« Les superpuissances se comportent souvent comme deux aveugles lourdement armés se frayant un chemin autour d’une pièce, chacun se sentant en danger mortel de l’autre, qu’il suppose avoir une vision parfaite. Chaque partie devrait savoir que l’incertitude, le compromis et l’incohérence sont souvent l’essence même de l’élaboration des politiques. Pourtant, chacun tend à attribuer à l’autre une constance, une clairvoyance et une cohérence que sa propre expérience dément. Bien sûr, avec le temps, même deux aveugles armés peuvent se faire des dégâts énormes, sans compter la pièce. » ("The White House Years", 1979).


_yartiKissingerHenry01

Serait-il l’Antoine Pinay géopolitique des Présidents américains ? La visite de Saint-Chamond a toujours été une étape politique pour l’aspirant gouvernant en France. Il a rencontré un certain nombre de Présidents américains, notamment Ronald Reagan et Barack Obama, mais pas George HW Bush avec qui il ne s’entendait pas. Le 10 mai 2017, le vieux Henry Kissinger est venu à la Maison-Blanche pour rencontrer le nouveau Président Donald Trump qui semblait particulièrement impressionné. Brillant expert en relations internationales, Henry Kissinger fête ses 95 ans ce dimanche 27 mai 2018 (son père est mort à 95 ans et sa mère à 97 ans). C’est l’occasion de revenir sur son parcours.

Le dernier Shah d’Iran a pu le décrire ainsi en 1980 : « Henry Kissinger est doté d’une intelligence vraiment supérieure. En plus, il a deux qualités dont, malheureusement, beaucoup de grands hommes manquent : il est capable d’écouter et il a un sens de l’humour très subtil. » ("The Shah’s Story"). Né en Bavière, Henry Kissinger fut un émigré juif de la première génération. À l’âge de 15 ans, il a quitté avec sa famille l’Allemagne nazie pour se réfugier aux États-Unis. Il est devenu citoyen américain à l’âge de 20 ans (le 19 juin 1943). Il retourna en Europe comme interprète pour les services secrets américains pendant la guerre (risqua sa vie à la bataille des Ardennes). Il fut administrateur militaire de la ville de Krefeld, après la capitulation allemande, pendant huit jours, le temps de dénazifier la ville, puis fut affecté à Hanovre et ensuite dans la région de Hesse.

Après la guerre, il a poursuivi de brillantes études en sciences politiques à Harvard, jusqu’à soutenir sa thèse de doctorat en 1954 sur la diplomatie entre 1812 et 1822 ("Peace, Legitimacy, and the Equilibrium : A Study of the Statesmanship of Castlereagh and Metternich"). Il est devenu un spécialiste universitaire des relations internationales, connu rapidement pour son intelligence et recherché pour ses conseils avisés. Dès 1955, il travailla comme consultant extérieur au Conseil de sécurité nationale.

Proche de Nelson Rockfeller (gouverneur de New York), Henry Kissinger apporta ses conseils aux Présidents Dwight Eisenhower, John F. Kennedy et Lyndon B. Johnson, puis fut le conseiller diplomatique de Richard Nixon lors de l’élection présidentielle de 1968. Il domina la politique étrangère des États-Unis pendant les deux premiers tiers des années 1970, collaborateur des Présidents Richard Nixon et Gerald Ford (jusqu’à l’élection de Jimmy Carter), au point de s’amuser à dire : « Il ne peut pas y avoir de crise [internationale] la semaine prochaine. Mon agenda est déjà rempli. » ("The New York Times Magazine" du 1er juin 1969).

En effet, Henry Kissinger fut "au pouvoir" avec ses deux fonctions stratégiques : conseiller à la sécurité nationale du 20 janvier 1969 au 3 novembre 1975, et Secrétaire d’État des États-Unis (c’est-à-dire Ministre américain des Affaires étrangères) du 22 novembre 1973 au 20 janvier 1977.

Opposé à l’idéalisme de Woodrow Wilson, Henry Kissinger fut un ferme partisan de la "realpolitik" (sans majuscule car j’écris en français, ce mot n'a jamais été prononcé par Henry Kissinger), ne mettant comme seule priorité les intérêts des États-Unis et refusant d’ailleurs que son origine juive interférât sur la politique américaine concernant Israël.

Il a fait de nombreuses déclarations dans ce sens du réalisme et de l’efficacité. Par exemple, paraphrasant Lord Palmerston : « L’Amérique n’a pas d’amis ou d’ennemis permanents, elle n’a que des intérêts. » ("The White House Years", 1979). Ou, paraphrasant Winston Churchill : « Un pays qui exige la perfection morale dans sa politique étrangère n’atteindra ni la perfection ni la sécurité. » ("Reflections on Containment", Foreign Affairs, vol. 73, n°3, June 1994, p. 130). Ou encore : « Nous jugerons les autres nations, y compris les nations communistes, sur la base de leurs actions, et non sur celle de leur idéologie. » (1969).

À son actif, il y a eu la politique de détente avec les deux puissances communistes orientales : l’Union Soviétique et la Chine populaire (mettant entre parenthèses la guerre froide). Les efforts d’Henry Kissinger aboutirent à la visite officielle du Président Richard Nixon à Pékin du 21 au 28 février 1972 (rencontre avec Zhou Enlai et Mao Tsé-Toung) et au Traité SALT I limitant la puissance nucléaire des Américains et des Soviétiques, signé à Moscou le 26 mai 1972 par Leonid Brejnev et Richard Nixon.

_yartiKissingerHenry02

Henry Kissinger a également participé activement aux négociations pour arrêter la guerre du Kippour (résolution des Nations Unies n°338 du 22 octobre 1973, cessez-le-feu le 25 octobre 1973, accord de paix signé à Genève le 18 janvier 1974), Israël ayant été attaqué le 6 octobre 1973 par l’Égypte, la Syrie et la Jordanie (soutenues notamment par l’URSS). Les Israéliens avaient d’ailleurs été prévenus d’une guerre imminente et étaient prêts à attaquer la Syrie préventivement, mais Henry Kissinger leur a averti que si Israël était l’offenseur, les États-Unis ne les aideraient pas pour éviter un embargo arabe sur le pétrole. Cette politique de fermeté d’Henry Kissinger vis-à-vis des Israéliens a été l’occasion de beaucoup de critiques à son encontre.

Plaçant les intérêts américains avant son origine juive, Henry Kissinger a aussi été épinglé par des bandes sonores (archivées à la Bibliothèque Richard-Nixon) rendues publiques en décembre 2010 d’une conversation (secrètement enregistrée) avec Richard Nixon le 1er mars 1973 où il lâcha : « Soyons réalistes : l’émigration des Juifs d’Union Soviétique n’est pas dans les objectifs de la politique étrangère américaine. Et s’ils envoient des Juifs dans des chambres à gaz en Union Soviétique, ce n’est pas le problème des États-Unis. Cela peut être un problème humanitaire. ».

Propos sortis hors contexte mais qui ont conduit à des excuses de la part d’Henry Kissinger (les propos de réflexion en interne entre deux membres éminents d’un pouvoir n’ont de toute façon aucun intérêt si ce n’est de connaître un peu mieux la personnalité de ceux qui s’expriment ; ce sont au mieux des "brouillons" de déclaration officielle, au pire, du brain storming).

L’historien Robert Zaretsky, de l’Université de Houston, expliquait : « [Du point de vue de ses partisans], Kissinger jouait sur deux tableaux : il flattait les préjugés de Nixon dans un noble but diplomatique. Pour certains d’entre eux, il y a une dimension tragique à ces événements : un homme ayant perdu une partie de sa famille dans la Shoah et passant outre les tendances antisémites du Président dans l’intérêt de l’équilibre mondial. (…) Pour tenter de replacer ses paroles dans leur contexte, Kissinger a estimé que les refuzniks constituaient un obstacle aux grandes manœuvres diplomatiques. » ("Libération" du 6 janvier 2011). L’amendement Jackson-Vanik fut finalement adopté au Congrès américain en 1974 en insérant à la loi américaine sur la réforme du commerce que la liberté d’émigration des Juifs soviétiques était une condition préalable aux échanges commerciaux entre les États-Unis et l’URSS.

C’est d’ailleurs instructif de lire que dans son même article dans "Libération", Robert Zaretsky a mis en parallèle ces propos d’Henry Kissinger et les propos maladroits de De Gaulle en 1967 qui parla des Juifs comme un « peuple d’élite, sûr de lui et dominateur » : « La réaction de [Raymond] Aron fut spontanément sévère. (…) Jamais il ne taxa De Gaulle d’antisémitisme, mais, à la lueur de la conférence de presse du Général, il déclara qu’en faisant l’amalgame entre Israël et le peuple juif, De Gaulle procurait un alibi intellectuel pour les vrais antisémites. » (6 janvier 2011). Raymond Aron était en quelques sortes l’un des maîtres intellectuels d’Henry Kissinger qui lui a enseigné le réalisme en politique, mais n’a sans doute pas transmis son intégrité morale.

L’un des plus grands apports d’Henry Kissinger à la diplomatie mondiale fut sa contribution décisive, avec Le Duc Tho, du côté vietnamien, aux négociations qui ont abouti à la fin de la désastreuse guerre du Vietnam, avec la signature des Accords de paix de Paris le 27 janvier 1973 à l’hôtel Majestic. Le Prix Nobel de la Paix 1973 fut ainsi attribué aux deux négociateurs, Henry Kissinger, qui est aujourd’hui le doyen des Prix Nobel de la Paix, et Le Duc Tho qui refusa le prix car la paix n’était pas encore une réalité.

_yartiKissingerHenry03

La journaliste et future ministre Françoise Giroud commenta cette attribution comme celle du « Prix Nobel de l’humour noir » dans son hebdomadaire "L’Express". Pourquoi cette réaction ? Parce qu’Henry Kissinger serait à l’origine des bombardements américains au Laos et au Cambodge qui firent de nombreuses victimes (nombre estimé jusqu’à 200 000) pour empêcher l’arrivée de convois nord-vietnamiens.

Henry Kissinger, qui bénéficiait d’une relative popularité aux États-Unis malgré le Watergate (il continua à travailler pour Gerald Ford), reste un personnage controversé pour certaines personnes, comme le polémiste américain Christopher Hitchens qui a publié en 2001 un livre inquisiteur au titre évocateur : "Les Crimes de Monsieur Kissinger" où il a dénoncé la responsabilité d’Henry Kissinger dans plusieurs massacres (Cambodge, Timor oriental, etc.), dans le coup d’État du 11 septembre 1973 mené par Augusto Pinochet au Chili, à Chypre, au Bangladesh, etc. Le polémiste lui a aussi reproché d’avoir conseillé Gerald Ford de ne pas inviter Alexandre Soljenitsyne à la Maison-Blanche et aussi d’avoir fourni « de copieuses excuses » au massacre de Tiananmen.

Pour le Timor oriental, cette responsabilité pouvait se traduire par la passivité, laissant faire l’Indonésie avec qui il avait conclu de bonnes relations (un massacre estimé aussi à 200 000 victimes). Pour le Guatemala, Henry Kissinger a conseillé au Président Ronald Reagan d’aider militairement ce pays malgré le massacre d’environ 200 000 à 300 000 personnes par son armée. On a reproché aussi la passivité d’Henry Kissinger « parfaitement informé des méthodes et objectifs de l’opération Condor » visant à réprimer et à assassiner les opposants aux dictatures sud-américaines (selon la journaliste française Marie-Monique Robin dans un livre publié en 2004).

La Commission Church n’a trouvé aucune preuve d’implication américaine dans le coup d’État au Chili, et dans ses mémoires, Henry Kissinger a affirmé que la CIA avait effectivement soutenu une tentative de coup d’État en 1970, mais aussi que les Américains avaient renoncé à toute implication en 1973.

La plupart des critiques de fond faites contre Henry Kissinger sont surtout son absence de considération morale pour toutes les décisions et positions des États-Unis dans leurs relations internationales. C’est en quelques sortes la realpolitik portée à son niveau le plus haut de cynisme. Cette phrase rédigée dans sa thèse de doctorat et publiée en 1957 peut donner un angle de compréhension : « Le problème le plus fondamental de la politique n’est pas le contrôle de la méchanceté, mais la limitation de la droiture. ».

À cela, il faut aussi rappeler qu’Henry Kissinger a servi Richard Nixon aux idées particulièrement sectaires, dont le racisme et l’antisémitisme étaient connus, et que son conseiller a dû accompagner pour en réduire les effets sur la politique américaine.

_yartiKissingerHenry04

La retraite d’Henry Kissinger, même encore à son âge, est toujours très active. Francophone et germanophone, il a participé à de nombreux colloques et conférences internationales, continuant à rencontrer les grands ou les anciens grands de ce monde, comme Vladimir Poutine à Moscou le 20 janvier 2012, François Hollande à Paris le 7 décembre 2012, Valéry Giscard d’Estaing et Helmut Schmidt à Munich le 31 janvier 2014 pour le 50e anniversaire des conférences de Munich sur la Sécurité, Helmut Kohl à Berlin le 16 mars 2011, pour la remise du Prix Henry-Kissinger de l’Académie américaine qui récompense les contributeurs exceptionnels des relations transatlantiques (Giorgio Napolitano et Hans-Dietrich Genscher en furent lauréats en 2015), etc.

Comme tout ceux qui ont été au pouvoir, Henry Kissinger a eu certainement les mains sales, mais parce qu’il est maintenant l’un des rares vétérans des grands de ce monde durant les années 1970, il est une mémoire vivante de l’histoire contemporaine d’après-guerre, et à ce titre, il aura peut-être encore à apporter en précisions, confidences, révélations sur de nombreux conflits internationaux…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (25 mai 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
George HW Bush.
Bob Kennedy.
Henry Kissinger.
Zbigniew Brzezinski.
Martin Luther King.
Philip Roth.
La guerre commerciale trumpienne.
Albert Einstein.
David Bohm.
Margaret Keane.
Meghan Markle.
Les Quatorze points du Président Wilson.
Woodrow Wilson.
Walter Mondale.
Geraldine Ferraro.
Le cinéma parlant.
Les petits humanoïdes de Roswell…
Charlie Chaplin.
Bill Clinton.
Zbigniew Brzezinski.
JFK, avant tout pragmatique et visionnaire.
La nouvelle frontière de John F. Kennedy.
Ted Kennedy.
Incompréhensions américaines.
La dernière navette spatiale (avril 2011).
Les premiers pas de Donald Trump.
Obama termine européen.
Cassandre ?
Donald Trump, 45e Président des États-Unis.
La doxa contre la vérité.
Peuple et populismes.
Issue incertaine du match Hillary vs Donald.
Donald Trump, candidat en 2016.
Match Hillary vs Donald : 1 partout.
Hillary Clinton en 2016.
Hillary Clinton en 2008.
Donald Trump et Fidel Castro ?
La trumpisation de la vie politique américaine.
Mode d’emploi des élections présidentielles américaines.
Idées reçues sur les élections américaines.
Malcolm X.
Le 11 septembre 2001.
Honneur aux soldats américains en 1944.
Hommage à George Stinney.
Obama et le "shutdown".
Troy Davis.
Les 1234 exécutés aux États-Unis entre 1976 et 2010.
La peine de mort selon Barack Obama.
Barack Obama réélu en 2012.
Ronald Reagan.
Gerald Ford.
Jimmy Carter.
Al Gore.
Sarah Palin.
John MacCain.
George MacGovern.
Mario Cuomo.

_yartiKissingerHenry05



http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20180527-henry-kissinger.html

https://www.agoravox.fr/actualites/international/article/henry-kissinger-un-sulfureux-prix-204651

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2018/05/26/36432690.html