« Il n’y a pas cinquante manières de combattre, il n’y en a qu’une, c’est d’être vainqueur. » (André Malraux, 1937).



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Si j’étais encore adolescent, j’utiliserais volontiers la formule "panem et circenses". Déjà parce que je viendrais de l’apprendre et l’adolescent adorait transmettre ses découvertes intellectuelles (en fait, l’enfant la connaissait déjà en lisant Astérix). Ensuite parce que mon peu de goût pour le football me le faisait stupidement haïr.

Et quand on est adolescent, on est entier, carré, on est pour ou on est contre. Je me voyais aller au milieu d’un stade en pleine finale de je ne sais quoi et crever le ballon devant tous les milliers de supporteurs médusés. Comme je courais vite, cela pouvait relever d’un défi à la Nicolas Hulot, pas le ministre mais l’animateur de télévision, celui audacieusement parodié en 1990 par Les Inconnus ("Nicolas Culot") pour un défi trash en plein dix-huitième arrondissement (inventeurs du selfie)…





Maintenant, je cours sans doute moins vite mais je ne m’intéresse toujours pas plus au football. Je ne m’intéresse toujours pas au football, mais je m’intéresse à la France et aux Français et en ce moment, les Français s’intéressent au football. J’ai compris ce mardi 10 juillet 2018 dans la soirée, et je m’en réjouis, que l’équipe de France de football serait en finale de la coupe du monde ce dimanche 15 juillet 2018 à 17 heures à Moscou, et le lendemain, que son adversaire serait l’équipe de Croatie (Comme Theresa May avait refusé de venir en Russie, heureusement que l’équipe d’Angleterre a perdu).

La présence même en finale est un exploit. Trois fois, en 1998, en 2006 et en 2018. Dont au moins une fois la victoire, le 12 juillet 1998. À l’époque, si j’ai bien compris, la Croatie avait été battue par la France, euh… reprenons, l’équipe de Croatie avait été battue par l’équipe de France en demi-finale. Donc, sentiment de revanche pour les joueurs croates. Qui ne doivent plus être de la même génération. Vingt ans, c’est plus long qu’une carrière de sportif. Donc, même sans victoire le 15 juillet 2018, il y a déjà de la fierté de concourir au plus haut niveau. Le calendrier est tel que c’est une double fête nationale. Après le 14 juillet.

Je ne m’intéresse pas au football mais je dois dire que je trouve dans ce football de la fierté bien placée. Je n’ai aucun mérite en tant que citoyen, d’autant plus que je ne suis même pas supporteur, on n’est vraiment fier que de ce dont on est responsable, mais il y a un esprit français de concorde qui convient bien aux temps troublés de l’époque. Ce n’est pas du chauvinisme, malgré le coq en emblème. Ce pourrait être justement un patriotisme dans le meilleur sens du terme, celui sportif, quand le mot n’était pas sali par le dopage et l’argent, celui qui signifie loyal, honnête, respectueux de l’adversaire et des règles.

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Éliminons d’abord les sujets connexes.

Oui, le football est une grande industrie. Une industrie juteuse. Mais elle n’est pas scandaleuse. Elle correspond à la loi de l’offre et de la demande. Ou du moins, elle n’est pas plus scandaleuse que le succès des disques de Johnny Hallyday. Les clubs sont payés par les droits de retransmission des matchs, et ces droits sont amortis par les publicités, mais ces publicités rapportent beaucoup parce qu’il y a beaucoup de téléspectateurs. C’est le principe de la société de consommation. Les énormes sommes d’argent en jeu ne sont que le résultat du nombre de personnes intéressées par le football.

Principe du nombre. Pour empêcher un tel succès, il suffit de ne pas consommer, de ne pas regarder les matchs à la télévision. Les écrivains sont très rares à pouvoir vivre de leurs écrits, mais certains sont millionnaires grâce à leurs livres. Juste un effet du nombre : au contraire des salariés, un artiste, un sportif, et même un agent immobilier, ne sont pas rémunérés en fonction du travail fourni (moyens) mais en fonction de l’impact de leur travail sur les consommateurs (résultats). Il n’y a rien de choquant à cela. Et j’ai même cru comprendre que ce n’étaient pas les joueurs qui gagnaient le plus d’argent dans le milieu du football…

D’ailleurs, de cette industrie du football, il y a des conséquences intéressantes. Par exemple (je n’ai jamais compris pourquoi), il y a plus de vente de téléviseurs. Sans doute en raison des promotions faites à cette occasion (j’avais besoin de remplacer un vieux tube cathodique au printemps 2012 et je m’en étais aperçu, il devait y avoir une coupe de football, peut-être européenne). Les statisticiens ont même pu déceler plus de naissances à la suite d’une grande victoire au football ! J’imaginais l’inverse : la fête des supporteurs consécutive à une victoire sportive devait être bien arrosée, et l’alcool me paraissait peu propice à la conception de bébés…

Éliminons aussi les récupérations politiques.

Bien sûr que si l’équipe de France gagnait la coupe du monde, le Président Emmanuel Macron aurait de fortes chances de gagner des points dans les sondages. Ce fut le cas pour Jacques Chirac (plus 14% !) et pour Lionel Jospin (Premier Ministre de cohabitation). Mais ces embellies sondagières sont toujours de courte durée : les Français ne sont pas des sots et savent faire la différence. Mais ils sont parfois influencés par leur humeur, leur bonne humeur (quand ils sont contents d’une victoire sportive) ou leur mauvaise humeur. Cela laisse entendre que le chef de l’État est véritablement le représentant du peuple et que le peuple ne lui laisse rien passer, tout est à son actif ou à son passif, même si une victoire ou une défaite en football ne lui incombe en aucune manière.

D’ailleurs, la première personnalité politique à avoir bénéficié de retombées politiques positives, c’est le Président de la Fédération de Russie Vladimir Poutine qui a inauguré le 14 juin 2018 la coupe du monde d’une manière très simple, directe et sympathique, en disant que la Russie était un pays ouvert et libre.

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Bouder le plaisir d’un peuple spontanément réuni aux Champs-Élysées parce que heureux d’une victoire en demi-finale, cela me paraît relever plus de l’aigreur personnelle que d'une réaction saine et réfléchie. Soyons clairs : si l’on était vraiment indifférent au football, on n’en parlerait pas, ni en bien ni en mal.  Si j’écris sur le sujet, c’est parce que la coupe du monde de football dépasse le domaine sportif pour atteindre le domaine national.

On pourra toujours rappeler que jouer au football, c’est mieux que brûler des voitures et que le joueur de football est finalement un modèle comme un autre, peut-être un modèle d’ascension sociale plus efficace que d’autres, que le modèle du médecin, de l’ingénieur, de l’avocat, etc. Plus collectivement, on pourra toujours dire qu’une confrontation entre deux pays est toujours mieux sur un stade de football que dans un champ de bataille en pleine guerre. Ou encore, qu’il vaut mieux des Français défilant aux Champs-Élysées pour célébrité une victoire sportive, aussi futile soit-elle (mais pas inutile), que défiler pour réagir à des actes de terrorisme qui auraient choqué les consciences (notons cependant que les attentats continuent encore, hélas, avec au moins trente morts au Pakistan le 11 juillet 2018, dans un attentat-suicide des talibans à Peshawar et dans un autre attentat à Jalalabad).

Je ne m’intéresse pas au football, mais je me pose cette question : pourquoi faudrait-il rejeter cette ferveur (certes très temporaire) lorsqu’une équipe sportive de son pays gagne ? Pourquoi considérer les supporteurs comme des imbéciles ? J’en connais beaucoup qui sont loin de l’être mais qui aiment s’amuser entre amis. Pourquoi ce sophisme indigent selon lequel il y aurait plus important que le football et qu’il ne faudrait plus vivre parce qu’il y a des pauvres, des demandeurs d’emploi, des personnes en situation de handicap, etc. qui demanderaient un peu plus à la solidarité nationale ? Pourquoi ne pas l’appliquer aux foules immenses devant le Louvre et devant les salles de concert (devant la Philharmonie de Paris, par exemple) ? Est-ce parce qu’il y aurait des divertissements nobles, qui mériteraient d’exister malgré toute la misère du monde, et les autres, qui seraient une honte tant que la misère du monde ne serait pas résolue ? La joie n’efface pas la lucidité.

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Les "nouveaux identitaires" (je ne sais pas comment les appeler autrement sans connotation péjorative) semblent s’inquiéter du renouvellement du slogan de la France "Black Blanc Beur", selon l’expression de 1998 désignant une équipe de France triomphante aux couleurs de la "diversité" (je n’aime pas le mot "diversité" pour désigner précisément la "diversité d’origines"). Même l’ancien Président du Conseil Constitutionnel Jean-Louis Debré a salué, sur LCI le jeudi 12 juillet 2018, cette diversité : « Aucun autre sport en France ne donne une telle image de diversité et de fierté. » pour dire : « On peut retrouver grâce à cette équipe le sentiment d’être français. ».

Mais que ces identitaires se rassurent ! Dans tous les cas, 2018 ne sera pas 1998. Même Julien Dray, le 10 juillet 2018 sur LCI, l’a admis. Même Laurent Joffrin l’a admis le 11 juillet 2018 dans "Libération" : « La nouveauté, s’il y en a une, c’est que les millions de supporteurs qui ont envahi les rues et les places mardi soir se foutent comme de leurs premiers crampons de l’origine des joueurs de l’équipe de France. (…) Ils agitent des drapeaux tricolores et chantent la Marseillaise, dans un patriotisme footballistique spontané et pacifique. Point de Blacks, de Blancs ou de Beurs : des attaquants, des buteurs et des tacleurs. D’où qu’ils viennent, ceux-là sont les héros d’une saga inoffensive, qui réunit le pays. ». Et de conclure : « Délivrez-nous de l’obsession identitaire : c’est peut-être le message de cette coupe du monde (…). Comme si le sentiment qu’il existe encore, malgré les heurts, les fractures, les déchirements, un creuset français, républicain, égalitaire, restait vivant dans l’inconscient national. À choisir, c’est l’hypothèse qu’il faut retenir, avec les précautions d’usage. » (11 juillet 2018).

Oui, laissons au peuple son plaisir d’être heureux que leur équipe gagne, et de faire la fête. Laissons les rabat-joie à leur amertume et misanthropie. S’il y a une chose qui a toujours marché avec le sport, c’est sa capacité à créer du liant social. Tant à petite échelle qu’à l’échelle planétaire. Il ne faut pas bouder ces petites fenêtres de joie, aussi dérisoires soient-elles.

Et puisque le sport est à la fête, saluons aussi l’exploit sportif, technique, collectif, un sport de haute compétition, résultat d’une collaboration internationale de dizaines de sauveteurs, celui d’avoir sauvé les treize personnes (dont douze enfants) coincées dans une grotte en Thaïlande, et évacuées entre le 8 et le 10 juillet 2018. Un plongeur est mort le 6 juillet 2018 pour cette cause, sauver ces enfants, et ceux-ci ont été heureusement sauvés. Alors, goûtons aussi cette bonne nouvelle malgré cette victime du devoir accompli, saluons avec la même ferveur cet exploit sportif d’un autre genre où l’adversaire est bien plus costaud parce qu’elle est la nature.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (13 juillet 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Communion nationale autour du ballon rond.
Faut-il haïr le football en 2016 ?
Les jeux olympiques de Berlin en 1936.
Les jeux olympiques de Londres en 2012.

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https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/communion-nationale-et-creuset-205953

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