« On ne passait que l’oral, il n’y avait pas d’écrit, à ce bac-là, cette année-là, et j’ai passé les épreuves du matin, les seules sur lesquelles je pensais pouvoir un peu me dém@rder. Et comme j’avais envie de faire autre chose que ce qui m’était éventuellement promis, à midi, j’ai quitté le collège où je passais le bac, j’ai été à Paris, et j’ai été revoir pour la cinquième fois "Les Tontons flingueurs". Je me suis dit : voilà, là, tu as fait le choix, tu as brûlé les ponts qui sont derrière, c’est fini (…), tu vas devoir essayer de faire vraiment ce métier. » (Niels Arestrup, 2 mai 2015).



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Avoir 19 ans en mai-juin 1968, c’était une aubaine, on pouvait avoir le bac assez facilement, et pourtant, Niels Arestrup ne l’a pas eu. Il a déserté les épreuves et est parti à l’aventure de sa passion : le théâtre et le cinéma. C’est ce qu’il a confié à Laurent Ruquier et Léa Salamé dans l’émission "On n’est pas couché" diffusée sur France 2 le 2 mai 2015. Niels Arestrup fête ce vendredi 8 février 2019 son 70e anniversaire (né à Montreuil).

Portant un nom de "première ligne d’une machine à écrire" (selon André Barsacq, le premier metteur en scène qui l’a embauché pour une pièce d’après Dostoïevski), fils d’un ouvrier danois passant en France pour aller travailler aux États-Unis mais qui a rencontré sa mère et est resté finalement à Bagnolet avec le fils unique, Niels Arestrup est un électron libre du théâtre et du cinéma, un monstre sacré à la grande chevelure blanche, au souffle aussi puissant que la cage thoracique de Gérard Depardieu, avec un petit air nordique propre à Horst Frank, le sadique Théo à l’accent germanophone dans "Les Tontons flingueurs".

Niels Arestrup est un peu un extraterrestre du cinéma français. Enfant timide, introverti, complexé, il a toujours eu du mal avec les copinages, les paillettes et l’autopromotion ordinaire des acteurs, et se demande même s’il referait encore ce métier de comédien aujourd’hui, car quand il avait 20 ans, le processus était d’être séduit par une pièce de théâtre et de chercher à la monter en cherchant qui pourraient incarner les personnages. Aujourd’hui, on se demande plutôt quelle pièce pourrait jouer tel ou tel comédien. Pour Niels Arestrup, cela demande un effort surhumain d’entrer en relations avec les autres, et pourtant, malgré tout cela, il a été récompensé par sa profession, avec trois Césars du meilleur second rôle masculin (en 2006, 2010 et 2014, et fut nommé six fois, dont une fois pour le César du meilleur acteur) et trois nominations pour le Molière du meilleur comédien.

Il commença sa carrière de comédien en 1973 après avoir suivi des cours d’art dramatique. Pendant longtemps, Niels Arestrup fut cantonné à des seconds rôles dans du cinéma d’auteur parfois confidentiel, et se plaisait avant tout à jouer sur les planches (au point de diriger un théâtre parisien au début des années 1990). Depuis plus de quarante-cinq ans, ses participations furent très nombreuses : environ quarante pièces de théâtre, cinquante-cinq films et trente téléfilms.

Au fil de sa carrière, Niels Arestrup a eu deux altercations avec des partenaires de théâtre ou de cinéma, l’une avec Isabelle Adjani en 1983 (il l’a giflée, peut-être un échange de gifles, au cours d’une dispute), l’autre avec Myriam Boyer en 1996 (un échange de coups), mais il a toujours rejeté la violence (« désespérément bête ») et a affirmé dans "Libération" du 10 avril 2007 : « ça fait vingt-cinq ans que ça dure, depuis "Mademoiselle Julie", avec Isabelle Adjani. Et depuis, j’ai tout essayé : m’expliquer, me taire, mais rien à faire, ça me colle à la peau. ».

Pour donner une idée du grand talent de Niels Arestrup, je propose ici quatre participations où sa prestation fut, à mon sens, vraiment excellente et exceptionnelle : deux films et deux pièces de théâtre, même si l’un des deux films est une adaptation d’une pièce dans laquelle il a également joué.


1. "Quai d’Orsay", film de Bertrand Tavernier (sorti le 6 novembre 2013)

J’avais lu et beaucoup apprécié "Quai d’Orsay", la bande dessinée très originale de Christophe Blain et Abel Lanzac, ce dernier étant le pseudonyme d’un jeune haut fonctionnaire (désormais connu) qui a été recruté au cabinet de Dominique de Villepin, alors Ministre des Affaires étrangères. J’avais adoré cette description de la vie quotidienne sans complaisance d’un cabinet ministériel, toujours survoltée, avec des trahisons, des coups bas, des blagues, des émotions, des envolées lyriques, des visiteurs du soir, etc. Un excellent livre pour comprendre les mécanismes du pouvoir. Un livre cependant incomplet puisque dans le cabinet, il manquait un personnage essentiel, celui de Bruno Le Maire.

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J’avais donc beaucoup d’appréhension lorsque j’ai appris qu’une adaptation au cinéma se préparait, avec Thierry Lhermitte pour le rôle du ministre. Très inquiet car ce premier rôle pouvait être thierry-lhermitté pour ne pas dire dynamité, mais le résultat fut une grande réussite. C’est dans des films comme celui-ci où l’on peut découvrir ou confirmer les bons acteurs : Thierry Lhermitte s’est effacé derrière son rôle, il est en tout cas fidèle au livre originel.

Dans ce film où joue aussi Julie Gayet (un rôle de la vamp, la directrice de cabinet adjointe un tantinet nymphomane), au-delà du héros (le jeune chargé de mission joué par Raphaël Personnaz), celui qui rend le film particulièrement attrayant et passionnant, fidèle au livre d’origine, c’est Niels Arestrup. Dans le rôle du directeur de cabinet un peu silencieux et calme, le contraire du ministre, qui règle tranquillement et posément les conflits les plus graves, Niels Arestrup campe un Claude Maupas qui est éclatant de vérité (avec le vrai dircab de Dominique de Villepin). Il n’a pas volé le César pour cette brillante interprétation.















2. "Diplomatie", film de Volker Schlöndorff (sorti le 5 mars 2014)

"Diplomatie" est d’abord une pièce de théâtre de Cyril Gély et mise en scène par Stéphan Meldegg qui fut créée au Théâtre de la Madeleine en janvier 2011 avec le même duo d’acteurs : Niels Arestrup et André Dussolier. Le film, sorti quelques années plus tard, est son adaptation très réussie réalisée par Volker Schlöndorff (qui va fêter ses 80 ans le 31 mars prochain). Ce réalisateur allemand est très connu pour avoir réalisé "Le Tambour" sorti le 3 mai 1979 d’après une œuvre de Günter Grass.

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Le scénario reprend en partie un contexte vrai : juste avant la libération de Paris, le gouverneur militaire allemand de Paris nommé le 7 août 1944, le général Dietrich von Choltitz (1894-1966), a reçu l’ordre de détruire complètement la ville de Paris, ce qui provoquerait également la mort de plus d’un million de personnes parmi les civils. En fait, la conversation nocturne n’aurait jamais eu lieu et l’ordre de destruction provenant de Hitler est également sujet à caution.

Le film se déroule dans la nuit du 24 au 25 août 1944, à l’hôtel Meurice à Paris, dans une rencontre entre le général allemand et Raoul Nordling (1882-1962), le consul général de Suède à Paris, qui essaie de le dissuader d’obéir à Hitler. Cette conversation, où Nordling, qui a fait une crise cardiaque quelques jours auparavant, tente tout type d’arguments, fait ainsi l’objet de ce film, avec Niels Arestrup pour Choltitz et André Dussolier pour Nordling.









3. "Le Souper", pièce de Jean-Claude Brisville (2015)

Écrite par Jean-Claude Brisville en 1989, "Le Souper" fut créé le 20 septembre 1989 au Théâtre Montparnasse à Paris avec une mise en scène de Jean-Pierre Miquel et avec Claude Rich et Claude Brasseur pour les deux principaux rôles (une adaptation cinématographique réalisée par Édouard Molinaro avec les mêmes acteurs est sortie le 23 décembre 1992). Elle fut reprise le 6 février 2015 au Théâtre de la Madeleine à Paris avec une mise en scène de Daniel Benoin et avec Niels Arestrup et Patrick Chesnais dans les deux principaux rôles.

Il s’agit d’une conversation fictive la nuit du 6 au 7 juillet 1815 à l’hôtel de Saint-Florentin à Paris, chez Talleyrand (1754-1838), ancien Président du gouvernement provisoire (du 3 au 14 avril 1814) et ancien Ministre des Affaires étrangères de Napoléon (qui vient d’abdiquer dans une capitale occupée), qui a invité Joseph Fouché (1759-1820), ancien Ministre de la Police de Napoléon et actuel Président du gouvernement provisoire (du 22 juin 1815 au 7 juillet 1815), pour parler de l’avenir de la France. Talleyrand est favorable à la restauration de la monarchie et au retour des Bourbons (Louis XVIII) tandis que Fouché préférerait le retour de la république. Finalement, Talleyrand redeviendra Ministre des Affaires étrangères avec le titre de Président du Conseil des ministres français (le premier de toute l’histoire de France) du 9 juillet 1815 au 26 septembre 1815, et Fouché Ministre de la Police pendant la même période, lors du début de la Restauration, sous Louis XVIII.









4. "Acting", pièce de Xavier Durringer (2016)

Mise en scène par Xavier Durringer qui en est également l’auteur (publiée en 2012 aux Éditions Théâtrales), la pièce "Acting" fut jouée en 2013, au Théâtre en Miettes à Bordeaux, dans le cadre du Festival de la Théâtrerie avant d’être reprise par lui-même pour le Théâtre des Bouffes-Parisiens à Paris en 2016-2017.

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L’histoire se déroule dans une prison où Niels Arestrup joue le détenu vétéran, ancien comédien. Kad Merah, nouveau détenu dans la même chambrée, assez maladroit, lui demande de lui donner des cours de comédie. La pièce est donc un long dialogue entre les deux détenus, avec, parfois, l’intrusion de deux autres personnages, un troisième détenu, muet, et le geôlier.






Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (07 février 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Niels Arestrup.
"Acting".
"Quai d’Orsay".
Michel Legrand.
Gérard Depardieu.
Maria Pacôme.
Ennio Morricone.
Francis Lai.
Bernadette Lafont.
Pauline Lafont.
Marthe Mercadier.
Jean Piat.
Jacques Brel.
Charles Aznavour.
Charlie Chaplin.
Maurice Chevalier.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190208-niels-arestrup.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/la-soucoupe-volante-de-niels-212450

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