« Le plus lourd fardeau, c’est d’exister sans vivre. » (Victor Hugo, 1848).


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Une soixantaine de morts parmi les Palestiniens, parfois des enfants et même des bébés, le lundi 14 mai 2018. Plus d’une centaine si l’on compte aussi les victimes du vendredi 11 mai 2018. Contraste saisissant entre l’inauguration de la nouvelle ambassade des États-Unis à Jérusalem, en grandes pompes, accompagnée de cris de joie de certains Israéliens, et ce massacre qui a choqué le monde entier.

Hélas, beaucoup ont presque intérêt à un tel massacre. Cette spirale infernale de la guerre, qui ne s’est jamais arrêtée depuis soixante-dix ans, est d’abord fondée sur une haine transmise de génération en génération, de ressentiments qu’il sera bien surréaliste de voir rapidement se transformer en espoirs. Les Palestiniens, lâchés à leur propre sort par les États autocrates arabes, n’ont plus rien à perdre.

Reprenons quelques éléments. La riposte de l’armée israélienne par balles réelles contre des manifestants de la Bande de Gaza, venus à la frontière de l’État d’Israël, souvent peu armés, était disproportionnée, évidemment. On peut comprendre la crainte sécuritaire des Israéliens, mais pas qu’elle se plaçât au-dessus des vies humaines que leur armée a détruites sauvagement.

La nature de cette riposte, largement prévisible puisque l’armée israélienne avait même averti la population palestinienne, a aussi une raison de basse politique intérieure. Les prochaines élections législatives approchent et le Premier Ministre Benjamin Netanyahou, débridé par l'effet Trump et en difficulté avec des casseroles judiciaires, a besoin de remobiliser son électorat. Le principe de "la nation en danger" permet de rassembler les forces vives autour de leur chef. Macabre stratégie électorale.

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Au-delà de ces manœuvres politiciennes qui ne sont pas nouvelles, il y a aussi le mode de scrutin avec la représentation proportionnelle qui aboutit à ce que des partis religieux extrémistes, souvent ultraminoritaires, prennent en "otages" les "grands" partis gouvernementaux (ici le Likoud, et les autres partis gouvernementaux sont en miettes, les travaillistes ont quasiment disparu du paysage politique israélien) incapables d’obtenir une majorité à la Knesset (eh oui, Israël est une démocratie parlementaire, pour garder le pouvoir, il faut convaincre les électeurs et les parlementaires). Ainsi, pour préserver sa coalition, le Likoud doit forcer sur le sécuritarisme des extrémistes et sur la démagogie populiste qu’on retrouve d’ailleurs dans les autres démocraties, notamment européennes.

L’émotion. Forcément, il est impossible de ne pas être insensible à ce massacre, comme à tous les massacres, d’ailleurs. Il est malheureux de reconnaître que le degré d’émotion est souvent proprotionnel à sa médiatisation. Ce n’est pas nouveau. Il y a près d’une cinquantaine d’années, la campagne très médiatisée des victimes du Biafra avait pu faire réagir. Ce qu’attendent ceux qui ont suscité cette émotion, c’est un coup de projecteur médiatique. Cela fait cher la minute à la télévision.

Mais qui a suscité ce massacre ? Il me semble que le gouvernement israélien, responsable des tirs à balles réelles et donc premier responsable de cette hécatombe, n’est toutefois pas le seul responsable. Ceux qui soufflent sur les braises, pour que la région s’enflamme, ce sont les fanatiques du Hamas. Leur mot d’ordre, c’est de détruire Israël. Comment peut-on imaginer la paix avec une telle haine ? La crainte des Israéliens, qui ont pris un ascendant militaire sur leurs voisins, c’est de le garder et de protéger leur propre population.

D’ailleurs, ceux qui ont manifesté étaient surtout des jeunes gens. Peu des anciens avec une certaine maturité qui voyaient bien que le leader du Hamas avait envoyé en toute conscience ses manifestants à l’abattoir. Car pour émouvoir, il fallait de la boucherie. Ce cynisme doit être autant condamné que la disproportion des moyens utilisés par l’armée israélienne.

Le transfert de l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem fut-elle une provocation de Donald Trump ? Certainement pas, même s’il s’est fait dans les pires conditions. Ce transfert a été promis par les Américains depuis 1995. Pas seulement les Américains, d’ailleurs. Mais sous une condition impérieuse : que le statut de Jérusalem soit l’objet d’un accord avec toutes les parties concernées. C’est sans doute la principale pierre d’achoppement. Le rejet par Yasser Arafat, pour des raisons démagogiques, de la proposition de paix d’Ehud Barak coûte très cher encore aujourd’hui (en présence de Bill Clinton, échec du sommet de Camp David II du 11 au 25 juillet 2000 et échec de la conférence de Taba du 21 au 27 janvier 2001).

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Dans l’idéal, comme les premières résolutions des Nations Unies le réclamaient, il faudrait l’édification de deux États sur la Palestine administrée sous mandat britannique. Israël et la Palestine sur les bases des frontières d’avant 1967. Le conflit, qui est prolongé et alimenté tant du côté du Hamas que du Likoud, rend cette solution de moins en moins crédible.

Et pourtant, il n’y a pas d’autre solution.

Le Grand Israël ? Si c’est le rêve de Benjamin Netanyahou, qui encourage la colonisation des territoires occupés, il n’a aucun sens géopolitique. Pire, il mettrait plutôt en péril la nation israélienne elle-même. Ariel Sharon, avant de sombrer dans un coma qui a fait rater la dernière tentative de paix, avait compris, probablement un peu tard, mais il valait mieux tard que jamais, qu’Israël avait besoin d’un État palestinien pour des raisons démographiques. Un seul État contenant Palestiniens et Israéliens, c’était à coup sûr laisser la population palestinienne devenir maîtresse du destin des Israéliens avant trente ans, en raison de la différence de croissance démographique (la démographie, au contraire de l’économie, est une science prédictive à long terme assez facilement fiable).

Le retour des Palestiniens sur leur terre d’origine ? C’est-à-dire, sur l’actuel État d’Israël ? Là non plus, ce n’est pas politiquement concevable. Les déplacements de population sont toujours vécus comme des drames humains, mais les 700 000 Palestiniens n’ont pas été les seuls à l’avoir vécu à la sortie de la Seconde Guerre mondiale. En Europe, de nombreux déplacements de population ont eu lieu, et à commencer par les Allemands de Königsberg, en Prusse orientale, qui ont été chassés par les Soviétiques et aucun Allemand, soixante-dix ans plus tard, ne réclame aujourd’hui le retour à ce qui est devenu Kaliningrad, pourtant une enclave baltique de la Fédération de Russie coincée entre la Pologne et la Lituanie, au cœur désormais de l’Union Européenne.

C’est Christian Vanneste, ancien député UMP et aujourd’hui promoteur d’une alliance très à droite entre LR et le FN, qui a proposé, sans doute avec audace, cette comparaison dans son éditorial du 16 mai 2018. S’il y avait moins d’Allemands déplacés que de Palestiniens déplacés, que dire alors des Pakistanais et des Indiens qui, lors de l’indépendance des Indes britanniques et de la séparation en deux (puis trois) États, ont été déplacés par millions (accompagnés de massacres de masse) ?

Christian Vanneste n’hésite pas à citer ainsi d’autres tragédies historiques, passant de l’indépendance de l’Algérie (drame des Pieds-noirs mais aussi des Harkis) aux rescapés du génocide contre les Arméniens en 1915, en ajoutant cette phrase qui pourrait servir de sujet à commenter au prochain baccalauréat de philosophie (cela tombe bien, l’ancien parlementaire était professeur de philosophie à Tourcoing dans une vie antérieure) : « L’histoire n’a jamais fait bon ménage avec la justice. Encore faut-il savoir ce qui fonde la justice, si elle existe dans ce domaine. » (16 mai 2018).

La première condition pour entrevoir au loin un espoir de paix, c’est d’abord que chaque partie respecte l’autre dans son droit d’exister. Pour l’instant, on en est encore hélas très loin…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (17 mai 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Le massacre à Gaza aurait-il pu être évité ?
Déclaration d’indépendance d’Israël le 14 mai 1948 (à télécharger).
Les 70 ans d’Israël.
Élie Wiesel et la Shoah.
Un géant à Jérusalem.
Le dernier des Sages ?
Israël est une démocratie.
Yitzhak Rabin.
Shimon Peres élu Président.
Ariel Sharon.
Ehud Olmert.
Benyamin Netanyahou.
Yasser Arafat.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20180514-massacre-gaza.html

https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/le-massacre-a-gaza-aurait-il-pu-204417

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2018/05/18/36413177.html