« Personne ne vous demande d’oublier cette différence mais, en acceptant celle des autres, vous faites accepter la vôtre. » (5 mars 1987).


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Le romancier Michel Déon est né il y a un siècle, le 4 août 1919 à Paris. Il est mort il y a deux ans et demi, à 97 ans, le 28 décembre 2016 à Galway en Irlande. Avoir 20 ans en 1940 pose son existence dans l’histoire dramatique du monde. Au contraire d’autres écrivains, Michel Déon ne fut pas un résistant. Passant son adolescence dans les beaux quartiers de Paris et à Monaco (où son père travaillait), étudiant le droit à Paris dans les années 1930, Michel Déon, au contraire, fut un monarchiste et, jeune journaliste, il fut, après son engagement volontaire entre 1940 et 1942, secrétaire de rédaction à la revue "L’Action française" auprès de Charles Maurras à Lyon, jusqu’en 1944. Michel Déon s’est enorgueilli d’avoir été probablement le dernier à avoir discuté avec Charles Maurras libre. Mais pas d’avoir eu cet engagement de jeunesse.

Aux côtés de Charles Maurras, il a probablement bénéficié du même effet que Jacques Laurent (1919-2000), bientôt son ami, qui disait : « Maurras m’a protégé de la sensibilité romantique ; il a contribué à m’en détourné (…), ce qui est très utile quand on a dix-huit, vingt ans… Il m’a éloigné de cet état d’esprit romantique partagé par tant de jeunes de l’époque, qui les a poussés aussi bien vers le communisme que vers le fascisme. » (Entretien avec Jean-Luc Delblat, le 11 juin 1991 à Paris).

En effet, il ne faut pas voir Michel Déon comme un vieux réac : c’était d’abord un jeune réac monarchiste qui a abandonné très rapidement toute idéologie politique après la guerre pour se consacrer à ses deux passions, l’écriture (comme journaliste et comme romancier) et les voyages (il a séjourné dans de nombreux pays autres que la France, dont l’Irlande, le Portugal et la Grèce). Or, à cette époque d’après-guerre, un intellectuel s’engageait "forcément" …pour le communisme.

Le décrivant lors de la séance à l’Académie du 5 janvier 2017, l’ancien ministre Xavier Darcos faisait état de son « tempérament complexe » : « Il avait beau rester constamment découvreur et globe-trotteur, il n’était pas pour autant homme à se renier ou à oublier. Il conjuguait liberté et attachement, conservant (je le cite) "un certain anarchisme de droite et un pessimisme qui vise à la lucidité". Il avait une méfiance instinctive face aux raisonneurs vindicatifs ou aux théoriciens abstraits, et il semblait doté d’une capacité innée à repérer, pour les fuir, les ridicules et les fâcheux. Mais sa lucidité ne le rendait pas sectaire, misanthrope ou agressif. Il conservait indulgence, drôlerie, humour. Il avait ce sens du relatif propre aux grands voyageurs, qui en ont vu d’autres. Son ironie cachait beaucoup de tendresse, surtout pour les écrivains, quels qu’ils fussent, car sa curiosité pour les livres fut le moteur de sa vie. Presque centenaire mais toujours vert, Michel Déon résistait au temps par une faculté de vivre intense et discrète. La mort semblait l’avoir oublié. Avec lui s’estompe une certaine France, qu’on donnait en modèle aux écoliers de jadis, celle de l’honnête homme. ».

Au début des années 1950, "on" l’a placé dans la "case" des "Hussards", considérés comme formant un mouvement littéraire "de droite" (plutôt antigaullistes car favorables à l’Algérie française) avec Roger Nimier (1925-1962), Antoine Blondin (1922-1991), Jacques Laurent, etc. En fait, il n’y a jamais eu de mouvement littéraire de ce nom-là. Ces écrivains rassemblés ainsi par simplification étaient de la même génération et ont émergé dans la vie littéraire à peu près en même temps, mais surtout, refusaient de devenir des sartridolâtres.

Celui qui a donné ce nom de "hussards" (à partir d’un roman de Nimier, "Le Hussard bleu" sorti en 1950) fut Bernard Frank (1929-2006) dans la revue "Les Temps modernes", (jeune) secrétaire particulier de Jean-Paul Sartre et il voulait voir dans ces écrivains des opposants à l’existentialisme de Sartre. En ce sens, pour ce dernier, ces écrivains étaient trop "classiques" et pas assez révolutionnaires, dans la lignée d’un François Mauriac (désigné comme un "Grognard" selon la même terminologie de Bernard Frank), et leur critique du "nouveau roman" était trop incisive.

Les "hussards" eux-mêmes ont réfuté l’existence de ce groupe. Jacques Laurent a déclaré à la mort d’Antoine Blondin : « C’était une c@nnerie à l’état pur de nous avoir réunis littérairement… Nous n’avions pas du tout la même écriture, ni la même composition et ni la même inspiration. Cet emploi du mot "droite" m’a agacé, car il n’avait aucun rapport avec la politique : "Nous faisions partie de la droite littéraire parce que nous étions pour le singulier contre le pluriel", comme disait Cocteau. C’est par boutade que Bernard Frank a groupé Nimier, Blondin et moi. Et puis on y a adjoint Déon. On finira peut-être par adjoindre Bernard Frank à la liste… » (Entretien avec Jean-Luc Delblat, le 11 juin 1991 à Paris).

Propos confirmés par Michel Déon dans le cadre d’un entretien du même type : « Nous étions très différents. D’ailleurs les écrits de chacun témoignent de cette profonde divergence, bien que nous ayons été rassemblés un jour, par hasard, à l’occasion des préfaces à un livre d’André Fraigneau. (…) Mais les Hussards n’ont jamais existé. » (Entretien avec Jean-Luc Delblat, le 18 juin 1991 à Paris).

Marqué par les œuvres de Joseph Conrad, Daniel Defoe, Jean Giraudoux, Paul Morand, Jean Anouilh, Léon Daudet, Stendhal et Maurras, auteur de près d’une soixantaine de livres, principalement des romans, dont "Les Poneys sauvages" en 1970 (Prix Interallié), "Un Taxi mauve" en 1973 (Grand Prix du Roman de l’Académie française), "Le Jeune Homme vert" en 1975, "Un Déjeuner de soleil" en 1981 et "Je vous écris d’Italie" en 1984 (Prix des Maisons de la presse), Michel Déon fut élu le 8 juin 1978 à l’Académie française, dans le fauteuil de Jean Rostand et également de Maupertuis, Pierre-Simon de Laplace, Rémusat, Jules Simon, Albert de Mun et Édouard Herriot. Son élection a eu lieu le même jour que celle de l’ancien chef du gouvernement Edgar Faure (qui venait de perdre le perchoir au profit de Jacques Chaban-Delmas).

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Sa réaction à son élection fut la suivante : « Il est des honneurs périlleux. J’aurais aimé affronter d’un cœur moins inquiet ceux que vous m’offrez aujourd’hui. Au pied du mur, l’écrivain mesure son insuffisance, ses mérites qui n’en sont pas puisqu’ils lui ont été donnés. Il se demande pourquoi des signes mystérieux, imprévisibles, l’ont distingué, lui, plutôt qu’un autre. Des écrivains qu’il respectait et admirait n’ont pas connu ces honneurs. Les uns les évitaient, les autres n’y étaient pas admis ou avaient été fauchés trop tôt. Mais les vivants sont là pour le rassurer : ce qui arrive est donc vrai, et l’élu doit assumer sa nouvelle condition d’Immortel au moment même où il s’inquiétait de déambuler dans les allées d’un cimetière qui a déjà accueilli tant de ses amis. S’il lui reste quelque vanité, l’exemple en aura vite raison. Il s’assied dans un fauteuil qui a été occupé par des hommes dont l’œuvre et la vie ont lentement sombré dans l’inévitable oubli. Quelques noms cependant redonnent courage. Tout n’est pas effacé par le temps. » (22 février 1979).

Lors de sa réception sous la Coupole le 22 février 1979, il fut accueilli par Félicien Marceau (1913-2012) qui rappela ce qu’étaient les "hussards" : « Sous cette appellation (…), la manie classificatrice a rangé quelques écrivains qui, bien qu’ils eussent chacun leur tempérament propre et leur originalité, présentaient, il est vrai, quelques traits communs. Et d’abord celui d’avoir à peu près le même âge et d’avoir débouché dans la littérature à peu près dans le même temps. D’autres traits communs venaient s’y ajouter : une turbulence, une désinvolture qui pouvait aller jusqu’à l’espièglerie, une certaine façon d’aborder les sujets par un biais surprenant, un irrespect pour les tabous de l’époque, le dédain des doctrines, le goût d’une écriture vive, rapide, volontiers insolente, une certaine manière de prendre la littérature comme un plaisir plus que comme un devoir. ».

Félicien Marceau, mort le 7 mars 2012, était son ami et Michel Déon lui a rendu un émouvant hommage le 13 mars 2012 : « Soixante années d’une amitié sans une ombre entre nous deux, c’est un beau cadeau. Je n’en remercierai jamais assez nos deux vies. L’amitié est à mettre au tableau des grâces spéciales dont nous mesurons les cruels pouvoirs quand l’un des deux disparaît. (…) Notre amitié à nous ne fut pas seulement une chance mais peut-être, et même bien plus, un art de vivre dans la complexité des jours et leurs déroutants désordres. (…) Je te vois encore nager tout droit dans les eaux de la mer Égée, sous ma fenêtre, la tête bien levée, méprisant ou ignorant les bancs de méduses comme tu ignorais les critiques de théâtre, les soirs de générale. ».

Recevant à son tour Jacques Laurent sous la Coupole le 5 mars 1987, Michel Déon en profita pour confirmer leur opposition commune à Jean-Paul Sartre. Il rappela un important article de Jacques Laurent sur la comparaison entre Jean-Paul Sartre et Paul Bourget : « Jean-Paul Sartre se garda d’y répondre. On avait dû lui dire que vous n’étiez pas un écrivain sérieux et que le mépris, dans ce cas, restait la meilleure des répliques. En imposant le silence autour de votre attaque, ou, au mieux, en feignant de l’ignorer, il barricadait les portes de l’Université à ceux qui oseraient le mettre en question et, à coups de cinglante ironie, troubleraient les exercices d’onanisme de Diafoirus. Votre consolation est de vous dire que les diktats littéraires de l’existentialisme ne sont plus que le souvenir gênant d’une tyrannie qui paralysa les lettres françaises dans l’après-guerre. ». À ce sujet, il est savoureux de relire "L’Écume des jours" de Boris Vian qui fait vivre de manière très cocasse, comme ami du héros, un passionné de Sartre jusqu’au ridicule du fétichisme.

Michel Déon s’est beaucoup amusé de voir Jacques Laurent, qui était son ami, devenir académicien : « La solennité ne nous a jamais beaucoup convenu et c’est bien la première fois, en près d’un demi-siècle, que je vous donne du "Monsieur". (…) Vous n’avez guère de perfidie à craindre, cet après-midi, à peine une malice peut-être, pour vous rappeler qu’il n’y a pas dix ans, après l’élection d’un de vos amis [lui-même, Michel Déon !], vous déclariez fièrement dans une interview : "En tout cas, moi, je ne serai jamais candidat à l’Académie". Je me demande si vous vous êtes souvenu de cette présomptueuse promesse quand vous vous êtes présenté au fauteuil de Fernand Braudel. En somme, vous avez suivi le conseil donné par Flaubert, au mot "Académie", dans son "Dictionnaire des idées reçues" : "La dénigrer, mais tâcher d’en faire partie si on peut…". (…) Le monarchiste de raison et l’anarchiste de cœur que vous restez avec une belle jeunesse de caractère retrouve ici des compagnons de route et aussi des hommes avec lesquels il a autrefois mesuré sa différence. Personne ne vous demande d’oublier cette différence mais, en acceptant celle des autres, vous faites accepter la vôtre. L’Académie sera pour vous ce lieu géométrique où se rencontrent, dans la compréhension et l’amitié, des sentiments parfois très opposés. Je sais que vous avez déjà fait de louables efforts. On vous a vu acheter une cravate et réapprendre à la nouer. Et aussi une montre qui vous obligera à presser le pas le jeudi après-midi pour assister aux commissions et aux séances de notre Compagnie. N’étiez-vous pas déjà à l’heure aujourd’hui ? Vos familiers n’en reviennent pas. J’ai grande confiance : ayant appris l’exactitude sur le tard, il y a des chances pour que vous soyez un des plus assidus. J’attends également avec impatience le beau jour où, selon la tradition pour les nouveaux élus, vous serez convié à prononcer, lors de la séance des prix, l’éloge de la vertu. Le cortège de vos héroïnes libertines n’en croira pas ses oreilles. » (5 mars 1987).

Le premier livre que Michel Déon a publié est sorti en 1944 chez Robert Laffont ("Adieu à Sheila"), mais son œuvre littéraire n’a commencé réellement qu’avec la sortie de "Je ne veux jamais l’oublier" en 1950 chez Plon (Prix de la ville de Nice). Il n’avait cependant pas eu beaucoup d’attente dans ce roman puisqu’il est parti vivre aux États-Unis avant même la parution du roman et a eu très peu d’informations sur son accueil en France.

Michel Déon a écrit beaucoup de romans avec des héros nostalgiques, désabusés. Bertrand Poirot-Delpech les a décrits avec cette caractéristique : « Michel Déon appartient à la tradition de l’auteur naïf, qui laisse au lecteur le plaisir de fournir ses propres interprétations et au roman son prestige de liberté. ».

Dans un entretien avec Jean-Luc Delblat le 18 juin 1991 à Paris, Michel Déon a confié quelques anecdotes sur sa manière d’écrire. Ainsi, il ne se documentait pas pour écrire ses histoires, il se fiait surtout à son érudition et à son imaginaire, capable de décrire une ville italienne inexistante par la compilation de plusieurs lieux dans des villes différentes (au grand dam de ses lecteurs amoureux de l’Italie !). Si ses descriptions restaient trop vagues, alors il retournait cependant dans certains lieux pour mieux s’imprégner des détails, prendre quelques photographies, etc.

Il a aussi évoqué son besoin de liberté, expliquant son besoin d’insularité (il a séjourné sur une île grecque puis, définitivement, en Irlande), par cette phrase déjà ancienne qu’il a exprimée : « Je suis un esthète vagabond, saisissant au vol toutes les occasions de filer. ». Ce besoin d’évasion : « J’ai toujours eu une grande curiosité des choses, des êtres, des événements et surtout des paysages qui m’ont fortement influencé. Je pense en décrire assez souvent dans mes livres, comme un peintre qui peint souvent dans son atelier, qu’ils soient réels ou que je les invente… » (Entretien avec Jean-Luc Delblat, le 18 juin 1991 à Paris).

Perfectionniste (capable de retravailler des œuvres déjà publiées, comme "Les Trompeuses Espérances"), Michel Déon a affirmé qu’il commençait ses romans sans connaître encore l’histoire précisément : « Si [le sujet] était bien défini à l’avance, je n’écrirais pas de livre. Ca m’ennuierait profondément. (…) On a tout intérêt à commencer un livre d’une façon rapide et brutale. Quand vous avez enclenché la mécanique, elle se déroule toute seule ou elle ne se déroule pas, mais j’ai souvent la chance qu’elle se déroule. (…) Je ne termine un livre que pour en connaître la fin… (…) Il m’arrive de [prendre des notes] sur un petit carnet (…). J’y accumule des réflexions, une image… Mais une fois que j’ai écrit quelque chose, c’est entré dans ma tête, donc je peux perdre le carnet ! » (Entretien avec Jean-Luc Delblat, le 18 juin 1991 à Paris).

À l’occasion de la publication d’un recueil de ses principaux romans dans la collection Quarto chez Gallimard en 2006 (sous le titre "Œuvres"), Michel Déon, dans une séance d’autodérision et de vanité, a raconté sa grande précocité d’écrivain : « J’écris des romans depuis l’âge de quatre ou cinq ans. Revenant du Petit Cours La Fontaine, rue du Ranelagh, un genou légèrement écorché pendant la récréation, j’ai prétendu avoir été attaqué par un loup égaré avenue Mozart. Fort heureusement, j’avais pu le tuer avec un bâton. C’est bien mon premier roman. Faute de savoir écrire, je le parlais. (…) Au lieu de se moquer de moi, ce qui, étant donné ma déjà grande susceptibilité, aurait brisé ma carrière en herbe, [mes parents] feignirent de me croire et répandirent même l’histoire dans leur entourage où des cris d’effroi et d’admiration accueillirent mon exploit. Il me semble aujourd’hui que j’aurais dû les trouver pas mal crédules et même leur rire au nez, mais, on le sait, la vanité des auteurs est immense et, de toute façon, il est à peu près certain qu’à force d’entendre répéter cette fable, j’ai fini par y croire moi-même. Mon premier public, le cercle des amis, ne s’étendait guère, mais je débutais et il est compréhensible qu’une audience, si réduite soit-elle, tienne à cœur d’encourager un jeune, très jeune talent à persévérer, et j’ai persévéré. (…) Je n’aurais jamais gardé ce souvenir si on ne me l’avait rappelé à l’âge mûr. Il est donc reconstitué à l’aide de lambeaux d’images comme on reconstitue un humain, mort il y a des siècles, grâce à l’ADN. Les parents sont heureusement les mémorialistes de leurs enfants. ». Je souligne le mot "lambeaux" qu’a repris dans son titre, "Le Lambeau", l’excellent livre de Philippe Lançon, rescapé des assassins de "Charlie-Hebdo", publié en 2018 chez Gallimard (collection NRF).

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En tant qu’académicien (il préférait nettement rester chez lui en Irlande dans sa campagne à revenir dans l’agitation parisienne), Michel Déon prononça trois fois un discours sur la vertu, ce qui rappelait son esprit de provocation et d’audace.

Il a dit son premier discours sur la vertu le 13 décembre 1979 (très peu de temps après son accueil sous la Coupole) : « Ne parlons pas (…) des petites vertus. Elles évoquent certaines dames et nous savons que c’est une périphrase sarcastique pour désigner les enseignantes de l’amour qui ose dire son prix. Avec quelle précaution devons-nous manier les adjectifs pour reconnaître la vertu dans sa nudité candide et son naturel et comme il nous faut aussi apprendre à adapter nos critères aux temps que nous vivons : ce qui était hier ne l’est peut-être plus aujourd’hui et la vertu risque d’être, comme la trahison, une question de date. Au-delà de l’évolution des mœurs, du laxisme d’une époque ou des rigueurs puritaines de l’époque qui la suit, au-delà de l’indifférence, de l’égoïsme auquel la lutte impitoyable pour la vie semble condamner l’individu, la vertu continue de fleurir grâce à d’autres êtres et sous d’autres formes. Plus discrète certes, répugnant à l’ostentation, émouvante dans sa solitude et sa dignité qui cache souvent tant de détresses, dédaignée par la publicité qui se délecte dans le sordide, la vertu traverse les tempêtes qui agitent les mœurs et nous ne pouvons nous empêcher de lui reconnaître une sorte d’immatérialité, un parfum étrange qui nous réconforte et nous rappelle que l’homme n’est rien s’il n’a pas la conscience aiguë, lancinante, de sa solidarité avec ses frères et sœurs, si l’amour du prochain n’est pas la clef qui lui rend tolérable un siècle furieux et incohérent où la tentation la plus séduisante est toujours offerte par le mal triomphant du bien. ».

Vingt ans plus tard, il prononça son deuxième discours sur la vertu le 2 décembre 1999, se cachant des foudres de Voltaire : « Le souci de renouveler (…) un sujet maintes fois traité m’avait poussé à rendre un bref et discret hommage aux dames de petite vertu qui ont joué un rôle ingrat mais capital dans tant de romans d’initiation. Ce n’était pas une provocation, c’était pure justice rendue des héroïnes trop souvent oubliées. Mea culpa, j’aurais dû auparavant méditer la lettre philosophique de Voltaire sur les académies et leur pléthore de discours : "La nécessité de parler, écrivait-il, l’embarras de n’avoir rien à dire et l’envie d’avoir de l’esprit sont trois choses capables de rendre ridicule même le plus grand homme". Eh bien, tant pis, bravons les sarcasmes de Voltaire. Il y a toujours à dire sur la Vertu. ».

Dans son troisième discours sur la vertu, le 4 décembre 2003, il innova encore : « Baisserons-nous les bras et accepterons-nous de partager, fictivement, le monde en deux éthiques, l’une frileuse, l’autre suspicieuse, qui s’ignorent ou se font sournoisement la guerre avec des tonnes d’hypocrisie ? Dès que l’on a prononcé le mot Vertu, on ne sait plus ce que l’on peut encore en dire qui n’ait été répété cent et mille fois, probablement à raison de la confusion qui règne dans la nébuleuse des vertus amphibologiques et souvent même antinomiques. Vient un moment où l’on doute de la pureté des sagesses antiques. La Probité est-elle une vertu innée ou acquise, grâce à la peur du gendarme et de la prison ? La Chasteté sacrifie-t-elle à l’unicité de l’amour ou est-elle une sage précaution contre les mauvaises maladies ? La Charité serait-elle moins désintéressée qu’elle n’y paraît et donne-t-elle, trop facilement, bonne conscience aux possédants ? On n’en finira pas de trouver, à l’exercice de la Vertu, des raisons cyniquement raisonnables ou simplement prudentes qui ne sauront pas nous faire oublier la Vertu spontanée jaillie du cœur, enivrante pour celui qui s’y adonne comme pour celui qui en cueille les bienfaits. ».

J’ai évoqué un Michel Déon imperméable aux idéologies. Ce fut le cas pour le communisme. Il était anticommuniste car il était anti-idéologie. Recevant Hélène Carrère d’Encausse sous la Coupole le 28 novembre 1991, Michel Déon évoquait ainsi deux des "sujets" d’étude de l’historienne, Lénine et Staline. Ce sont les dernières citations pour présenter ici ce romancier à l’expression très percutante.

Lénine : « Tout cela n’a rien à voir avec le doctrinaire glacial et inspiré que surprirent à la fois l’effondrement si rapide du régime tsariste, les divisions du comité central, l’échec du soulèvement espéré du reste de l’Europe, et aussi la révélation de la maladie qui devait, par étapes successives, l’affaiblir et, finalement, le priver de la parole et l’emporter, aphasique et paralysé. Les révolutionnaires de l’envergure de Lénine sont des prophètes de l’absolu, c’est-à-dire paradoxalement, du provisoire. (…) Ce que je connais [de l’œuvre écrite de Lénine] m’a toujours frappé par l’aisance avec laquelle sa logique tourne au sophisme, par un sens tactique qui en eût fait un excellent général d’émeutes, et, enfin, par son irréalisme populaire, comme si Lénine n’avait jamais de sa vie écouté un ouvrier ou un paysan. Cet homme avait compris qu’une révolution est condamnée au mouvement perpétuel. (…) La mort faucha le prophète et le priva d’assister aux fortunes et infortunes de son ambition démesurée. (…) Lénine est mort jeune, à cinquante-quatre ans, et il est permis de se demander (…) quel tour aurait pris sa pensée devant les réalités contraignantes et contrariantes du pouvoir. (…) L’intelligence diabolique de Lénine, sa faculté d’adaptation aux conséquences inattendues d’une idéologie auraient-elles fait de lui, dix ou vingt ans après sa prise de pouvoir, un chef d’État en jaquette, coiffé d’un haut-de-forme, accueilli avec les honneurs de son rang par les gouvernements démocratiques, reçu par le Saint-Père, prenant le thé avec le Premier Ministre britannique et ovationné par la rue américaine ? Quarante ans plus tard, ce rôle a été joué, en costume trois pièces et chapeau mou, avec un immense succès médiatique, par Mikhaïl Gorbatchev qui ne manquait pourtant jamais de rappeler qu’il se posait en héritier du léninisme, au moins jusqu’à ce qu’il ait failli lui-même en être victime. Je ne me permettrai pas de telles digressions qui relèvent de l’uchronie. ».

Staline : « L’œuvre de Staline est un sujet qui se prête difficilement l’humour, à moins que l’on se penche sur les écrits de ses zélateurs à l’étranger qui, je cite malheureusement un poète, Paul Eluard, lui découvraient avec extase un "cerveau d’amour". Après ceux qui l’ont connu dans sa montée au pouvoir, vous rappelez qu’il n’a pas l’envergure intellectuelle d’un Lénine ou d’un Trotski, et que, peut-être, c’est son manque de charisme qui a permis son ascension sans éveiller chez ses compagnons de route la méfiance qu’auraient dû inspirer sa ruse et sa dissimulation. (…) Si le dictateur a conservé le profil bas alors que Lénine dominait la scène, et à un moindre degré Trotski (…), c’est que son intelligence politique était d’un ordre différent, plus attentiste probablement et soutenue par une aveugle orthodoxie marxiste dont il pousserait à leur extrême les conclusions aussi périmées que criminelles. Il savait attendre le moment favorable, quitte à précipiter les catastrophes pour apparaître comme l’homme providentiel qui recollerait les morceaux d’une Russie affamée, prête à se jeter dans les bras du premier venu. Face aux crimes dont Staline s’est rendu coupable en envoyant à la mort quarante, peut-être cinquante millions de paysans et d’ouvriers ( …), en emprisonnant, déportant ou internant dans des hôpitaux psychiatriques tout individu suspect d’opposition au régime, en muselant les intellectuels et la presse, en préparant dès l’école les robots de l’ère nouvelle, en imposant des cadences infernales dans les usines et sur les chantiers, en montant ces procès où les accusés enchérissaient sur le réquisitoire du procureur et se frappaient la poitrine avouant des conspirations dont ils étaient innocents, face à ces révélations, l’historien chancelle. Comment un homme d’État, par essence le Père de la nation, peut-il, pour mater l’Ukraine alors que les silos sont pleins, organiser une famine et vouer froidement à la mort trois millions d’individus ? (…) La Russie soviétique, stalinienne pour être plus exact, a certes rêvé, mais en camisole de force, d’un genre humain glorieux, à cela près que, sous l’impulsion sauvage des politiques, ce rêve a glissé vers le cauchemar policier. » (28 novembre 1991). 

Au cours d’une messe à la mémoire de Michel Déon, vice-doyen d’âge et d’élection de l’Académie, en l’église Saint-Germain-des-Prés à Paris, le 18 janvier 2017, son ami et confrère, doyen d’élection, Jean d’Ormesson, qui a disparu onze mois après lui, lui a rendu cet hommage : « Mon cher Michel, nous étions très différents : j’étais attaché à la République, à De Gaulle, à l’Europe. Tu étais nationaliste et monarchiste, tu ne portais dans ton cœur ni De Gaulle ni l’Europe. Et nos différences s’accordaient très bien. À une époque dominée par la pensée de gauche, par la toute-puissance de Sartre, par l’engagement, par l’absurde, par le nouveau roman, par des petits rebelles de pacotille, de routine et d’intérêts, tu étais très exactement le contraire d’un conformiste. Tu étais l’indépendance même. Tu étais un rebelle. Parce que tu étais un rebelle, tu as quitté la France comme un homme quitte une femme trop aimée qui l’a fait souffrir. (…) Je pourrais parler de toi pendant des heures, mon cher Michel. Je pourrais écrire un livre sur toi. Mais s’il fallait te résumer en trois mots, je dirais : le charme, l’amitié, les livres. Ce qu’il y avait de plus clair en toi, c’était ton charme. Irrésistible. Tu étais plutôt solitaire, plutôt rugueux, peu porté aux révérences, aux momeries, à la modernité. (…) Ton charme entraînait tous les cœurs derrière toi. Les hommes et les femmes y succombaient également. De Coco Chanel à Françoise Sagan et tant d’autres, de Paul Morand et Jacques Chardonne à Jean-François Deniau, à Nimier, Blondin, Jacques Laurent (…). Plus tard, tu as eu de l’affection pour des écrivains de trente ou quarante ans plus jeunes que toi qui t’étaient attachés, les Carrière, les Rollin, les Neuhoff, les Besson, les Joannon… Tout récemment, Houellebecq. (…) Il était permis de s’interroger sur le sort de cette liaison improbable entre un Robin des Îles un peu abrupt et la vieille dame du quai Conti. À la surprise générale, ce fut un mariage d’amour. (…) Nos morts ne disparaissent pas tout entiers tant que ceux qui les aimaient les gardent vivants dans leur cœur. Beaucoup de nous, ici, ce matin, croient ou espèrent que tout ne finit pas avec la mort. J’oserai peut-être ajouter que les écrivains ont la chance de laisser derrière eux ces petits objets si commodes où dort le souvenir et que nous appelons des livres. ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (31 juillet 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :

Certaines citations proviennent d’entretiens réalisés par Jean-Luc Delblat qui ont été rassemblés dans son livre "Le Métier d’écrire" sorti en 1994 chez Le Cherche Midi et dont on peut retrouver traces sur son site Internet (delblat.free.fr).

Michel Déon.
Antoine de Saint-Exupéry.
Joseph Kessel.
Edgar Morin.
Boris Vian.
Anne Frank.
Michel Serres.
Léonard de Vinci.
Jacques Rouxel.
George Steiner.
Maurice Druon.
Maurice Bellet.
Eugène Ionesco.
Robert Merle.
"Soumission" de Michel Houellebecq.
Vivons tristes en attendant la mort !
"Sérotonine" de Michel Houellebecq.
Sérotonine, c’est ma copine !
Alexandre Soljenitsyne.
François de Closets.
Noam Chomsky.
Joseph Joffo.
Ivan Tourgueniev.
Guillaume Apolinaire.
René de Obaldia.
Raymond Aron.
Jean Paulhan.
René Rémond.
Marceline Loridan-Ivens.
François Flohic.
Françoise Dolto.
Lucette Destouches.
Paul Claudel.
Louis-Ferdinand Céline.
Georges Bernanos.
Jean-Jacques Rousseau.
Daniel Cordier.
Philip Roth.
Voltaire.
Jean d’Alembert.
Victor Hugo.
Karl Marx.
Charles Maurras.
Barbe Acarie.
Le philosophe Alain.
Marguerite Yourcenar.
Albert Camus.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190804-michel-deon.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/michel-deon-le-voyageur-libre-et-217003

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/07/24/37519111.html