une casserole.

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Shadoko est surtout le concepteur de la cosmopompe, la fameuse pompe ayant pour objectif de récupérer le cosmogol recueilli par les Gibis dans l’univers. Le cosmogol sert de carburant à la fusée qui permettra aux Shadoks d’atteindre la planète Terre. Si bien que le sport national est le pompage, en toute occasion, au moindre problème et même s’il n’y a pas de problème. Le pompage est "la" solution des problèmes difficiles que se posent les Shadoks.

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Touchons aussi un mot sur la fusée Shadok. Pour entreprendre un voyage intergalactique, il ne faut pas que le carburant, il faut aussi fabriquer la fusée elle-même. Or, le sens de la conception de Shadoko a fait que les risques d’échec sont très élevés. Il a évalué à une chance sur cent milliards la possibilité de pouvoir décoller un jour avec une telle fusée.

C’est là toute l’ingéniosité de la logique shadok : en ratant les quatre-vingt-dix-neuf milliards neuf cent quatre-vingt-dix-neuf millions neuf cent quatre-vingt-dix-neuf mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf premiers essais, le Professeur Shadoko est sûr que l’essai sera réussi à la cent milliardième tentative. Du coup, il s’est dit : dépêchons-nous de rater ces essais qui devaient rater, avant de réussir cet ultime essai. Plus ça rate, plus il y a de chances que ça réussisse !

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Ce qui pourrait paraître logique. Petite diversion : en quoi ce raisonnement est-il faux ? Tout simplement pour une chose. Lorsqu’on fait des dénombrements en probabilité, on peut réduire tous les cas à deux cas classiques de pioches de boules ou de numéros dans une urne. Ces deux cas, c’est soit, à chaque tirage, on remet la boule tirée dans l’urne avant le tirage suivant, soit, on ne la remet pas. L’erreur de Shadoko, c’est de considérer qu’il est dans la situation où l’on ne remet pas la boule dans l’urne après chaque tirage, si bien qu’au bout de n-1 tirages (si n est le nombre de boules), il ne reste plus, au énième tirage, que la dernière boule (gagnante dans ce cas), ce qui fait qu’on peut gagner tout le temps au bout de n tirages. Or, la probabilité d’échec doit se comprendre au contraire comme si l’on remettait systématiquement la boule dans l’urne après tirage, ce qui fait que la probabilité de tirer la bonne boule reste la même à chaque tirage, au premier comme au (n-1)-ième tirage…

Terminons maintenant sur le 9 novembre 2006, qui fut une date exceptionnelle, historique : celle de la sortie du coffret de 5 DVD regroupant l’intégralité des quatre séries des Shadoks (INA et TF1). Cette édition fut très attendue pendant très longtemps par de nombreux shadokophiles. La vision des épisodes des Shadoks devrait néanmoins être assortie d’un contrôle médical sérieux et dans tous les cas, il faut se limiter à des séquences de cinq épisodes successifs au maximum, sous peine d’internement immédiat dans l’une des meilleures cliniques psychiatriques…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (26 avril 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Les Shadoks.
F’murrr.
Pierre Desproges.
Pierre Henry.
Yves Klein.
Georges Méliès.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20180429-shadok.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/les-shadoks-50-ans-et-toutes-leurs-203791

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