« Le pays des chimères est, en ce monde, le seul digne d’être habité. » (Jean-Jacques Rousseau, "Rêveries du promeneur solitaire").


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C’est l’histoire de deux adolescents d’environ 15 ans. On les appellera Vincent et Théo. Ils sont en classe de Seconde. Ils ne sont pas dans la même classe mais se voient tous les jours dans le même lycée et ils ont l’habitude de disserter entre midi et deux heures. Ils sont des camarades de cantine. Ils ne sont pas sportifs et n’ont pas besoin de travailler dans la salle de permanence où l’on peut aussi écouter le journal de treize heures (la télévision est branchée sur Roland-Garros pendant le tournoi). Après le déjeuner, Vincent et Théo se mettent à marcher l’un à côté de l’autre et font des kilomètres dans la grande cour de récréation, zigzaguant à vive allure entre les jeux de balle et les autres aventures de la cour.

C’est l’âge où l’esprit est en pleine excitation intellectuelle. Et probablement le plus efficace. Capable d’absorber beaucoup de connaissances mais aussi de les relier entre elles, de faire des raisonnements, des déductions, des connexions. Ils ne connaissent rien du monde ni de la vie mais ils ont déjà acquis une certaine culture et probablement aussi une petite arrogance du sachant sur le non sachant. Les moindres nouvelles acquisitions intellectuelles font l’effet d’un comprimé effervescent dans le verre d’eau de leurs réflexions. La théorie fonctionne à plein, les expériences intellectuelles aussi. La pratique, ils auront le temps de l’apprendre plus tard, de l’expérimenter, de connaître la défaillance de l’idéal face aux aspérités de la réalité.

Vincent, fort de ses envolées passionnelles avec Montaigne et Pascal, s’est arrêté sur Voltaire. Il est élitiste et voit en Voltaire le triomphe de la raison et du progrès. Si on le laissait dire, il dirait qu’il est pour le despotisme éclairé. Pour un monarque qui sait, qui sait associer son pouvoir aux savants, aux scientifiques, aux philosophes, aux artistes. Le triomphe de la raison sur la bêtise, sur l’immoralisme aussi. Voltairien il est devenu, voltairien il le restera. C’est acquis. Il a adhéré au parti de Voltaire et va chercher le voltairien chez tout contemporain. Ou l’antivoltairien. L’adolescence n’est pas forcément écorchée mais elle reste toujours carrée.

Théo, lui, est plus sensible, plus fragile. En taille, il est plus grand que Vincent mais est déjà un peu voûté. Comme son camarade, il porte des lunettes et adore la lecture. Lui, c’est Rousseau. Jean-Jacques Rousseau. Le philosophe n’était pas forcément aimé de ses contemporains. Théo est un idéaliste. Lui aussi. Il aime aussi le raisonnement, la logique, la clarté d’une belle démonstration. Si certains peuvent voir en Vincent un beau phraseur mathématicien, peut-être recruté plus tard par une banque d’affaires (les banques recrutent beaucoup de docteurs en mathématiques), Théo, lui, on le verrait plutôt comme un sociologue recruté au CNRS, fonctionnaire, rassuré par un statut qui lui donne la liberté de penser et qui lui épargne des considérations alimentaires, à condition de ne pas vouloir se vautrer dans le luxe.

Voltaire est le progrès scientifique personnifié. Il a promu Newton en France. Il est pour la croissance, il est du côté des grands, des puissants, des forts. Rousseau est plutôt dans la victimisation, dans les circonstances atténuantes des faibles. Il est plutôt pour une solidarité de fait qui distingue chacun dans sa nature profonde. Il est du côté des faibles, des défavorisés. Voltaire est pour la culture, Rousseau pour la nature. Les discussions des deux adolescents sont nombreuses. Voltaire et Rousseau deviennent des étendards, des identités personnelles, et même des revendications.

Le décor est placé. Au fil des cours de français, des chapitres sur les Lumières, les conversations entre les deux lycéens s’alimentent, se nourrissent. L’un est voltairien, résolument voltairien, l’autre est rousseauiste, résolument rousseauiste. Dire qu’en petit comité, le paysage bipartisan se retrouve dans ce permanent dialogue n’est pas faux. La droite et la gauche. Le voltairien se sentira d’autant plus voltairien qu’il cassera du rousseauisme. Et le rousseauiste se sentira d’autant plus rousseauiste qu’il cassera du voltairisme. Simplisme manichéen de la polémique. Pour ou contre et jamais entre les deux ou aucun des deux.

Dans cette bataille intellectuelle, les coups bas ne manquent pas. Comment ? Rousseau s’est investi dans l’éducation ? "Émile ou De l’éducation" (1762) est probablement le livre le plus important du philosophe : « L’essentiel est d’être ce que nous fit la nature ; on n’est toujours que trop ce que les hommes veulent que l’on soit. ».

L’éducation a ce rôle de révéler la nature. C’est donc essentiel. Le voltairien rappliquera aussitôt sur l’abandon de ses enfants. Comment parler d’éducation quand on ne s’est même pas occupé de ses propres enfants ? L’argument est un sophisme particulièrement efficace pour discréditer.

Voltaire aussi a des facettes qui sont critiquables. Le rousseauiste ne manquera pas de les rappeler, d’insister même sur l’enrichissement, la spéculation, la vanité de l’écrivain conteur et philosophe, son amour du luxe et son confort matériel, condition de son indépendance intellectuelle, et aussi son dédain pour le peuple en général.

Les deux ont évidemment beaucoup apporté à la Révolution française et à la République. Mais d’une manière très différente. Les discussions entre les deux lycéens sont ainsi très vives, très passionnées à défaut d’être passionnantes.

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Théo est favorable à un système social qui se base avant tout sur la diversité des personnes. Sur la spécificité de la personne. Au même titre que physiquement, tout le monde ne pourra pas être champion de marathon, les lois et les règles doivent s’adapter à chacun. Ainsi, une personne qui fatigue plus vite qu’une autre devrait travailler moins longtemps pour le même salaire. Le salaire doit être calculé sur les besoins de l’employé et pas sur le coût que cela fait à son employeur. On sent dans ces affirmations une tendance irrésistible à l’étatisme, l’État devenant un régulateur des solidarités.

Vincent lui se base plus sur la justice. Un salaire doit dépendre du nombre d’heures travaillées et pas de la santé ou de la constitution de l’employé. Il ne doit pas non plus dépendre des besoins de l’employé mais du coût de revient global du produit ou du service auquel l’employé contribue. Vincent a une vision plus économique que sociale. Il serait probablement à ranger dans le libéralisme, avec une auto-régulation des besoins et des réponses à ces besoins.

C’est bien beau de vouloir aider les plus faibles, mais il faut qu’il reste encore des forts pour équilibrer. C’est le problème théorique du revenu universel (j’écris théorique car même si le travail n’est plus nécessaire matériellement, il le reste socialement), s’il n’est plus besoin de travailler pour assurer ses premiers besoins vitaux, le risque est que plus personne ne travaille et donc, que plus personne ne puisse permettre le financement du revenu universel.

Dialogue gauche droite ? Pas forcément. Le libéralisme n’est pas de droite et l’étatisme n’est pas seulement de gauche. Sans forcément synthétiser correctement, du moins précisément, la pensée de leur guide respectif, les deux jeunes gens prennent ainsi prétexte au jeu de rôles, celui du débat sans fin et souvent stérile qui pollue le paysage politique ordinaire.

Pour comprendre Jean-Jacques Rousseau, je recommande donc la lecture de deux ouvrages indispensables sur sa pensée politique, "Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes" (1755) et "Du contrat social" (1762). On pourra ainsi y voir que l’idéalisme rousseauiste sert de fondement encore dans le modèle français, au contraire des autres démocraties modernes.

Ce n’est pas forcément un mal car cela permet d’agir sur la solidarité nationale, aider les plus fragiles, mais forcément au détriment des plus forts, mais dans un contexte d’économie ouverte (globalisée), c’est beaucoup plus délicat à faire perdurer dans la mesure où un tel système demande à être financé et donc, qu’il y ait des forts qui reste dans le même pays, or, l’ouverture économique fait que ceux-ci préfèrent partir vers des horizons moins étatiques car moins imposés. C’est tout l’enjeu du modèle social français d’aujourd’hui, le réformer pour le maintenir ou ne rien faire et aller nécessairement vers son implosion généralisée faute de financement pérenne.

"Du contrat social" : « Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître, s’il ne transforme sa force en droit et l’obéissance en devoir. ».

Un peu plus d’un mois après le monarque Voltaire, parti en pleine gloire, couronné et triomphant, son "rival" intellectuel, Jean-Jacques Rousseau est lui aussi parti, moins glorieusement. C’était il y a deux cent quarante ans, le 2 juillet 1778 à Ermenonville, dans la propriété d’un mécène. Il avait 66 ans (né le 28 juin 1712 à Genève).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (29 juin 2018)
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Pour aller plus loin :
Jean-Jacques Rousseau.
Voltaire.
Jean d’Alembert.
Benjamin Constant.
Saint-Just.
François Guizot.
Adolphe Thiers.
Victor Hugo.
Karl Marx.
Charles Maurras.
Barbe Acarie.
Maurice Bellet.
Le philosophe Alain.
Marguerite Yourcenar.
Albert Camus.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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