« Conscient de mes responsabilités, j’estime que la seule solution à la crise actuelle réside dans la nécessité de me retirer de la scène politique. Pour cela (…), je renonce, à compter de ce jour, à mes fonctions de Président de la République. ».


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Non, surtout, pas de contresens ni de songe d'été des gilets jaunes, ce n’est pas Emmanuel Macron qui a prononcé ces quelques mots, il ne s’agit pas de la France, mais il s’agit de l’Algérie, une allocution à la télévision nationale, le 11 janvier 1992, il s'agit de la démission du chef de l’État algérien qui a laissé le pays sans même de successeur car il n’y avait plus d’assemblée (car dissoute), or c’était le président de l’assemblée qui devait assurer l’intérim, et après lui, le président du Conseil constitutionnel qui s’est récusé. L’Algérie, pays ingouvernable ?

L’Algérie est un grand pays musulman avec beaucoup de jeunes, et surtout depuis la chute de Kadhafi, sa position géopolitique est stratégique dans la lutte contre le terrorisme islamiste international. C’est pourquoi la stabilité politique peut être souhaitée au-delà d’autres considérations, comme, par exemple, la démocratie.

Il y a quarante ans, le 9 février 1979, le colonel Chadli Bendjedid a accédé à l’âge de 49 ans (il est né le 1er juillet 1929 à Bouteldja) à la Présidence de la République algérienne démocratique et populaire. Il venait d’être élu deux jours auparavant, le 7 février 1979, seul candidat du FLN (Front de la libération nationale), le parti unique, avec 95,14% des voix. C’était moins qu’à la précédente élection présidentielle où Houari Boumediene (1932?-1978), son prédécesseur, candidat également unique, avait obtenu 99,50% le 10 décembre 1976.

Rappelons rapidement qu’à l’indépendance de l’Algérie, le 3 juillet 1962, l’État algérien s’est organisé institutionnellement d’une manière peu démocratique : le FLN prit le pouvoir et en organisa le monopole constitutionnel. Ahmed Ben Bella (1916-2012), Vice-Président du gouvernement provisoire du 19 septembre 1958 au 22 juillet 1962, fut désigné président du FLN le 27 septembre 1962 et cumula le même jour cette fonction avec celle de Président du Conseil des ministres (chef du gouvernement). Il a contraint Ferhat Abbas (1899-1985), le premier Président de la République algérienne (et ancien Président du Gouvernement provisoire du 19 septembre 1958 au 9 août 1961), à démissionner. Le 15 septembre 1963, Ahmed Ben Bella fut élu Président de la République avec 99,60% des voix (unique candidat), tout en dirigeant le gouvernement.

À la suite de son coup d’État du 19 juin 1965, alors Ministre de la Défense et Vice-Président du Conseil des ministres, Houari Boumediene a repris tout le pouvoir de Ben Bella (qu’il a fait enfermer), à savoir la Présidence de la République (la seule pseudo-élection a eu lieu en 1976, voir ci-dessus), la Présidence du Conseil des ministres et la présidence du FLN. Un Conseil de la Révolution a été institué du 19 juin 1965 au 10 décembre 1976, présidé par lui et dont Chadli Bendjedid et Abdelaziz Bouteflika, entre autres, furent membres (nommés par Boumediene).

Boumediene, dont le leadership national et même international (il fut le Secrétaire Général du Mouvement des non-alignés du 5 septembre 1973 au 16 août 1976) fut peu contesté, est mort à l’hôpital d’Alger le 27 décembre 1978 d’une maladie du sang (à l’âge de 46 ans), plongeant l’Algérie dans l’incertitude institutionnelle. Durant un intérim assuré par le Président de l’Assemblée populaire nationale, Rabah Bitat (1925-2000), une nouvelle élection présidentielle fut organisée, entièrement contrôlée par le FLN, le 7 février 1979.

Quel a été le choix du FLN ? Ce furent les militaires algériens qui choisirent Chadli Bendjedid en tant que le plus ancien et le plus haut gradé des leurs. À l’âge de 25 ans, Chadli Bendjedid s’est engagé au FLN dans la guerre d’indépendance ("de libération nationale"). Il entama une carrière militaire pendant et après la guerre d’Algérie. Il fut à la tête de nombreuses troupes, à Constantine, à Oran, jusqu’à être affecté au staff de Boumediene pour coordonner l’ensemble des services de sécurité.

Lorsqu’il arriva au pouvoir, Chadli Bendjedid, soutenu par les militaires, donc, s’est retrouvé en pleine autocratie : sans liberté de la presse, sans liberté d’expression, sans liberté politique, sans liberté syndicale. Tout était contrôlé par un parti unique (FLN), un journal unique, un syndicat unique, etc. Il a cumulé ses fonctions présidentielles avec celles de Ministre de la Défense du 8 mars 1979 au 25 juillet 1990. Il a essayé de faire redémarrer certains secteurs économiques en autorisant timidement l’initiative privée (agriculture, transports, énergie, logement), afin d’encourager l’arrivée d’investisseurs étrangers.

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Chadli Bendjedid a voulu ouvrir sa diplomatie vers l’Ouest malgré la forte amitié avec l’URSS. Ainsi, François Mitterrand est venu en visite officielle à Alger le 30 novembre 1981 (pour négocier un contrat sur le gaz algérien, il retourna en Algérie à sept autres occasions) et Chadli Bendjedid s’est rendu à Paris le 7 novembre 1983. Par ailleurs, Chadli a été le premier Président algérien à se rendre aux États-Unis en visite d’État, rencontrant Ronald Reagan le 17 avril 1985 à Washington.





Même s’il a fait libérer Ahmed Ben Bella le 30 octobre 1980, institutionnellement, Chadli Bendjedid n’a jamais voulu assouplir le principe du parti unique de la Constitution algérienne du 22 novembre 1976 (la loi constitutionnelle du 30 juin 1979 n’a fait que réduire la durée du mandat présidentiel de six à cinq ans et obliger la nomination d’un Premier Ministre). Si bien qu’il a été réélu deux fois de la même manière que lors de sa première élection, en candidat unique : il a ainsi obtenu 99,42% le 12 janvier 1984 et 93,26% le 22 décembre 1988. Ces scores, dignes des meilleures dictatures communistes, ne semblaient pas effrayer les dirigeants algériens dans leur crédibilité international d’un soutien "démocratique" et "populaire".

Cette fermeture politique a pu être constatée très rapidement au cours de ses mandats. Chadli Bendjedid a ainsi choisi de réprimer très sévèrement le "Printemps berbère", un mouvement qui a pris son départ lors de plusieurs manifestations et mouvements de grève à Tizi Ouzou, dans d’autres villes de Kabylie et à Alger, du 11 mars 1980 au 20 avril 1980, pour réclamer la reconnaissance de la langue berbère et une certaine autonomie de la Kabylie : « La démocratie n’est pas l’anarchie. » (Discours du 17 avril 1980). Le bilan humain fut lourd : 126 morts et 5 000 blessés, sans compter une centaine d’arrestations.

D’autres émeutes (manifestations puis répressions), peu médiatisées, ont eu lieu par la suite, à Oran en 1984, puis à Constantine, à Sétif et Annaba, du 7 au 12 novembre 1986, faisant une dizaine de morts, des centaines de blessés, des centaines d’arrestations et de très nombreux dégâts matériels. Alors que la richesse nationale provenait pour 98% de la vente d’hydrocarbures, la forte baisse du prix du pétrole et du gaz et la baisse simultanée du dollar ont abouti à un effondrement économique de l’Algérie au milieu des années 1980, et à un chômage massif.

Les manifestations du 5 octobre 1988 ont été d’une plus grande importance politique pour l’Algérie. En effet, une partie des dirigeants du FLN qui contrôlait le syndicat unique s’est retrouvée en opposition à Chadli Bendjedid. Ce dernier a prononcé un discours le 19 septembre 1988 devant les cadres du FLN où il a condamné l’immobilisme politique et économique du gouvernement et du FLN. Les mouvements ont commencé dans des lycées et quartiers à Alger le 3 octobre 1988 et s’est étendu dans tout le pays en deux jours.

Chadli Bendjedid décréta l’état de siège le 6 octobre 1988 pour faire face aux émeutes à Alger, Oran, Constantine, Annaba, Tizi Ouzou et Béjaia, du 4 au 10 octobre 1988. Il a chargé le général Khaled Nezzar, chef d’état-major et futur Ministre de la Défense (de juillet 1990 à juillet 1993) de rétablir l’ordre. La répression fut encore plus brutale qu’en 1986, provoquant selon le bilan officiel, 159 morts et 154 blessés, mais selon des bilans officieux, plus de 600 morts (une loi a amnistié les responsables en 1990). La situation politique était d’autant plus confuse qu’au-delà d’une guerre intestine entre factions du FLN se jouait également une récupération de la contestation sociale par des mouvements islamistes.

À la fin d’octobre 1988, Chadli Bendjedid a renvoyé le chef de la police politique (le général Lakehal Ayatat, délégué général à la prévention et la sécurité), le Ministre de l’Intérieur (El-Hadi Lekhdiri) ainsi que le chef du parti (Mohamed Chérif Messaadia) avant de tirer des leçons politiques et institutionnelles de ces émeutes.

Cela ne l’a pas empêché de se faire réélire avec un score de république bananière le 22 décembre 1988 (voir plus haut) mais il a cependant entrepris des réformes malgré les résistances internes au FLN. Concrètement, Chadli Bendjedid a promulgué le 23 février 1989 une nouvelle Constitution algérienne approuvée lors du référendum du même jour par 73,4% de "oui" avec 79,0% de participation.

Ce référendum fut une véritable victoire pour Chadli Bendjedid puisque des factions du FLN, les islamistes du FIS (Front islamique du Salut) et l’opposition avaient appelé à boycotter le scrutin. Le nouveau texte constitutionnel constituait un grand progrès pour les libertés puisqu’il assurait la liberté religieuse, d’expression, d’association, de la presse, la propriété privée, l’indépendance de la justice et surtout, élément fondamental (rappelons qu’en Pologne, un mouvement similaire, fin du parti unique, a eu lieu à peu près à la même époque), l’État autorisait le multipartisme (d’où l’opposition de certains clans du FLN). Ainsi, le FIS d’Abassi Madani fut légalisé le 10 mai 1989. En tout, vingt et un partis politiques furent légalisés et ont pu participer aux élections.

Un calendrier électoral fut adopté pour organiser des élections libres et pluralistes : en 1990 pour la gestion des villes, et en 1991 pour renouveler l’Assemblée populaire nationale. Le 12 juin 1990, les élections communales (c’est-à-dire municipales) ont consacré une large victoire aux islamistes du FIS avec 54,25% des voix (le FLN n’ayant obtenu que 28,13% des voix), avec 62,18% de participation. Dans les villes remportées par le FIS, une tentative d’adoption de la charia a été opérée avec fin de la mixité, obligation du port du voile, interdiction de la vente d’alcool, etc.

La situation sociale et politique (ainsi qu’économique) était désastreuse pendant cette période. Le FIS a appelé à une grève générale illimitée le 25 mai 1991, initiant des manifestations et des occupations des places à Alger. Le 2 juin 1991, la police est intervenue pour réprimer les manifestants, et le 5 juin 1991, Chadli Bendjedid a décrété l’état de siège pour quatre mois.

Après un an et demi de fortes pressions du FIS, les élections législatives furent organisées au scrutin majoritaire à deux tours. Le premier tour a eu lieu le 26 décembre 1991 et la liberté s’est retrouvée prise en tenaille entre les vieux hiérarques militaires du FLN et les conquérants islamistes du FIS. Ce fut une énorme victoire du FIS. Dès le premier tour, le FIS a remporté 188 sièges sur les 430 que comptait l’assemblée, avec 47,3%% des voix. Le FLN n’a obtenu que 15 sièges avec 23,4% des voix. Enfin, parti de l’opposition, le FFS (Front des forces socialistes) de Hocine Aït Ahmed (1926-2015) a conquis 25 sièges avec 7,4% des voix. Les autres partis n’ont pas obtenu de siège au premier tour.

En tout, ce 26 décembre 1991, 231 sièges sur les 430 au total ont été pourvus dès le premier tour, et les 199 restants devaient être pourvus au cours d’un second tour qui départagerait les deux candidats placés en tête. Avec les projections des résultats du premier tour, il était probable sinon certain que le FIS allait non seulement conquérir la majorité absolue de l’unique chambre parlementaire et allait donc gouverner l’Algérie, mais aussi obtenir plus des deux tiers des sièges, ce qui lui aurait permis de changer la Constitution et d’adopter la charia. Le second tour devait avoir lieu le 16 janvier 1992.

Fallait-il poursuivre cette descente aux enfers (islamiques) ? Lorsque la démocratie apporte le croissant vert, faut-il laisser la démocratie ? En Égypte, vingt années plus tard, les Frères musulmans ont conquis la Présidence de la République mais rapidement, les militaires sont intervenus pour reprendre le pouvoir et éviter la dictature islamique par une autre dictature, elle militaire.

Les militaires du FLN, eux, n’ont pas eu cette hésitation. Il fallait stopper un processus qui allait amener l’Algérie dans la dictature islamique, alors que Chadli Bendjedid avait remarquablement négocié avec l’Iran pour sauver les otages américains en 1979.

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À quelques jours du scrutin, les militaires ont finalement décidé de faire un coup d’État : ils ont rendu Chadli Bendjedid responsable de cette situation trop favorable au FIS et l’ont poussé à la démission le 11 janvier 1992. Sa dissolution de l’assemblée populaire nationale le 4 janvier 1992 n’était pas suffisante pour eux. Le Haut conseil de sécurité (HCS), chargé par la Constitution de conseiller le Président de la République, s’est alors réuni le 12 janvier 1992 pour arrêter le processus électoral. Le HCS était composé notamment du Premier Ministre Sid Ahmed Ghozali et de plusieurs ministres dont celui de la Défense, Khaled Nezzar.

Le 14 janvier 1992, le HCS créa le Haut Comité d’État (HCE) chargé de gérer le pays (jusqu’au 30 janvier 1994) et a nommé Mohamed Boudiaf, alors réfugié au Maroc, à sa Présidence le 16 janvier 1992. Ce dernier, qui avait proclamé l’état d’urgence le 9 février 1992, fut assassiné le 29 juin 1992. L’Algérie s’enfonça dans une décennie noire de guerre civile entre islamistes et le pouvoir aux mains des militaires dont le bilan humain fut terriblement lourd, environ 200 000 morts. Jusqu’à la désignation de Liamine Zeroual à la tête du pays (le 30 janvier 1994), l’homme fort du HCE fut Khaled Nezzar.

Arrivé au pouvoir par l’élection présidentielle du 15 avril 1999, Abdelaziz Bouteflika, ancien Ministre des Affaires étrangères, a tenté de faire la réconciliation nationale au cours des années 2000 (Abassi Madani a appelé à la fin de la lutte armée le 25 août 2003). Il est toujours au pouvoir et s’apprête peut-être à solliciter un cinquième mandat, à l’âge de 81 ans, pour l’élection présidentielle prévue le 18 avril 2019, alors que, très malade depuis 2013, il n’a pas prononcé un seul discours public au cours de son quatrième mandat. Le problème est qu’aucune personnalité du FLN ne serait en mesure de gagner une élection et les militaires préfèrent ainsi encore s’accrocher à un quasi-fantôme que risquer de se retrouver dans la situation de janvier 1992.

Quant à Chadli Bendjedid, qui a pu s’apercevoir de la fragilité de son assise politique, porté à la Présidence de la République par les militaires et destitué par les mêmes militaires, il a profité de son retrait politique pour rédiger ses mémoires (qui furent publiées le 1er novembre 2012) avant de s’éteindre d’une sale maladie à l’hôpital militaire d’Alger le 6 octobre 2012 à l’âge de 83 ans. Pendant ces dernières, il était respecté et participait parfois aux cérémonies officielles.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (08 février 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Chadli Bendjedid.
Disparition de Chadli Benjedid.
Hocine Aït Ahmed.
Ahmed Ben Bella.
Josette Audin.
Michel Audin.
Déclaration d’Emmanuel Macron sur Maurice Audin (13 septembre 2018).
François Mitterrand et l'Algérie.
Hervé Gourdel.
Mohamed Boudiaf.
Vidéo : dernières paroles de Boudiaf le 29 juin 1992.
Rapport officiel sur l’assassinat de Boudiaf (texte intégral).
Abdelaziz Bouteflika en 2009.

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