« Je n’ai pas l’impression qu’il soit extrêmement honnête et je n’ai pas envie qu’il aille en prison. » (Geoffroy Lejeune, directeur de "Valeurs actuelles", le 11 mars 2019).



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Né bien après le début des aventures financières de Bernard Tapie, Geoffroy Lejeune, directeur de "Valeurs actuelles", reconnaissant qu’il n’y comprenait rien aux enjeux du (nouveau) procès qui a commencé ce lundi 11 mars 2019 au tribunal de grande instance de Paris, a exprimé sur LCI un sentiment contrasté qui pourrait être facilement partagé par un grand nombre d’observateurs malgré la haine ou la fascination qu’inspire l’ancien ministre de François Mitterrand.

Effectivement, Bernard Tapie est aujourd’hui un homme âgé, un vieillard, il a 76 ans, et il est très malade, il a deux cancers et il y a quelques mois, il a même arrêté ses traitements qui l’assommaient trop. Il n’est donc pas du tout un modèle de comportement pour les malheureuses personnes atteintes du même mal que lui, mais la loi Kouchner laisse l’entière décision au patient lui-même, c’est donc son droit le plus total de ne pas suivre les traitements prescrits, et cela le regarde, lui et les siens, mais j’insiste sur le fait qu’il ne doit pas être un exemple en la matière.

Le fait est qu’il tient. Encore. Il garde encore cette énergie folle qui en a fait un personnage atypique de l’histoire contemporaine. Il avait l’ambition de revenir sur scène (au théâtre donc) l’année dernière. Cette énergie débordante, cette soif de vivre lui a fait toucher un peu à tout, faute de n’être "rien" (au sens macronien du terme). D’abord la chanson, puis l’industrie. Une méthode Tapie rudement efficace pour lui (pas forcément pour l’industrie) : il rachetait des sociétés en liquidation, les assainissait et parfois, les faisait renaître. On a parlé de ses licenciements et de la vente des actifs, mais il fallait bien reconnaître que sans lui, c’était tout le personnel qui perdait son emploi parce qu’il aurait perdu son employeur.

Très vite, il a pu gagner largement sa vie et comme il n’était pas un homme prudent, il le montrait sans doute beaucoup trop, ce qui pouvait susciter des agacements sinon des jalousies. Il est devenu aussi animateur de télévision dans les folles années 1980 (émission "Ambitions"), au moment où le fric est devenu roi, la valeur suprême de la réussite sociale.

Il a cherché à acheter le château de Bokassa (1980), il a acheté quelques fleurons au franc symbolique, ensuite revendus plusieurs centaines millions de francs quelques années plus tard : La Vie claire (1980), Terraillon (1981), Look (1983), Testut (1983), Wonder (1984), Donnay (1988), etc. Il a eu quelques idées lumineuses (comme fabriquer des piles sans mercure ou adapter des fixations de ski aux pédales de bicyclette), mais généralement, les méthodes employées (pour acheter, redresser et revendre ses entreprises) pouvaient prêter à quelques critiques (au moins morales sinon juridiques).

Il a beaucoup touché au sport, cyclisme (La Vie claire) et football (Olympique de Marseille), et il a aussi été comédien, à la télévision, au théâtre et même au cinéma.

Comédien, sans doute est-ce le vrai métier des personnalités politiques dans ce grand théâtre qu’est la vie politique. Grande gueule, c’était un domaine qu’il ne pouvait pas laisser hors de sa portée. Et c’est cela qui lui a donné de fortes amitiés à gauche (dont Claude Bartolone), très étrangement, cette gauche fascinée par la réussite pécuniaire et le bagout, qui découvre l’argent et surtout, qui trouve en Bernard Tapie l’un des rares débatteurs efficaces face à …Jean-Marie Le Pen (qui, le 10 mars 2019, a confirmé pourtant que Bernard Tapie était bien venu le voir chez en mars 1993 pour que le candidat du FN sur sa circonscription restât au second tour, ce qui lui permettait d’être réélu). Interviewé le 28 janvier 1992 par Paul Amar sur FR3 (dans le cadre de la campagne des élections régionales en Provence-Alpes-Côte d’Azur), Bernard Tapie a déclaré, déclaration qu’il a toujours confirmée par la suite : « Celui qui (…) décide encore d’aller voter Le Pen, j’appelle ça un s@laud, et je continuerai jusqu’à la fin de mes jours à appeler ça un s@laud ! ».

Car Bernard Tapie a été élu député en 1988 à Marseille, à la surprise générale, avec quelques voix d’avance sur son concurrent UDF. Il a "épaté" François Mitterrand qui en a fait un ministre dans le gouvernement de Pierre Bérégovoy (entre deux mises en examen). Réélu en 1993, Bernard Tapie fut téléguidé par le vieux Sphinx pour torpiller la liste de Michel Rocard aux élections européennes de juin 1994, résultat, il a fait jeu égal. L’élection présidentielle de 1995 approchait et un nouvel effet Coluche risquait de faire éclater la classe politique, d’autant plus que l’absence d’un candidat socialiste crédible (Michel Rocard dans les roses, Jacques Delors trop fatigué, Laurent Fabius touché par le scandale du sang contaminé) risquait de lui ouvrir un boulevard. Les élections municipales à Marseille en juin 1995 étaient également cruciales après l’ère de Gaston Defferre (mort en 1986) qui n’en finissait pas de se terminer : Bernard Tapie était parmi les plus crédibles maires potentiels (il ne fut pas candidat et Jean-Claude Gaudin, président du conseil régional de PACA et ministre délégué, a été élu).

Les ennuis judiciaires ont alors commencé pour Bernard Tapie acculé judiciairement à la démission de son siège de député le 5 septembre 1996, et cela fait plus de vingt-six ans qu’il s’entremêle dans ses démêlées judiciaires, avec des hauts et des bas (ruine complète, arbitrage favorable de plus de 400 millions d’euros, jugement qui l’a annulé, etc.). Avec l’argent de l’arbitrage, Bernard Tapie est devenu également un patron de presse à Marseille, si bien qu’il a aussi cherché à pousser Ingrid Levavasseur à créer sa propre liste des gilets jaunes aux prochaines élections européennes de mai 2019.

Bref, quand on regarde ce parcours chaotique de héros de roman de gare, on se dit que si le personnage n’avait pas existé, il aurait fallu l’inventer, tellement il a personnifié les années Mitterrand, autant sociologiquement que politiquement.

Et c’est à ce titre que François Hollande a fait une erreur de jugement. Ce "produit politique" de François Mitterrand, il a cru qu’il était un "produit" de Nicolas Sarkozy. François Hollande en a même fait un symbole du sarkozysme, à tort. Si bien que depuis 2012, Bernard Tapie subit un plein acharnement judiciaire, au nom de l’antisarkozysme affiché du pouvoir socialiste (faute de mener une politique de gauche, il fallait bien quelques symboles pour perpétuer les apparences et l’hypocrisie).

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Car de quoi s’agit-il ? D’un arbitrage considéré comme trop favorable à Bernard Tapie et trop défavorable à l’État. Or, l’État était en procès avec Bernard Tapie depuis une vingtaine d’années. Quand Bernard Tapie fut nommé ministre, il devait quitter son entreprise Adidas. Il a donc demandé au Crédit Lyonnais de trouver un nouvel acquéreur. Bernard Tapie a vendu Adidas le 15 février 1993 pour 2,1 milliards de francs, le Crédit Lyonnais a revendu Adidas pour 4,6 milliards de francs le 26 décembre 1994 et Adidas a été coté le 17 novembre 1995 à la Bourse de Francfort pour 3,3 milliards de Deutsche Mark, soit 11 milliards de francs.

Bernard Tapie s’est senti légitimement "trahi" par le Crédit Lyonnais qui était son mandataire. S’il ne peut pas se prévaloir de la plus-value entre la vente réelle et la cotation deux ans plus tard (l’entreprise a pu être valorisée entre-temps), l’option des 2,6 milliards de francs de plus-values obtenus par le Crédit Lyonnais était connue avant la cession et aurait donc dû revenir à Bernard Tapie lui-même. C’est cette différence de 2,6 milliards de francs qui est en litige encore actuellement. Bernard Tapie n’a pas longtemps attendu et a réclamé 229 millions d’euros au Crédit Lyonnais (qui allait disparaître en raison de sa faillite au profit de LCL) dès le 4 juillet 1995.

Après plus de vingt-deux années de procédures judiciaires, l’État a finalement préféré le principe de l’arbitrage, accepté également le 25 octobre 2007 par Bernard Tapie. Le 7 juillet 2008, le tribunal arbitral a donné raison à Bernard Tapie en condamnant le CDR (le Consortium de réalisation créé par l’État pour liquider le passif du Crédit Lyonnais) à lui verser 405 millions d’euros, dont 45 millions d’euros à titre de préjudice moral. Le montant principal du litige fut défini à 240 000 euros avec les frais et honoraires divers et les intérêts légaux comptés à partir du 30 novembre 1994 (c’est-à-dire 111 millions d’euros).

C’est le montant du préjudice moral (45 millions d’euros) qui est certainement le plus douteux, mais l’arbitrage favorable sur le fond à Bernard Tapie ne me choque pas même si cela fait intervenir juridiquement de nombreuses notions qui s’entrechoquent dans les interprétations diverses et variées. Cela a expliqué l’absence de contestation de la Ministre de l’Économie et des Finances de l’époque, à savoir Christine Lagarde (devenue directrice générale du FMI), le 28 juillet 2008, considérant que les chances que l’État puisse gagner son procès contre Bernard Tapie étaient très faibles (et très coûteuses) et qu’il fallait donc stopper définitivement cette affaire au plus vite.

Mais cet arbitrage a été finalement défait sous le quinquennat de François Hollande jusqu’aux deux arrêts de la Cour de cassation du 30 juin 2016 et du 18 mai 2017 qui ont définitivement annulé l’arbitrage de 2008 et qui imposent à Bernard Tapie de rembourser les 405 millions d’euros perçus (il faut remarquer que de cette somme, Bernard Tapie avait payé 11 millions d’euros à l’administration fiscale qui réclamait jusqu’à 120 millions d’euros au titre des bénéfices industriels et commerciaux). Ce qu’a retenu surtout la Cour de cassation et les précédents jugements, c’est qu’il y avait collusions entre Bernard Tapie et certains des arbitres du tribunal arbitral qui n’aurait donc pas pris sa décision de manière impartiale (j’ai hésité entre la forme conditionnelle et l’indicatif, le jugement dit que c’est à l’indicatif mais sans preuve formelle).

On peut comprendre pourquoi, depuis 1995, Bernard Tapie (qui a déjà fait de la prison en détention provisoire puis en condamnation ferme pendant plusieurs mois pour l’une de ses nombreuses autres affaires judiciaires) n’a plus aucune envie de revenir sur le terrain politique (il n’est de toute façon plus en état), parce qu’il est convaincu que c’est à cause de la politique, de ce qu’il représentait comme danger de préempter l’électorat du centre gauche et de la gauche, qu’il a été assommé par toutes ces mésaventures judiciaires.

Même s’il encourt aujourd’hui sept ans de prison, il y a peu de chance pour que Bernard Tapie, âgé et malade, retourne en prison. Son enjeu dans le procès qui s’ouvre, c’est son honneur et cet honneur a été mis à rude épreuve. Il a probablement été très à l’écart de certaines réglementations, mais sur le fond du sujet actuel, la vente d’Adidas, il a probablement raison : il se serait fait flouer par le Crédit Lyonnais, qui avait été déjà condamné pour le même genre de méthode aux États-Unis dans l’affaire Excutive Life. La justice américaine est beaucoup plus rapide et sévère. En France, c’est un peu différent car le Crédit Lyonnais était une entreprise publique. Juge et partie…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (12 mars 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Bernard Tapie : faut-il encore s’acharner sur cet homme ?
Aquarius : 630 vies humaines et les sales eaux.
Grandeur et décadence de Bernard Tapie.
"Un jour, un destin" rediffusée le 4 janvier 2011 sur France 2.
Bernard Tapie, victime ?

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