« Liberté, protection, progrès. Nous devons bâtir sur ces piliers une Renaissance européenne. Nous ne pouvons pas laisser les nationalistes sans solution exploiter la colère des peuples. Nous ne pouvons pas être les somnambules d’une Europe amollie. Nous ne pouvons pas rester dans la routine et l’incantation. L’humanisme européen est une exigence d’action. Et partout les citoyens demandent à participer au changement. » (Emmanuel Macron, Lettre aux citoyens européens du 4 mars 2019).


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C’est une initiative sans précédent dans l’histoire de l’Union Européenne qu’il faut saluer : le Président de la République française Emmanuel Macron a adressé ce lundi 4 mars 2019 une lettre à tous les citoyens européens (dont on peut lire le texte intégral ici). Pour être sûr d’être bien compris, il l’a même fait traduire dans les vingt-deux langues européennes (ici par exemple). Les commentateurs disent avec agacement ou satisfaction qu’avec cette lettre, Emmanuel Macron démarre la campagne pour les élections européennes du 26 mai 2019. C’est un peu vrai.

Il faut saluer l’initiative car c’est, à ma connaissance, la première fois qu’un chef d’État ou de gouvernement d’un État membre de l’Union Européenne ne s’adresse pas à ses homologues, mais directement aux citoyens européens, aux peuples européens. L’initiative est donc historique, et surtout cohérente. Il aura fallu attendre quarante ans, depuis qu’il existe des élections européennes (au suffrage universel direct donc), pour qu’enfin, on se décide à faire de ces élections un scrutin réellement européen et pas vingt-sept (ou vingt-huit ?) scrutins nationaux dont les thèmes intérieurs l’emporteraient sur le thème européen.

Sur la forme, c’est une lettre, qu’on peut lire et relire, les mots pesés, qu’on peut traduire et donc être compris de tous les peuples, Emmanuel Macron s’est adapté au mieux dans sa communication (un discours aurait été doublé, moins compréhensible).

C’est aussi habile et ingénieux puisque sur le fond, il ne pourra laisser personne indifférent car il n’hésite pas à cliver, à parler des progressistes (dont il est) et des nationalistes (qu’il combat) : « Le repli nationaliste ne propose rien ; c’est un rejet sans projet. Et ce piège menace toute l’Europe : les exploiteurs de colère, soutenus par les fausses informations, promettent tout et son contraire. Face à ces manipulations, nous devons tenir debout. Fiers et lucides. ».

Par conséquent, l’indifférence sera une réponse difficile à tenir face à ce discours ouvertement partisan : dans chaque pays, les partis politiques intérieurs ne pourront pas ne pas réagir, soit qu’ils l’approuvent, soit qu’ils s’y opposent. En cela, Emmanuel Macron a fait beaucoup dans l’européanisation du scrutin. Tout le monde va parler de la lettre du Président français, et je ne dis pas cela pour glorifier son auteur (il n’a plus besoin de notoriété). Ce qui était nécessaire, c’est qu’au moins un dirigeant national le fasse pour faire monter la "mayonnaise".

Du reste, les ingérences systématiques des deux superministres italiens dans la vie politique française sont du même ressort : la rencontre de Luigi Di Maio le 6 février 2019 à Montargis avec des gilets jaunes et les déclarations permanentes contre Emmanuel Macron de Matteo Salvini ont aussi eu pour but de placer le débat politique à l’échelle européenne. C’est d’ailleurs incroyable (et salutaire) que l’un des leaders européens les plus antieuropéens ait fait autant pour l’européanisation du scrutin ! (Remarque en passant : le leader de la Ligue du Nord avait transmuté son parti en Ligue, prenant beaucoup de voix aux dernières élections dans le Sud de l’Italie, ce qui pourrait lui promettre quelques déconvenues électorales futures dans le Nord).

Sur le fond, qu’explique Emmanuel Macron ? Que l’Europe est en péril : « Ce combat, c’est un engagement de chaque jour, car l’Europe comme la paix ne sont jamais acquises. Au nom de la France, je le mène sans relâche pour faire progresser l’Europe et défendre son modèle. ».

Il explique que le danger de mort guette l’Europe parce que ses défenseurs sont de moins en moins ardents et que ses contempteurs sont de plus en plus nombreux : « C’est parce qu’il y a urgence. Dans quelques semaines, les élections européennes seront décisives pour l’avenir de notre continent. ».

Il rappelle ce qu’est l’Europe avant tout : « C’est un succès historique : la réconciliation d’un continent dévasté dans un projet inédit de paix, de prospérité et de liberté. Ne l’oublions jamais. Et ce projet continue à nous protéger aujourd’hui : quel pays peut agir seul face aux stratégies agressives de grandes puissances ? Qui peut prétendre être souverain, seul, face aux géants du numérique ? Comment résisterions-nous aux crises du capitalisme financier sans l’euro, qui est une force pour toute l’Union ? L’Europe, ce sont aussi ces milliers de projets au quotidien qui ont changé le visage de nos territoires. ».

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Cela exposé, Emmanuel Macron est conscient des carences de l’Europe : « Il y a l’autre piège, celui du statu quo et de la résignation. (…) [L’Europe] est devenue aux yeux [des citoyens] un marché sans âme. Or l’Europe n’est pas qu’un marché, elle est un projet. Un marché est utile, mais il ne doit pas faire oublier la nécessité de frontières qui protègent et de valeurs qui unissent. Les nationalistes se trompent quand ils prétendent défendre notre identité dans le retrait de l’Europe ; car c’est la civilisation européenne qui nous réunit, nous libère et nous protège. ».

Emmanuel Macron refuse le statu quo et veut faire progresser la construction européenne vers trois axes qui seront certainement des thèmes de campagne forts pour les élections européennes : « C’est le moment de la Renaissance européenne. Aussi, résistant aux tentations du repli et des divisions, je vous propose de bâtir ensemble cette Renaissance autour de trois ambitions : la liberté, la protection et le progrès. ».

C’est un véritable programme politique qu’il propose. Ainsi, il donne l’idée de créer « une Agence européenne de protection des démocraties qui fournira des experts européens à chaque État membre pour protéger son processus électoral contre les cyberattaques et les manipulations ».

Il veut réformer l’Espace Schengen : « La frontière, c’est la liberté en sécurité. (…) Tous ceux qui veulent y participer doivent remplir des obligations de responsabilité (contrôle rigoureux des frontières) et de solidarité (une même politique d’asile, avec les mêmes règles d’accueil et de refus). (…) Je crois, face aux migrations, à une Europe qui protège à la fois ses valeurs et ses frontières. ».

Il propose aussi un Conseil de sécurité européen (associant le Royaume-Uni), ainsi qu’une augmentation des dépenses militaires pour s’affranchir de la défense américaine. Pour cela, il veut un traité de défense et de sécurité.

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Les règles de concurrence doivent aussi mieux protéger l’Europe : « Nous devons réformer notre politique de concurrence, refonder notre politique commerciale : sanctionner ou interdire en Europe les entreprises qui portent atteinte à nos intérêts stratégiques et nos valeurs essentielles, comme les normes environnementales, la protection des données et le juste paiement de l’impôts ; et assumer, dans les industries stratégiques et nos marchés publics, une préférence européenne comme le font nos concurrents américains ou chinois. ».

Il souhaite aussi la convergence des droits sociaux avec l’instauration, pour chaque travailleur européenne d’un « bouclier social lui garantissant la même rémunération sur le même lieu de travail, et un salaire minimum européen, adapté à chaque pays et discuté chaque année collectivement ».

La transition écologique est aussi dans les ambitions européennes d’Emmanuel Macron avec ces propositions : « Banque européenne du climat pour financer la transition écologique ; force sanitaire européenne pour renforcer les contrôles de nos aliments ; contre la menace des lobbies, évaluation scientifique indépendante des substances dangereuses pour l’environnement et la santé… ».

Ambition technologique aussi : « Pour créer des emplois, l’Europe doit anticiper. (…) Elle doit non seulement réguler les géants du numérique (…), mais aussi financer l’innovation en dotant le nouveau Conseil européen de l’innovation d’un budget comparable à celui des États-Unis, pour prendre la tête des nouvelles ruptures technologiques, comme l’intelligence artificielle. ».

Pour finir, Emmanuel Macron propose pour la fin de l’année une "Conférence pour l’Europe" associée à des panels de citoyens, afin de discuter et mettre en place ce programme, si besoin en révisant des traités : « Dans cette Europe, les peuples auront vraiment repris le contrôle de leur destin. ».

Comme je l’ai expliqué au début, cette initiative épistolaire est doublement audacieuse : sur la forme en s’adressant directement aux citoyens européens, sans autre intermédiaire, et sur le fond, en présentant un projet ambitieux pour rénover et améliorer l’Union Européenne, en reprenant l’idée de l’Europe à plusieurs vitesses : « Vaut-il mieux une Europe figée ou une Europe qui progresse parfois à différents rythmes en restant ouverte à tous ? ».

Une telle initiative a manqué depuis l’adoption du Traité de Lisbonne initié par Nicolas Sarkozy, élu en 2007 notamment sur ce thème de campagne d’en finir avec la paralysie institutionnelle créée par le "non" au TCE en 2005. Avec son dynamisme, Emmanuel Macron a pris les moyens de mettre toutes les forces politiques européennes au pied du mur : reculer ou avancer, mais il faudra choisir. Je préfère avancer, c’est pourquoi j’applaudis et soutiens les ambitions européennes du Président français.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (05 mars 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Lettre du Président Emmanuel Macron aux citoyens européens le 4 mars 2019 (texte intégral).
Traductions européennes de la lettre du Président Emmanuel Macron aux citoyens européens le 4 mars 2019 (texte intégral).
Emmanuel Macron à la conquête des peuples européens.
Les risques d’un référendum couplé aux européennes.
Quatre idées reçues du Président Macron.
Enfin le retour aux listes nationales aux élections européennes (2 décembre 2017).
Alfred Grosser l'Européen.
Les Accords de Munich.
Lech Walesa l'Européen.
Le Manifeste européen du Mouvement radical adopté le 6 février 2019 (à télécharger).
Le testament européen de Jean-Claude Juncker (12 septembre 2018).
Le programme européen de la Commission Juncker (1er novembre 2014).
Le CETA.
Simone Veil l’Européenne.
Jean Seitlinger, fils spirituel de Robert Schuman.
Le Pacte Briand-Kellogg.
L’Union Européenne montre ses muscles à Trump.
Le mode de scrutin des élections européennes.
L’Europe de Pierre Milza.
L’Europe de Jean-Baptiste Duroselle.
Maurice Schumann l’Européen.
Clemenceau, Macron et la guerre civile européenne.
Emmanuel Macron et son plan de relance de l’Europe (discours à la Sorbonne le 26 septembre 2017).
Emmanuel Macron et la refondation de l’Europe (7 septembre 2017).
Emmanuel Macron à l’ONU, apôtre du multilatéralisme (19 septembre 2017).
Le dessein européen de Jean-Claude Juncker (13 septembre 2017).
Le Traité de Maastricht.
Le débat François Mitterrand vs Philippe Séguin le 3 septembre 1992.
Helmut Kohl, le grand Européen.
Le Traité de Rome.
Justin Trudeau à Strasbourg (16 février 2017).
Le pape François à Strasbourg (25 novembre 2014).
L’Europe n’est pas un marché.
Davos.
Le Traité de Vienne.
Fêter l’Europe.
Le projet Erasmus.
L’élection du Président du Parlement Européen le 17 janvier 2017.
La "déclaration d'amour" de Barack Obama à l'Europe.
La "déclaration d'amour" de Jean Gabin à l'Europe.
La "déclaration d'amour" de Winston Churchill à l’Europe.
José Manuel Barroso.
Le Brexit.
Le souverainisme, c’est le déclinisme !
Peuple et populismes.
Le défi des réfugiés.
Les Français sont-ils vraiment eurosceptiques ?
Le Traité Constitutionnel Européen.
Victor Hugo l’Européen.
La crise grecque.
Monde multipolaire.
Tournant historique pour l’euro.
La transition polonaise.
La libération d’une partie de l’Europe.
La parlementarisation des institutions européennes.
Le Traité de Lisbonne et la démocratie.
La France des Bisounours à l’assaut de l’Europe.
Faut-il avoir peur du Traité transatlantique ?
Le monde ne nous attend pas !
L’Europe des Vingt-huit.
La construction européenne.
L’Union Européenne, c’est la paix.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190304-macron-europe.html

https://www.agoravox.fr/actualites/europe/article/emmanuel-macron-a-la-conquete-des-213211

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/03/05/37151539.html