« La victoire d’une grande cause ne se mesure pas seulement en atteignant le but final. C’est déjà un triomphe de se montrer à la hauteur de ses attentes au cours de sa vie. » (Nelson Mandela, 21 août 1989).


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L’équipe de France de football a remporté la coupe du monde de football le dimanche 15 juillet 2018 à Moscou. C’est la seconde fois qu’une telle victoire a été obtenue dans cette compétition, après le 12 juillet 1998. Vu le degré d’attente, de passion et d’intérêt populaire, cette victoire est avant tout une belle victoire et il n’y a qu’en France que certains ne veuillent pas la goûter à sa juste saveur. Les défaitistes, les snobinards, les rabat-joie, les pinailleurs, les aigris, etc. feraient mieux de s’isoler chez eux au lieu d’exprimer leur bile car ils devraient se rassurer, la France qui perd pourrait reprendre le dessus dans quelques semaines.

Dès le lendemain de la victoire, c’était la liesse aux Champs-Élysées lors du retour des guerriers reçus, en grandes pompes mais avec une grande décontraction, au Palais de l’Élysée par le Président de la République Emmanuel Macron. Évidemment qu’Emmanuel Macron n’y est pour rien sinon en participant, comme des dizaines de millions de Français, au soutien moral des joueurs français.

La France qui a gagné le Mondial de football n’est donc pas la France d’Emmanuel Macron, mais elle illustre très bien ce que le Président Emmanuel Macron voudrait promouvoir comme France. La France de la compétition. Notons que la réception à l’Élysée le 16 juillet 2018 aurait été maintenue même en cas de défaite à la finale, car atteindre la finale relevait déjà de l’exploit qu’il convenait de toute façon de saluer. Une France qui ose et une France qui croit en elle-même.

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Plusieurs leçons à tirer de cette victoire au-delà de la compétition sportive en elle-même et des manifestations de patriotisme spontanées plus ou moins bien placées. Il n’y a pas de victoire sans compétition, c’est-à-dire, dans la langue française, sans concurrence.

La compétition est un risque, celui de perdre. En fait, ce qu’Emmanuel Macron voudrait, ce n’est pas une France qui gagne (la victoire est un aboutissement, une finalité), mais d’abord une France qui veut gagner, c’est-à-dire, qui se donne les moyens mentaux, matériels, financiers et juridiques de vouloir gagner, ce sont les moyens de la victoire, entrer en compétition. Et quelle plus grande compétition que la globalisation qui n’a été voulue par personne mais qui est là, existe, et à laquelle il faut réagir ?

Une France qui entre en compétition, c’est une France du risque. La culture du risque est peu familière en France parce que le perfectionnisme y règne. On veut un beau tableau d’honneur, rien que des victoires. Et pour éviter les échecs, on ne concourt pas. Et pourtant, l’erreur est pédagogique. Un vieux latiniste m’avait appris ceci : c’est par l’erreur qu’on se forge les défenses pour être plus fort. Sans petits échecs, les gros échecs sont plus durs à encaisser et surtout, plus difficilement évitables.

On ne peut pas encourager les citoyens à prendre des risques dans leur vie, et donc, disons-le clairement, à créer leurs entreprises, car je me situe ici sur le plan économique, et ne pas saluer ce risque. Or, dans une compétition, tout le monde ne gagne pas. Paradoxalement, l’échec aussi doit pouvoir être salué et reconnu. Pas comme une infamie perpétuelle qui a jeté la honte sur des familles entières, mais au contraire comme une expérience, mal aboutie mais qui valait le coup, malgré tout, d’être tentée, d’être vécue.

C’est évidemment là que je reviens avec le sport, et si l’équipe de France de football a gagné, c’est sans doute grâce à son management très efficace.

Il y a d’abord le triptyque classique et néanmoins indispensable : le talent (sans talent, sans terrain initial propice, c’est difficile de gagner, d’être un champion), l’effort, c’est-à-dire le travail, la préparation (là, c’est le problème des personnes talentueuses : sans effort, leur talent est gâché, est mis en jachère, il faut au contraire faire fructifier le talent par l’effort), et enfin, eh oui, c’est valable dans tous les domaines, la chance, c’est-à-dire, les circonstances, bonnes ou mauvaises (elles peuvent être dans un sujet au baccalauréat, dans l’existence d’un business angel qui croit fermement à un projet d’innovation, dans l’amour pour une femme qui a encore le cœur libre, dans les difficultés des concurrents les plus redoutables, etc.).

Réduire une victoire à seulement de la chance est donc complètement stupide. La chance ne suffit pas même si elle fait partie des conditions nécessaires : elle n’est pas suffisante car il y a, au-delà du talent et de l’effort, un impératif absolu face à une occasion chanceuse : c’est l’intelligence de savoir la saisir, ce qui n’est pas forcément donné à tout le monde.

Je donne un double exemple dans l’histoire politique récente de la France, avec Lionel Jospin (période de la première victoire française au Mondial de football). En mars 1993, ce fut la bérézina pour les socialistes aux élections législatives. Lionel Jospin, ex-ministre et ex-chef du PS, fut lui-même battu dans sa circonscription près de Toulouse. Découragé, il décida d’abandonner la vie politique et de redevenir diplomate, comme il l’était en sortant de l’ENA. Il demanda à son ministre de tutelle, Alain Juppé, nouvellement nommé au Quai d’Orsay, un poste d’ambassadeur prestigieux (Berlin, je crois). Alain Juppé (qui s’en mordit les doigts par la suite) refusa. En 1995, l’absence de présidentiable socialiste évident (Michel Rocard sur le tapis par Bernard Tapie en juin 1994, et Laurent Fabius bloqué par l’affaire du sang contaminé) lui a ouvert un boulevard et il a su saisir sa chance. Doublement puisque, au premier tour de l’élection présidentielle de 1995, dominé par la rivalité entre Édouard Balladur et Jacques Chirac, il sortit premier, et, deux ans plus tard, il se retrouva Premier Ministre de la cohabitation la plus longue de la Cinquième République, dirigeant le gouvernement le plus long de la République (presque cinq ans). Malheureusement pour lui, une fois au pouvoir, il n’a pas su saisir sa chance d’être un sortant et a cru que son élection à l’Élysée ne serait qu’une formalité face à un Président vieillissant dont il n’a pas su évaluer correctement le potentiel restant, aveuglé par des sondages flatteurs. Dans cet exemple, le talent peut être confondu avec la compétence et l’intelligence, et le travail par à la fois la manière de gouverner et la manière de communiquer. La chance est loin d’être suffisante, évidemment.

Et ce triptyque n’est pas non plus suffisant pour pouvoir être le champion des champions. Il y a un parallélisme évident entre une équipe de sport collectif et un pays entier, une nation entière, car ce qui est valable pour une compétition de sport individuel ne l’est pas quand le collectif est là. En effet, il faut deux autres qualités pour être capable de gagner, deux qualités nécessaires mais, là non plus, pas forcément suffisantes : la passion et l’esprit d’équipe.

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La passion, c’est la foi en sa valeur, la confiance qu’on va gagner (c’est valable aussi pour les compétitions de sport individuel). La France, à cet égard (je parle du pays, pas du football), est largement en deçà de toutes les autres nations de ce point de vue : jamais un pays n’est composé d’autant de prophètes du défaitisme, d’apôtres du déclinisme, de gourous de la défiance, que la France. Croire en ses valeurs, croire en son potentiel, croire en sa puissance, ce n’est pas faire du bluff, c’est simplement activer le moteur de la réussite : si l’on ne croyait pas qu’on va gagner, les autres le croiraient encore moins. Qui les autres ? Les supporteurs, les clients, les électeurs, etc.

Le patriotisme aussi fait partie de cette passion et confiance en soi. Avez-vous vu beaucoup de voitures françaises en Allemagne ? aux États-Unis ? et combien de voitures allemandes en France ?

Pourtant, la France est l’une des premières nations scientifiques et technologiques. Le "on a gagné" du football pourrait se conjuguer par "on est un pays de science et de culture". Il suffit de regarder le classement par pays des Prix Nobel de physique, de chimie, de médecine, et pour la culture plus généralement, de Littérature (sans compter ceux qui l’ont refusé par orgueil suprême). Il suffit de regarder les succès technologiques comme Ariane, le Rafale, l’Airbus, le Concorde, le génie nucléaire, le TGV, la puce électronique, etc. (j’en oublie beaucoup).

Croire en nous, croire aux forces de notre pays, cela nécessite un état d’esprit, cela nécessite une éducation, une formation aussi, à défaut d’information. Savoir par exemple que la France est l’un des pays européens les plus attractifs pour les investisseurs étrangers. Ce n’est pas un hasard (on n’investit jamais quand on n’y croit pas). Avec des circonstances favorables pour la France (la chance !), à savoir le Brexit, qui va isoler économiquement Londres.

Mais là encore, la passion et la foi ne suffisent pas à la victoire. Il faut l’esprit d’équipe. En clair, le contraire du village gaulois ! C’est sans doute cet esprit d’équipe qui a fait la différence parmi les autres équipes ultraperformantes. Être soudé dans la compétition. Tous pour un et un pour tous.

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Je vais ici donner un petit exemple intéressant. Depuis plus d'une vingtaine d’années, il existe ce qu’on appelle des "doctoriales" qui sont une semaine de rencontres entre doctorants en fin de thèse dans un cadre particulier (plutôt agréable) rassemblés autour d’un projet commun, principalement économique. Les doctorants sont des chercheurs et sont donc des spécialistes techniques à haute valeur ajoutée mais savent-ils vendre leur savoir-faire, leur découverte, leur expertise ? C’est souvent leur talon d’Achille.

Car c’est le vrai problème de la France : notre pays a de très bons scientifiques, mais des valorisateurs assez médiocres. Faire de l’argent avec une découverte scientifique devrait être le credo d’une nation qui ne peut baser son économie que sur la haute valeur ajoutée (car dans l’incapacité à concurrencer les pays à faible salaire dans des domaines moins valorisables).

Mais en France, l’état d’esprit des chercheurs (je ne veux pas généraliser, il y a heureusement de très nombreuses exceptions) serait plutôt que la connaissance devrait être gratuite. Même le principe du brevet est peu accepté par les auteurs potentiels des brevets (il suffit de comparer par exemple le rapport entre Prix Nobel de sciences dures, c’est un critère comme un autre, et le nombre de brevets déposés, de chaque pays sur une dizaine d’années). Aux États-Unis, tout chercheur (même dans le public) a créé son entreprise pour exploiter financièrement ses travaux scientifiques. C’est très rare en France (on appelle cela "essaimage", ce qui est un très joli mot, français heureusement).

Les doctoriales ont justement pour objectif d’apporter cette sensibilisation économique aux apprentis scientifiques. Au-delà de l’intérêt du réseautage, comme dans toute formation professionnelle en général, il y a une meilleure connaissance de ce qu’est une entreprise (seule créatrice de richesse, rappelons-le !).

Ainsi, des projets sont proposés par groupe d’environ cinq ou six. Chaque membre du groupe a une fonction spécifique dans l’entreprise : directeur financier, directeur de la recherche, directeur commercial, directeur du marketing, directeur de la production, etc. Évidemment, au sein des doctorants, la fonction recherche et développement est la mieux connue puisque c’est leur métier. Le but du jeu est, en une semaine, d’imaginer un produit nouveau (même impossible à exister, c’est un jeu), et de préparer un business plan (à savoir, un plan de création et de développement d’une entreprise basée sur ce produit imaginaire. La semaine se conclut par une présentation de chaque groupe devant un jury de banquiers (c’est un jeu de rôles mais ce sont de vrais investisseurs) qui, à la fin, désigne le groupe qui aurait obtenu l’investissement si c’était la réalité (en fait, les membres du groupe gagnent un abonnement d’un an à une revue).

Il se trouve que la plupart des groupes sont très solides intellectuellement et même financièrement, et les différents projets sont très intéressants, très bien préparés, très bien présentés. C’est donc difficile, pour le jury, de départager les groupes. Et pourtant, ils ont trouvé un critère de différenciation très fort, et ce critère est essentiel dans la réussite d’un projet d’entreprise : l’esprit d’équipe. Dans les présentations, certains groupes sont très à l’aise collectivement, lors d’une question, c’est le membre "spécialisé" de la question (selon le thème) qui répond naturellement. Dans d’autres groupes, au contraire, c’est toujours le même qui répond aux questions (prenant naturellement le leadership, peut-être parce qu’il est un "leader" ou que les autres sont plus timides, qu’importe la raison). C’est le groupe qui a travaillé le mieux collectivement, c’est-à-dire qui a montré la meilleure cohésion de groupe, qui a finalement gagné le jeu.

En ce sens, au-delà des conséquences sur le sport lui-même (augmentation du nombre de jeunes voulant jouer au football), la victoire de la coupe du monde de football devrait faire réfléchir l’Éducation nationale et plus généralement, la nation elle-même, sur les moyens de renforcer l’esprit d’équipe en France. Tout le monde est indispensable pour gagner, même ceux qui pensent qu’ils sont inutiles. Car personne n’est inutile. S’il y a un enseignement à garder de cet événement sportif, c’est bien celui-ci : il faut développer l’esprit d’équipe en France. Et avec l’équipe de football, cela permet d’avoir un bon modèle de management, au-delà de toute considération technique. Vive la République, comme disent justement ces joueurs amoureux de la France qui leur rend bien aujourd’hui.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (17 juillet 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
La France qui gagne.
Communion nationale et creuset républicain.
Faut-il haïr le football en 2016 ?
Les jeux olympiques de Berlin en 1936.
Les jeux olympiques de Londres en 2012.

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