« Il n’y a pas de fatalité extérieure. Mais il y a une fatalité intérieure : vient une minute où l’on se découvre vulnérable ; alors les fautes vous attirent comme un vertige. » (Antoine de Saint-Exupéry, 1931).


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Faut-il voir dans la date du 17 juillet 1918, il y a tout juste cent ans, pour la Russie, ce que fut la date du 21 janvier 1793 pour la France ? La triste mort du souverain, tué par des révolutionnaires sanguinaires ? D’un point de vue politique, l’élimination physique de la famille régnante permettait d’éviter tout risque de restauration, en principe car en France, il y a quand même eu Restauration, et même sans restauration, Napoléon a prouvé qu’il n’y avait pas besoin de famille dynastique pour créer une monarchie ex nihilo.

Le parallélisme révolutionnaire franco-russe ne conviendrait pourtant pas sur le plan historique. Du moins dans la forme. Les parlementaires révolutionnaires français ont jugé puis condamné très officiellement (ou ouvertement) leur ancien roi Louis XVI. Alors que les bolcheviks ont massacré leur ancien souverain et sa famille dans la plus totale opacité, dans la nuit du 16 au 17 juillet 1918 dans la cave de la villa Ipatiev à Ekaterinbourg, sur ordre de Lénine, selon les écrits de Trotski.

L’une des explications basiques, c’était que les armées "ennemies" étaient sur le point de s’emparer d’Ekaterinbourg et les bolcheviks risquaient de ne plus "contrôler" la famille impériale (les "Russes blancs" entrèrent effectivement dans Ekaterinbourg le 25 juillet 1918).

Onze personnes ont été assassinées dans ce massacre : l’ancien tsar, sa femme, leurs cinq enfants, ainsi que les quatre personnes qui ont accompagné la famille impériale dans son exil.

1. Nicolas II (né le 18 mai 1868 à Tsarskoïe Selo, la cité du tsar), l’ancien tsar (empereur) de Russie du 1er novembre 1894 au 15 mars 1917, a succédé à son père Alexandre III (1845-1894), n’était pas vraiment fait pour diriger les affaires d’un État et encore moins pour assurer une communication efficace auprès de son peuple. Quatre jours après son couronnement, le 30 mai 1896, lors d’une manifestation prévue pour les festivités, un mouvement de foule a provoqué la mort de 1 389 personnes identifiées au champ de Khodynka à Moscou. Traumatisé et avant d’aller au chevet des 1 300 blessés, le tsar participa malgré tout au bal (qu’il avait envisagé d’annuler) pour honorer l’ambassadeur de France, ce qui lui donna une mauvaise réputation. Considéré comme l’un des cinq hommes les plus riches de tous les temps, il a abdiqué le 15 mars 1917 à la suite de la première révolution russe (celle de mars 1917). Il fut le cousin germain de l’empereur d’Allemagne Guillaume II (1859-1941) et du roi d’Angleterre George V (1865-1936) qui ont eu, ces deux derniers, pour grand-mère commune la reine Victoria (1819-1901), dont le surnom de "grand-mère de l’Europe" n’était pas une vaine expression.

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2. Elle aussi petite-fille de la reine Victoria, Alexandra Federovna Romanova, anciennement princesse Alix de Hesse-Darmstadt (née le 6 juin 1872 à Darmstadt), s’est mariée au tsar Nicolas II le 26 novembre 1894 (quelques semaines après son accession au trône). Peu appréciée du peuple russe qui l’appelait "l’Allemande" (alors qu’elle n’aimait pas l’Allemagne et parlait, lisait et écrivait en anglais), elle avait introduit Raspoutine à la cour et ce dernier était son conseiller avec une influence considérable.

3. La première fille Olga (née le 15 novembre 1895 à Tsarskoïe Selo). Très volontaire, elle adorait lire.

4. La deuxième fille Tatiana (née le 10 juin 1897 à Peterhof, au palais impérial près de Saint-Pétersbourg), surnommée Tanya ou Tanouchka. Assez autoritaire, elle fut considérée comme la plus jolie des filles du tsar.

5. La troisième fille Maria (née le 26 juin 1899 à Peterhof), surnommée Ange, Macha ou Machka. Elle fut considérée comme la plus romantique et la plus sage des filles du tsar.

6. La quatrième fille Anastasia (née le 18 juin 1901 à Peterhof), surnommée Nastya ou Nastanka.

7. Le seul fils Alexis, le tsarévitch, héritier du trône (né 12 août 1904). Malade par la transmission du gène de l’hémophilie par sa mère, provenant de son arrière-grand-mère Victoria, Alexis fut plusieurs fois "sauvé" de ses hémorragies par Raspoutine à partir de 1905, ce qui conforta l’attachement de la tsarine et de ses enfants auprès du conseiller occulte.

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8. Le médecin de la famille impériale Evgueni Botkine (né le 27 mars 1865 à Tsarskoïe Selo). Fils du médecin des tsars Alexandre II et Alexandre III, il fut, à partir du 13 avril 1908, le médecin de Nicolas II et de sa famille qu’il a accompagnés dans leur exil intérieur. Son frère aussi était médecin. Parmi sa descendance, il y a eu son petit-fils Constantin Melnik (1927-2014), qui fut un proche de Michel Debré à Matignon et responsable des services de renseignement.

9. Le valet de chambre Alekseï Egorovitch Trupp (né le 20 avril 1856 à Madona, en actuelle Lettonie). Ancien colonel de l’armée impériale, il se mit au service personnel du tsar et l’a suivi dans sa disgrâce.

10. Le chef cuisinier Ivan Kharitonov (né le 14 juin 1870). Ayant suivi la famille impériale dans son exil, il connut le même sort qu’elle.

11. La femme de chambre Anna Stepanovna Demidova (née le 26 janvier 1878 à Tcherepovets), surnommée Niouta. Accompagnant la tsarine dans son exil, comme sa femme de chambre depuis 1901, elle fut diplômée de l’Institut Iaroslav, a obtenu un certificat d’enseignante, savait parler plusieurs langues et jouer du piano. Amoureuse du précepteur du tsarévitch Alexis, elle fut anoblie ainsi que sa famille par la tsarine.

Les personnages principaux viennent donc ici d’être présentés. Les filles (grandes-duchesses) étaient âgées entre 17 et 22 ans, le tsarévitch Alexis avait 13 ans, et le couple impérial 50 et 46 ans.

Une quinzaine de personnes au moins auraient participé au massacre. Parmi elles, il y aurait eu Imre Nagy (1896-1958), le futur acteur de la révolution hongroise en 1956, mais c'est probablement faux, car son nom dans les documents n’est jamais apparu qu’après l’écrasement soviétique à Budapest, pour discréditer le leader réformiste.

Les onze ont été fusillés dans des conditions terribles, parfois, achevés à la baïonnette et au revolver, dans la nuit du 16 au 17 juillet 1918. Les corps furent ensuite dénudés, transportés dans la forêt de Koptiaki, à une quinzaine de kilomètres de la villa impériale, certains aspergés d’essence et d’acide sulfurique pour y être brûlés, d’autre brûlés à la chaux vive. Le but était de les rendre méconnaissables. Le 20 juillet 1918, l’annonce de l’exécution du tsar a été publiée mais rien sur sa famille dont beaucoup ont cru à la survie après un transfert à Perm (certaines personnes se sont même fait passer pour l’une des quatre filles, par exemple Anna Anderson, morte le 12 février 1984, qui était persuadée d’être Anastasia).

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Plusieurs enquêtes ont été ordonnées (la première dès février 1919) pour savoir ce qu’il s’est réellement passé. Le massacre de la famille impériale a nourri de nombreuses rumeurs et hypothèses en raison du mystère de la disparition de leur corps. Ce fut environ trois quarts de siècle plus tard que la vérité a été clairement établie grâce à la technologie moderne d’identification par ADN que n'avaient pas imaginée les bolcheviks assassins.

Le chef du KGB Youri Andropov imposa à Boris Eltsine, alors chef du parti communiste de l’oblast de Sverdlovsk, de détruire la villa Ipatiev le 27 juillet 1977 pour éviter tout "tourisme" historique (la villa était pourtant classée monument national depuis 1974). Devenu Président de la Fédération de Russie, Boris Eltsine a fait exhumer en 1990 neuf des onze corps du massacre. Après sept ans d’expertises, tous ont été identifiés grâce à l’ADN, et il manquait cependant deux corps, ceux du tsarévitch Alexis et d’une de ses sœurs, Maria.

Le jour du quatre-vingtième anniversaire du massacre, le 16 juillet 1998, les neuf corps ont été finalement inhumés dans la chapelle Sainte-Catherine de la cathédrale Pierre-et-Paul de Saint-Pétersbourg (aux côtés notamment de Pierre Ier de Russie, Catherine II de Russie, etc.) en présence de Boris Eltsine et des descendants de la famille Romanov (cette cathédrale a été fermée entre 1919 et 2000). Entre 2000 et 2003, l’Église de Tous-les-Saints fut construite à Ekaterinbourg sur le lieu même de l’ancienne villa Ipatiev, et fut consacrée le 17 juillet 2003 par un représentant du patriarche de l’Église orthodoxe Alexis II de Moscou.

Des ossements découverts le 29 juillet 2007 près d’Ekaterinbourg ont été identifiés le 30 avril 2008 par des analyses ADN comme appartenant effectivement aux deux corps manquants, ceux du tsarévitch Alexis et de sa sœur Maria (résultats confirmés par d’autres analyses ADN le 25 juin 2008). À partir de cette dernière date, près de quatre-vingt-dix ans plus tard, il n’y a donc plus aucun mystère et la confirmation scientifique que toute la famille impériale a été effectivement massacrée cette nuit du 16 au 17 juillet 1918.

Boris Gryzlov, Président de la Douma d’État de Russie du 28 décembre 2003 au 21 décembre 2011, a reconnu le 7 juin 2008 que le massacre de la famille impériale fut un crime commis par les bolcheviks. Quant au à la Cour Suprême de Russie, après plusieurs années d’imbroglio judiciaire, son Présidium a réhabilité le 1er octobre 2008 le tsar Nicolas II et sa famille, considérés comme victime des bolcheviks qu’il condamna.

Politiquement, ce fut donc sous Vladimir Poutine (qui n’a rien d’un dirigeant communiste, rappelons qu’il n’y a plus de pouvoir communiste depuis Noël 1991) que le mystère a disparu définitivement. Partisan d’honorer la famille impériale et se plaisant à renouer avec la Russie impériale, Vladimir Poutine, comme son prédécesseur Boris Eltsine, ont su faire le "travail de mémoire" pour "pacifier" l’histoire de la Russie.

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Religieusement, ce fut avant même la chute du communisme que la famille fut canonisée. En effet, le Saint-Syndoe de l’Église orthodoxe des Russes de l’étranger a canonisé le 1er novembre 1981 les sept membres de la famille impériale et les quatre personnes à leur service en tant que martyrs. Douze autres proches de la famille impériale furent également canonisés à la même occasion, dont Élisabeth Federovna, sœur de la tsarine, assassinée par les bolcheviks le 18 juillet 1918 avec d’autres membres de la cour, et deux servantes (dont Catherine Adolphovna Schneider) assassinées le 4 septembre 1918 à Perm. Ces canonisations furent confirmées par l’Église orthodoxe russe le 20 août 2000.

À ma connaissance, Alexis et Maria n’ont encore pas été inhumés dans la Cathédrale Pierre-et-Paul de Saint-Pétersbourg, mais cela devrait se faire dans un proche avenir.

L'assassinat de la famille impériale a choqué la grande majorité des citoyens russes de l’époque et a montré la face réelle du bolchevisme et plus tard, du stalinisme, plus généralement, du communisme : la couleur rouge du drapeau représentait le sang qu’il a fait couler de si nombreuses fois, plus d’une centaine de millions de fois, dans l’histoire si tourmentée de ce siècle écoulé…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (16 juillet 2018)
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Pour aller plus loin :
Nicolas II et les bolcheviks : massacre familial.
Le nouveau sacre de Poutine.
Dmitri Medvedev.
Youri Gagarine.
Katyn.
Karl Marx.
La Révolution russe.
Spoutnik.
Hannah Arendt.
Totalitarismologie du XXe siècle.
Mstislav Rostropovitch.
Raspoutine.
Léonid Brejnev.
La fin de l’URSS.
La catastrophe de Tchernobyl.
Trofim Lyssenko.
Anna Politkovskaia.
Vladimir Poutine a 60 ans.
L’élection présidentielle de mars 2008.
Mikhail Gorbatchev.
Boris Eltsine.
Alexandre Soljenitsyne.
Andrei Sakharov.
L’Afghanistan.
Boris Nemtsov.
Staline.
La transition démocratique en Pologne.
La chute du mur de Berlin.
La Réunification allemande.
Un nouveau monde.
L’Europe et la paix.

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