« Je voudrais ici réaffirmer clairement : si dans l’Église, on détecte même un seul cas d’abus, qui représente déjà en soi une horreur, un tel cas sera affronté avec la plus grande gravité. Frères et sœurs, dans la colère légitime des personnes, l’Église voit un reflet de la colère de Dieu, trahi et frappé par ces consacrés malhonnêtes. L’écho du cri silencieux des petits, qui, au lieu de trouver en eux une paternité et des guides spirituels, ont trouvé des bourreaux, fera trembler les cœurs anesthésiés par l’hypocrisie et le pouvoir. Nous avons le devoir d’écouter attentivement ce cri silencieux étouffé. » (Le pape François, le 24 février 2019 au Vatican).


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La multiplication des affaires de pédophilie dans l’Église catholique partout dans le monde a conduit le pape François à organiser au Vatican, du 21 au 24 février 2019, une réunion extraordinaire de tous les présidents des épiscopats nationaux (environ 190) pour lutter contre les abus sexuels sur mineurs de l’Église. Le titre du synode était : "La protection des mineurs dans l’Église".

C’est un fait sans précédent et très positif. Toujours surprenant, le pape a décidé de prendre le taureau par les cornes et de vider cet abcès qui empoisonne les catholiques depuis longtemps. Pour cela, il a fait rencontrer ces évêques avec des victimes d’actes de pédophilie commis par des religieux afin de mieux comprendre leurs souffrances. Il y a deux sortes de scandales : les actes de pédophilie eux-mêmes, qui sont très graves (le cardinal australien George Pell en a été reconnu coupable le 26 février 2019), et la manière dont un diocèse "gère" une affaire de pédophilie impliquant un membre de ce diocèse (par exemple, le cardinal Philippe Barbarin à Lyon, qui a trop tardé avant d’agir à l’égard d’un prêtre encore au contact avec des enfants).

Face à ce qui était une grande muette (l’institution religieuse), les victimes non seulement crient justice mais aussi veulent en faire la publicité pour assainir le clergé. Le pape François cherche d’ailleurs à imaginer un moyen de mieux contrôler la sélection des futurs prêtres dans ce domaine (mais le même problème se pose dans le recrutement de fonctionnaires, professeurs, éducateurs, etc., tous ceux qui sont au contact avec des enfants et qui ne déclarent évidemment pas leurs penchants pédophiles dans leur dossier de candidature…).

Le 21 février 2019, le pape François a introduit ces journées de réflexion très franchement : « Face au fléau des abus sexuels perpétrés par des hommes d’Église contre des mineurs, j’ai pensé vous consulter (…). Le poids de la responsabilité pastorale et ecclésiale qui nous oblige à discuter ensemble de manière synodale, sincère et approfondie, sur la façon d’affronter ce mal, qui afflige l’Église et l’humanité, pèse sur notre rencontre. Le saint Peuple de Dieu nous regarde et attend de nous, non pas de simples et faciles condamnations, mais des mesures concrètes et efficaces à préconiser. Il faut être concret. ».

Il a ainsi fait parvenir à chaque participant un petit guide qui a servi de point de départ à la réflexion. On peut y lire au point 11 : « Consolider la collaboration avec toutes les personnes de bonne volonté et avec les agents des médias pour pouvoir reconnaître et discerner les cas réels de ceux qui sont faux, les accusations des calomnies, en évitant les rancœurs et les insinuations, les rumeurs et les diffamations. ».

Le point 16 : « Introduire des règles concernant les séminaristes et les candidats au sacerdoce ou à la vie religieuse. Introduire pour ces derniers des programmes de formation initiale et permanente pour consolider leur maturité humaine, spirituelle et psychosexuelle, ainsi que leurs relations interpersonnelles et leurs comportements. ».

Le point 17 : « Procéder pour les candidats au sacerdoce et à la vie consacrée à une évaluation psychologique par des experts qualifiés et accrédités. ».

Ou encore le point 21 : « Il est nécessaire de créer, là où cela n’a pas encore été fait, un organe facilement accessible pour les victimes qui souhaitent dénoncer d’éventuels crimes. Un organisme qui jouisse d’une autonomie également vis-à-vis de l’autorité ecclésiastique locale et composé d’experts (clercs et laïcs), sachant exprimer l’attention de l’Église à l’égard de ceux qui, dans ce domaine, se considèrent offensés par les attitudes déplacées de clercs. ».

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Il s’agit de rompre avec les ambiguïtés du passé et d’être intraitable pour l’avenir. Ainsi, le cardinal Theodore MacCarrick, ancien archevêque de Washington du 21 novembre 2000 au 16 mai 2006, accusé d’attouchements sur un adolescent, a été exclu officiellement de l’Église le 15 février 2019 (il avait démissionné du collège cardinalice le 27 juillet 2018).

Sur le papier, pourtant, la sévérité est de mise depuis une vingtaine d’années, plus sévère que la justice civile parfois (en levant la prescription). La procédure permet d’exclure de l’Église des prêtres accusés ou condamnés : « Dans les cas très graves où le procès civil criminel a déclaré le membre du clergé coupable d’abus sexuels sur des mineurs ou si la preuve est évidente, la Congrégation pour la doctrine de la foi peut choisir de soumettre l’affaire directement au Saint-Père en lui demandant d’émettre un décret de démission ex officio de l’état clérical. Il n’existe aucune procédure de recours canonique contre un tel décret pontifical. ». Ainsi, en 2011 et 2012, le pape Benoît XVI a réduit à l’état laïque près 400 prêtres pour abus sexuels (selon "La Vie" du 18 mars 2016).

Le plus important à retenir de cette réunion de quatre jours au Vatican, c’était le discours du pape François le 24 février 2019 (on peut le lire ici dans son intégralité). Même si le fait de mettre en parallèle les abus sexuels et les sacrifices d’enfants dans les rites païens ne m’a pas paru très adapté, c’est un discours extraordinaire de clairvoyance et d’efficacité. Le pape François n’a pas voulu cacher le phénomène qui concerne des millions d’enfants dans le monde qui sont victimes d’exploitation et d’abus sexuels : « Le théâtre des violences n’est pas seulement le milieu familial, mais aussi celui du quartier, de l’école, du sport et, malheureusement aussi ecclésial. ».

Le "malheureusement" n’était pas une tournure de style pour ce pape qui n’a pas la langue dans sa poche, mais surtout une colère : « L’inhumanité du phénomène au niveau mondial devient encore plus grave et plus scandaleuse dans l’Église, parce qu’en contradiction avec son autorité morale et sa crédibilité éthique. La personne consacrée, choisi par Dieu pour guider les âmes vers le salut, se laisse asservir par sa propre fragilité humaine, ou sa propre maladie, devenant ainsi un instrument de Satan. Dans les abus, nous voyons la main du mal qui n’épargne même pas l’innocence des enfants. Il n’y a pas d’explications satisfaisantes pour ces abus sur des enfants. ».

Il a ajouté : « Humblement et courageusement, nous devons reconnaître que nous sommes devant le mystère du mal, qui s’acharne contre les plus fragiles parce qu’ils sont images de Jésus. C’est pourquoi dans l’Église s’est accrue, ces temps-ci, la prise de conscience de devoir non seulement chercher à enrayer les abus très graves par des mesures disciplinaires et des procédures civiles et canoniques, mais aussi d’affronter résolument le phénomène à l’intérieur comme à l’extérieur de l’Église. Elle se sent appelée à combattre ce mal qui touche le centre de sa mission : annoncer l’Évangile aux petits et les protéger des loups avides. ».

Le pape François a considéré que les abus sexuels étaient aussi des abus de pouvoir : « Il est (…) difficile de comprendre le phénomène des abus sexuels sur les mineurs sans considérer le pouvoir, étant donné qu’ils sont toujours la conséquence de l’abus de pouvoir, l’exploitation d’une position d’infériorité de l’être abusé ans défense qui permet la manipulation de sa conscience et de sa fragilité psychologique et physique. ».

Pour le pape, il peut y avoir des "explications" mais il n’y a pas de "signification" : « Devant tant de cruauté, tant de sacrifices idolâtriques des enfants au dieu du pouvoir, de l’argent, de l’orgueil, de l’arrogance, les seules explications empiriques ne sont pas suffisantes ; elles ne sont pas capables de faire comprendre l’ampleur et la profondeur de ce drame : encore une fois, l’herméneutique positiviste montre sa limite. Elle nous donne une véritable explication qui nous aidera à prendre les mesures nécessaires, mais elle n’est pas capable de nous donner une signification. Et nous, aujourd’hui, nous avons besoin d’explications et de significations. Les explications nous aideront beaucoup dans le champ opérationnel, mais elles nous laisseront à mi-chemin. ».

La difficulté vient du mal intégré dans l’humanité : « Je voudrais vous le dire avec l’autorité d’un frère et d’un père, certes petit et pécheur, mais qui est pasteur de l’Église qui préside à la charité : dans ces cas douloureux, je vois la main du mal qui n’épargne même pas l’innocence des petits. (…) Et de même que nous devons prendre toutes les mesures pratiques que le bon sens, les sciences et la société nous offrent, de même nous ne devons pas perdre de vue cette réalité et prendre les mesures spirituelles que le Seigneur lui-même nous enseigne : humiliation, accusation de nous-mêmes, prière, pénitence. C’est le seul moyen de vaincre l’esprit du mal. C’est ainsi que Jésus l’a vaincu. ».

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C’est donc un véritable changement de paradigme. Le pape François se moque des conséquences de la publicité des scandales, et veut d’abord sauver ou, du moins, aider les victimes : « L’objectif de l’Église sera donc celui d’écouter, de défendre, de protéger et de soigner les mineurs abusés, exploités et oubliés, où qu’ils se trouvent. L’Église, pour atteindre cet objectif, doit se mettre au-dessus de toutes les polémiques idéologiques et des politiques journalistiques qui instrumentalisent souvent, pour des intérêts divers, même les drames vécus par les petits. L’heure est venue, par conséquent, de collaborer ensemble pour éradiquer cette brutalité du corps de notre humanité, en adoptant toutes les mesures nécessaires déjà en vigueur au niveau international et au niveau ecclésiastique. L’heure est venue de trouver le juste équilibre de toutes les valeurs en jeu et de donner des directives uniformes pour l’Église, en évitant les deux extrêmes d’un justicialisme, provoqué par le sens de la faute en raison des erreurs du passé et de la pression du monde médiatique, et d’une autodéfense qui n’affronte pas les causes et les conséquences de ces graves délits. ».

Concrètement et très clairement : « L’objectif premier de toute mesure est celui de protéger les petits et d’empêcher qu’ils soient victimes de tout abus psychologique et physique. Il convient donc de changer les mentalités pour combattre l’attitude défensive et réactive visant à sauvegarder l’Institution, au bénéfice d’une recherche sincère et décidée du bien de la communauté, en donnant la priorité aux victimes des abus dans tous les sens du terme. ».

Ce discours qui affronte la réalité glauque de certains membres de cette Église qui a longtemps cherché, par esprit d’institution, à cacher le mal d’une manière scandaleuse, est à tout niveau exceptionnel et prometteur. En cela, le pape François a justifié toutes les promesses qui s’étaient attachées à son élection il y a déjà six ans. On pourra toujours dire que cela arrive bien tard et je le comprends pour les victimes. Mais il faut savoir reconnaître que cela est arrivé, et qu’il vaut mieux tard que jamais. Le pape François a toujours montré sa compassion envers les victimes des abus sexuels dans l'Église, notamment en demandant pardon en août 2018 à Dublin.

Sans doute la génération de ses deux prédécesseurs, Jean-Paul II et Benoît XVI, tout en mesurant l’horreur et l’ampleur de ces abominations, n’avaient probablement pas la capacité psychologique à apporter une réponse collective et efficace pour combattre ce terrible fléau. Le pape François a su le faire, avec une belle vision collective et le sentiment convaincu que les scandales qui peuvent rejaillir sur l’institution ne sont rien face aux souffrances des victimes et que ce sont elles, elles seules, qui doivent focaliser l’attention et les efforts de l’Église.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (08 mars 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Discours du pape François le 24 février 2019 au Vatican (texte intégral).
La protection des mineurs dans l’Église.
Mgr Barbarin : une condamnation qui remet les pendules à l’heure.
Pédophilie dans l’Église : le pape François pour la tolérance zéro.
Document : rapport "Lutter contre la pédophilie" de l'épiscopat français publié en octobre 2018 (à télécharger).
Violences conjugales : le massacre des femmes continue.
Les étiquettes.
Le pape François demande pardon pour les abus sexuels dans l’Église.
Maurice Bellet.
Sœur Emmanuelle : respecter et aimer.
La "peur" de saint Jean-Paul II.
La canonisation de Jean-Paul II et de Jean XXIII.
La canonisation de Paul VI et de Mgr Romero.
Paul VI.
Mgr Oscar Romero.
Jean-Paul II.
Concile Vatican II.
Saint Nicolas II.
Barbe Acarie.
Divine douceur.
Le plus dur est passé.
Le début de la révolution luthérienne.
Saint François de Sales.
Le pape Formose.
Viens m’aider à aider !
Le pape François, une vie d’espérance.
Benoît XVI.
Les saints enfants de Fatima.
La révocation de l’Édit de Nantes.
La laïcité française depuis 1905.

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