« Il fut (…) un homme généreux et passionné, menant une vie tournée vers les autres, au service de son pays, animée par la solidarité internationale. Une vie qu’il avait voulue orientée par "la quête du bonheur", le titre de l’un de ses livres. Roland incarnait l’élégance et l’intelligence, le raffinement dans l’analyse et l’écriture. (…) Il aimait "la culture au présent". Il fut longtemps le lien actif méthodiquement construit entre le parti communiste et le monde de la culture et de la création. » (Patrick Le Hyaric, directeur de "L’Humanité" depuis 2000, le 25 février 2019).


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L’ancien directeur du journal "L’Humanité", à l’époque officiellement "l’organe central du parti communiste français", Roland Leroy est mort à 92 ans ce lundi 25 février 2019 à son domicile dans l’Hérault (à Clermont-l’Hérault). Né dans la banlieue de Rouen le 4 mai 1926 (quelques jours après la reine d’Angleterre !), Roland Leroy fut un dirigeant du parti communiste français (PCF) très influent pendant une trentaine d’années (milieu des années 1960 à milieu des années 1990).

Au début des années 1980, je suivais chaque semaine avec assiduité l’émission "Vendredi Soir" sur France Inter, entre 19 heures et 20 heures, où débattaient de l’actualité quatre éditorialistes de courants politiques différents. Cela pourrait être très ordinaire de nos jours car tous les médias (radio, télévision) organisent maintenant tous les jours ce genre de débat, mais à l’époque, c’était très novateur. Il y avait quelques débats entre personnalités politiques, des chroniques politiques univoques, mais jamais, jusqu’à cette émission, de confrontation directe entre éditorialistes antagonistes, ce qui était très intéressant pour le débat des idées puisque les engagements politiques étaient ainsi dépouillées d’éventuelles postures personnelles ou partisanes.

Parmi ces quatre éditorialistes, l’un représentait l’UDF (Henri Amouroux), un autre le RPR (Jean d’Ormesson, ou Pierre Charpy), un troisième le PS (Claude Estier, ou Jean Daniel, etc.), enfin, le quatrième représentait le PCF (Roland Leroy, Claude Cabanes, etc.). Certains d’ailleurs étaient ouvertement engagés, comme Claude Estier, député PS de Paris, ou encore Roland Leroy, député PCF de Rouen.

En effet, fils d’ouvriers, Roland Leroy fut d’abord un engagé communiste dès mai 1943. Il s’engagea aussi dans la Résistance dès l’âge de 15 ans en 1941, avec d’autres collègues alors qu’il était déjà cheminot. Il a participé à des déraillements, à des sabotages de trains et à des éliminations de soldats nazis.

Cheminot comme son père, il fut un apparatchik du parti communiste, prenant progressivement de plus en plus de responsabilités au sein de l’appareil (il fut repéré très vite par l’école des cadres comme un esprit "très vif" et "intelligent", "joyeux" et "volontiers moqueur") : secrétaire fédéral de Seine-Maritime de 1948 à 1960, membre de la commission centrale de contrôle financier de 1960 à 1954, membre du comité central (sorte de parlement du PCF) de 1956 à 1994, membre du secrétariat du comité central de 1960 à 1979, et membre du bureau politique de 1964 à 1994.

Alors qu’il aurait dû être promu membre du comité central au 13e congrès à Ivry-sur-Seine du 3 au 8 juin 1954, Auguste Lecœur (secrétaire à l’organisation) l’aurait disgracié. Il a dû attendre le 14e congrès au Havre du 18 au 21 juillet 1956 pour entrer dans ce si convoité comité central (d’abord suppléant, puis membre titulaire au 15e congrès à Ivry-sur-Seine du 24 au 28 juin 1959). Il avait alors 30 ans, et surtout, il venait d’être élu député.

En 1960, il fut nommé par Maurice Thorez secrétaire national, d’abord chargé du secrétariat, puis de 1967 à 1974, chargé des relations avec les étudiants et les intellectuels. Ami très proche de Louis Aragon, il participa à une table ronde commune avec Jean d’Ormesson à l’occasion d’un colloque organisé par le PCF pour le trentième anniversaire du grand écrivain (en novembre 2012 à l’Espace Niemeyer), ce qui fut l’une de ses dernières participations publiques. Il fut aussi très proche notamment d’Elsa Triolet, Louis Althusser, Jean Ellenstein et Picasso.

Dans "L’Humanité" du 11 juillet 2014, répondant aux questions de Pierre Chaillan, Roland Leroy a raconté comment il avait appris la nouvelle de la mort de Maurice Thorez (1900-1964), le 11 juillet 1964, alors qu’il était l’un de ses proches collaborateurs. Il se trouvait alors à Moscou et le fils de Maurice Thorez, Pierre Thorez, qui venait d’avoir son baccalauréat (tout comme la fille de Roland Leroy), se rendait à Moscou : « J’ai appris le décès de Maurice Thorez par les dirigeants soviétiques une heure avant l’arrivée de l’avion de Pierre [Thorez]. La nouvelle n’avait pas encore été rendue publique. Je me suis alors retrouvé chargé de lui annoncer la nouvelle de la disparition de son papa. Après l’avoir accueilli à la descente de son avion, je l’ai emmené visiter le parc Gorki à Moscou. Dans la voiture, je lui ai dit que son père avait eu un grave malaise et dans le parc, que son père était mort. ».

Dans cette même interview, Roland Leroy a fait état de quelques souvenirs sur Maurice Thorez : « Je le connaissais depuis mon enfance passée au sein d’une famille ouvrière. (…) Il était venu à un meeting au Petit-Quevilly prononcer un discours de la main tendu aux catholiques auquel j’ai assisté avec mon père et mes frères. Et puis, plus tard, en tant que secrétaire fédéral, je me retrouvai à ses côtés, comme lors de son discours très important de Rouen. ».

Roland Leroy avait été très étonné lorsqu’en 1960, dans sa propriété de Bazainville, Maurice Thorez lui avait proposé d’entrer au secrétariat du comité central (où siégeaient notamment Waldeck Rochet, Jacques Duclos, Gaston Plissonnier) : « Il m’a simplement dit : "Voilà, le secrétariat est un peu affaibli parce qu’il y a des problèmes politiques. Jacques Duclos, souffrant, est un peu fatigué. Le secrétariat doit être renforcé. Je vais donc proposer à la prochaine session du comité central que tu sois élu". (…) Le jour où il m’a fait cette proposition, j’ai été surpris. ».

Dans un article biographique rédigé le 29 août 2012 sur le site maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/, Claude Pannetier a décrit Roland Leroy ainsi : « Figure majeure du communisme de la deuxième partie du XXe siècle (…). Proche des plus hauts dirigeants, il ajoutait à ses qualités de cadre et de conférencier, une aisance dans les relations avec ses interlocuteurs, qu’ils soient communistes ou non. Son charme joua beaucoup dans ses relations avec les intellectuels dont il eut la responsabilité au PCF, mais sa sociabilité et son style de vie le desservirent. En concurrence avec Georges Marchais pour accéder à la plus haute fonction du parti, toutes ces propriétés sociales et intellectuelles concoururent à un choix qui lui laissa pour l’essentiel la direction de la presse et la réputation d’un grand homme de culture associée à celle d’un communiste réservé sur l’alliance avec les socialistes. ».

Roland Leroy chercha aussi à s’implanter localement, mais au début, il fut souvent battu aux élections : aux cantonales de 1949 (à Pavilly), aux législatives du 17 juin 1951 (première circonscription de Seine-Maritime), à la législative partielle des 30 novembre et 14 décembre 1952 (sans succès mais avec une progression en un an et demi, passant de 26,6% à 31,5% des voix). Il fut ainsi élu député de Seine-Maritime le 2 janvier 1956 (à l’âge de 29 ans) avec 30,5% des voix permettant de faire conquérir deux sièges (le mode de scrutin sous la Quatrième République était un peu compliqué, c’était à la proportionnelle avec apparentement qui donnait un levier majoritaire). Roland Leroy était troisième de liste en 1951 et deuxième de liste en 1956. Sa campagne en 1956 fut basée sur la paix en Algérie et sur la laïcité, thème choisi pour affronter deux députés sortants démocrates-chrétiens (MRP), Jean Lecanuet et André Marie.

Roland Leroy fut un député "fainéant", en ce sens qu’il négligeait son travail de parlementaire pour ne se consacrer qu’à ses activités d’apparatchik. En presque trois ans de mandat, il n’est intervenu qu’une seule fois pour une question à un ministre le 2 mars 1956, et encore, le ministre, pour protester contre la question, est parti avant la fin de sa formulation. Le 12 mars 1956, Roland Leroy comme ses autres collègues communistes, ont voté les pouvoirs spéciaux au gouvernement de Guy Mollet pour faire la paix en Algérie. Il l’a regretté le 8 juin 2001 dans une interview accordée à Jean-Paul Monferran dans "L’Humanité" en disant que le PCF avait cru que par ce vote, il aurait limité l’alliance entre la SFIO et le "centre-droit", ce qui n’a pas été le cas (en revanche, Roland Leroy n’avait pas participé aux débats du comité central du PCF car il n’en était pas encore membre, il n’a participé qu’aux discussions du groupe parlementaire).

Il fut battu aux élections législatives de novembre 1958 ainsi qu’à celles de novembre 1962. Il fut réélu député en mars 1967, en juin 1968, en mars 1973, et en mars 1978, ce qui lui a permis de siéger à l’Assemblée Nationale de 1967 à 1981. Il fut ensuite battu en juin 1981, devancé au premier tour par le candidat socialiste qui a gagné le second tour avec son soutien. Roland Leroy a pu retrouver son mandat de député grâce au scrutin proportionnel (qui est le scrutin par excellence pour faire élire des apparatchiks), en mars 1986 jusqu’en juin 1988.

La fin des années 1960 et les années 1970 furent sans doute les années où Roland Leroy fut le plus influent au sein du parti communiste. Peu enthousiaste pour l’union de la gauche derrière François Mitterrand, il participa pourtant à toute l’aventure, bien avant la crise de mai 1968.

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Ainsi, Roland Leroy a fait partie de la délégation du PCF dirigée par Waldeck Rochet (1905-1983) lors de la première réunion d’union de la gauche, le 13 décembre 1966, au siège de la FGDS (Fédération de la gauche), rue de Lille à Paris. Waldeck Rochet était le secrétaire général du PCF du 17 mai 1964 au 17 décembre 1972. Dans la délégation communiste, il y avait, outre François Billoux, Étienne Fajon et Paul Laurent, celui qui fut pendant une trentaine d’années le rival politique de Roland Leroy, à savoir Georges Marchais (1920-1997), secrétaire général adjoint du 8 février 1970 au 17 décembre 1972, puis secrétaire général du PCF du 17 décembre 1972 au 29 janvier 1994. Dans les faits, Georges Marchais dirigeait le PCF dès le 4 juin 1969 en raison de la santé très fragile de Waldeck Rochet qui s’était fait opérer d’une tumeur au rein à Moscou en juin 1969.

Dans ses "Cahiers secrets", la journaliste Michèle Cotta a raconté la réunion PCF-FGDS du 13 décembre 1966 : « Je remarque que Roland Leroy, visage aigu, tout en angles, sourire ironique aux lèvres, ricane en s’adressant à Georges Marchais, tout bas, sans que personne, pas même sans doute Waldeck, en salamalecs avec Mitterrand, n’entende. Qu’est-ce que se disent ces deux-là, qui n’ont pas l’air d’avoir leur langue dans leur poche ? Je ne le sais pas. Je ne le saurai sans doute jamais, mais je suis étonnée de les voir ainsi spectateurs de la rencontre, comme s’ils étaient extérieurs à ce qu’il s’y passe. ». En fait, la journaliste à l’époque de "L’Express" a su un an et demi plus tard que Roland Leroy et Georges Marchais se moquaient de François Mitterrand qui avait demandé à un collaborateur de prendre son manteau, montrant un culte de la personnalité plus affirmé qu’au sein du PCF.

En 1968, il y a eu une ligne "Waldeck Rochet-Leroy" contre les autres dont Georges Marchais au sein du PCF. Dans un dîner avec Michèle Cotta le 6 octobre 1993, Roland Leroy lui raconta le voyage d’une délégation communiste française à Moscou en 1968 pour protester contre la disgrâce de Khrouchtchev : elle fut accueillie par Mikhaïl Souslov, qui a joué le rôle principal pour écarter Khrouchtchev du pouvoir et le remplacer par Brejnev. Ce dernier était présent mais muet « qui leur est apparu engoncé, enfoncé dans une sorte de torpeur » (Michèle Cotta).

Même si Roland Leroy n’y croyait pas beaucoup, il dirigea les négociations avec les socialistes dans la rédaction du programme commun au début des années 1970 (à la Fête de l’Humanité de septembre 1981, juste après la victoire de l’union de la gauche, il a commencé à critiquer les reculs du gouvernement socialo-communiste par rapport au programme commun).

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À défaut d’avoir été secrétaire général du PCF, la grande affaire de Roland Leroy fut le journal "L’Humanité" dont il fut le directeur de 1974 à 1994, prenant la succession d’Étienne Fajon et, auparavant, de Marcel Cachin et Paul Vaillant-Couturier. Il a commencé par une campagne pour dénigrer Alexandre Soljenitsyne qui venait de publier "L’Archipel du goulag", considéré comme de la désinformation pour discréditer l’URSS.

Limogé du secrétariat par Georges Marchais en 1979, mais restant encore au bureau politique, Roland Leroy fut souvent brimé par les proches du secrétaire général et fut victime de plusieurs rumeurs sur son mode de vie.

Le 9 septembre 1989, peu avant la chute du mur de Berlin, pendant la Fête de l’Humanité, Roland Leroy expliquait qu’il soutenait le gouvernement hongrois qui prenait ses distances avec l’URSS (Roland Leroy a passé beaucoup de ses vacances au Lac Balaton en Hongrie, mais il était en vacances en Tchécoslovaquie quand les chars soviétiques sont entrés à Prague en été 1968). Cependant, à partir de cette date, chaque Fête de l’Humanité fut moins prometteuse que la précédente, jusqu’à l’effondrement de l’URSS en 1991. Roland Leroy, qui présidait traditionnellement la fête, a arrêté de jouer ce rôle après 1993 : « Roland Leroy, apparemment, en a assez de jouer les Monsieur Loyal d’une fête à laquelle il ne croit plus et qui ne lui rapporte plus rien. » (Michèle Cotta, le 4 septembre 1992).

Le 13 septembre 1992, Michèle Cotta a raconté sa rencontre à la Fête de l’Humanité de la veille : « Ils savent bien, Roland Leroy et [Georges Marchais], qu’ils peuvent au mieux conserver le PC comme il est aujourd’hui, dans cet état rabougri, quasi désespéré, mais que leur mort est inéluctable, que le XXe siècle est fini, que leur cause est perdue. Je les trouve tous les deux si intimement liés, amis/ennemis depuis les années 1950, aujourd’hui confrontés à la même réalité, celle de l’agonie du parti communiste français, qu’ils ne peuvent même plus s’accuser l’un l’autre d’avoir perdu. ».

L’heure de leur retraite, la retraite de Georges Marchais et de Roland Leroy, a sonné au 28e congrès à Saint-Ouen du 25 au 29 janvier 1994. Malade, Georges Marchais a laissé son poste de secrétaire général du PCF à un parfait inconnu du grand public, Rober Hue. Quant à Roland Leroy, il a quitté la direction de "L’Humanité".

Dans ses "Cahiers secrets", Michèle Cotta a conclu ainsi cette fin de règne : « C’est la femme de Leroy qui me cita en confidence le nom de Robert Hue comme étant l’homme auquel Leroy et Marchais avaient ensemble décidé de laisser les clefs du PC [en septembre 1993]. (…) Pourquoi cette proposition a-t-elle été faite ‘un commun accord avec Leroy ? Parce que Marchais savait bien que si Roland Leroy ne pouvait plus occuper sa place pour des raisons d’âge ou d’énergie, nul ne la prendrait sans obtenir sa neutralité bienveillante. Je crains que les deux ne se soient mis d’accord sur quelqu’un qui ne ferait d’ombre ni au trop populaire Marchais, ni au trop intellectuel Leroy. » (25 janvier 1994).

Soutenant la candidature de Jean-Luc Mélenchon en 2017, Roland Leroy a analysé la situation politique préprésidentielle dans "L’Humanité" du 18 octobre 2016 : « Le seul moyen de faire reculer l’extrême droite et de battre la droite est de recréer un espoir à gauche. Ce qui implique évidemment de proposer une rupture franche avec les politiques menées alternativement par la droite et la gauche depuis des décennies. (…) Chacun peut voir que Jean-Luc Mélenchon est le mieux à même de représenter le rassemblement à construire. (…) Qu’il soit notre candidat, et ouvrons la discussion. Nous ne sommes pas d’accord sur tout, c’est certain. (…) Mais nous pouvons parfaitement nous entendre. ».

Roland Leroy avait admis en 2012 l’aveuglement des responsables communistes français sur ce qu’il s’était passé à Prague en 1968 ou encore sur Staline. Pourtant, encore dans la période récente, il semblait encore croire à une marche à reculons de l’histoire politique de la France aux côtés des thuriféraires anachroniques de Castro et Chavez


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (25 février 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :

France Culture a consacré une série de cinq entretiens de 30 minutes au parcours politique de Roland Leroy : "À voix nue : Roland Leroy, toute une vie de communisme" (propos recueillis par Stéphane Manchematin), diffusés du 18 au 22 juin 2012 à 20 heures.

Roland Leroy.
Georges Séguy.
Le communisme peut-il être démocratique ?
Karl Marx.
Claude Cabanes.
Michel Naudy.
Paul Vaillant-Couturier.
La Révolution russe de 1917.
Jacques Duclos.
Staline.
Georges Marchais.
Front populaire.
Jean Jaurès.
Léon Blum.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190225-roland-leroy.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/roland-leroy-tout-pres-du-pouvoir-212995

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/02/25/37130467.html