« Mes soupirs et les siens font un langage secret
Par où son cœur au mien à tous moments s’engage… »
(Corneille, 1632).



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Il y a vingt-cinq ans, le 7 avril 1994, François de Grossouvre, mystérieux conseiller du Président de la République, est retrouvé sans vie dans son bureau à l’Élysée. Après une courte enquête, on a affirmé qu’il s’agissait d’un suicide, "version" que contestent la famille et ceux qui l’ont approché peu de temps avant sa mort.

La vie de François de Grossouvre est d’autant plus étonnante qu’elle le serait restée même s’il n’avait jamais croisé François Mitterrand en 1959. Il est des destinées claires et voyantes, et d’autres plus troubles et secrètes. François de Grossouvre, au physique du "duc de Guise" (l’un de ses surnoms, un autre, facile : "François de Gros sous"), aurait probablement gardé sa discrétion légendaire sans cette si malheureuse soirée à l’Élysée.

Ce look vielle France était aussi celui de Huysmans (l’un des personnages clefs d’un roman de Houellebecq), qui aurait été l’écrivain préféré de François de Grossouvre. Dans son livre (contesté par l’entourage et la famille qui a publié une lettre ouverte le 18 mai 2010) "Le dernier mort de Mitterrand" sorti le 5 mai 2010 chez Grasset, la journaliste Raphaëlle Bacqué a décrit ainsi son élégance : « Il est le seul conseiller du Président dont les tenues alimentent chaque jour une chronique de mode masculine très nourrie. En demi-saison, il porte un imperméable de cuir noir très années 40 un peu inquiétant. En hiver, le voilà en cape de laine et cachemire. Ses costumes, le plus souvent croisés, sont toujours parfaitement coupés. Les cravates d’un goût exquis. Les pull-overs, lorsqu’il en porte, sont assortis aux chaussettes. (…) Ses tenues de chasse, vestes de tweed amples à empiècement de cuir de chez Gutti et pantalons de peau, sont une merveille de recherche et de raffinement. ».

À l’époque faste du Pharaon, que dis-je ? du Sphinx, voire de Dieu, l’Élysée n’était plus monarchie mais Olympe (mais pas encore celui de Zeus). On peut se scandaliser aujourd’hui de l’affaire Benalla, et il faut se scandaliser (au-delà des mensonges et omissions, il y a quand même eu des collaborateurs, au plus près du pouvoir, prêts à être "achetés" par des puissances étrangères), mais les pratiques élyséennes de la période mitterrandienne étaient particulièrement troubles. Une cellule de gendarmerie avait été carrément créée à l’Élysée même, avec des écoutes téléphoniques de plusieurs milliers de personnes pour protéger une si peu secrète seconde famille. Troubles au point de retrouver un mort à l’Élysée, qui aurait pu faire un titre de roman policier.

Car la vie de François de Grossouvre ne peut être que romanesque. Né à Vienne (près de Lyon) il y a 101 ans, le 28 mars 1918, quelques mois avant la fin de la Première Guerre mondiale, il a fait des études de médecine, aurait rencontré Charles Maurras, séduit par les idées de l’Action française comme beaucoup de "patriotes" avant la guerre, et se retrouva mobilisé comme médecin pendant la Seconde Guerre mondiale, engagé dans la Résistance, combattant au Vercors. Déjà à cette époque, sa vie était trouble, mais pas moins que la plupart des résistants qui devaient avoir plusieurs casquettes, quelques couvertures, pour ne pas être trahis. Il a eu, par la suite, le grade de colonel de réserve.

Il rencontra Pierre Mendès France pendant la guerre dans des conditions rocambolesques. Après la guerre, il fut ensuite une sorte d’agent anticommuniste recruté par l’OTAN, et aussi un agent des services de renseignement. Médecin, il n’exerça jamais. Marié en 1943, il dirigea les entreprises sucrières de sa belle-famille puis fonda d’autres industries. Son métier pouvait donc être défini sous le vocable très flou d’industriel, ce qui signifiait avant tout qu’il faisait des affaires, et pas seulement qu’en France. Ses investissements se sont développés dans l’agro-alimentaire, la soie, la fibre de verre et aussi la presse (il était actionnaire de "L’Express" à l’époque de son fondateur, JJSS, et de plusieurs quotidiens régionaux). Dans les années 1950-1960, François de Grossouvre était conseiller du commerce extérieur de la France.

Avant donc de connaître François Mitterrand, François de Grossouvre était un grand bourgeois très élégant dont la vie professionnelle a réussi, également la vie affective (il a eu six enfants). Dans sa grande propriété à la campagne, il avait deux activités qu’il aimait prariquer, la chasse et l’équitation.

Il a rencontré François Mitterrand en 1959, selon Raphaël Bacqué : « Grossouvre finançait "L’Express" et, pour l’en remercier, François Giroud l’emmenait à des déjeuners. En 1959, au Berkeley, près de l’Élysée, il a un véritable coup de foudre pour l’ancien ministre, alors englué dans l’affaire de l’Observatoire. » ("Paris Match", 30 avril 2010). Ils partageaient de nombreux goûts communs, en particulier les belles femmes. Le voyage financé par François de Grossouvre, les deux hommes sont partis visiter la Chine communiste en 1961 pendant trois semaines. Rencontre avec Mao, etc. mais dès leur arrivée à Pékin, François de Grossouvre fut introuvable, détenu par les autorités chinoises qui probablement l’avaient pris pour un agent secret.

À partir du début des années 1960, ses liens avec François Mitterrand furent multiples, les deux hommes s’appréciaient, François de Grossouvre semblait vouer une admiration sans bornes à celui qui allait devenir Président de la République. Sa fortune lui a permis de financer les trois premières campagnes présidentielles, tout en prenant part à ses activités politiques (la FGDS dans la région lyonnaise par exemple, où il noua des liens d’amitiés avec Charles Hernu, ou des missions de confiance comme les contacts secrets avec le parti communiste, secrets car François Mitterrand disait publiquement qu’il n’avait pas à discuter avec les communistes).

François de Grossouvre était un homme de réseaux, tant dans la vie économique que dans les relations internationales. Mais il était aussi un homme de confiance pour François Mitterrand dont l’amitié avait aussi un goût d’intérêt bien compris. La confiance n’était pas un vain mot mitterrandien : François de Grossouvre fut le parrain de Mazarine, la fille cachée (née le 18 décembre 1974), et à ce titre, il fut le protecteur permanent de cette seconde famille, Mazarine et sa mère.

L’élection de François Mitterrand à la Présidence de la République va bouleverser sa vie (il avait alors 63 ans) : il devint officiellement "chargé de mission auprès du Président de la République" de juin 1981 à juin 1985. Il fut chargé de missions économico-diplomatiques secrètes (Gabon, Liban, Syrie, Arabie Saoudite, Pakistan, etc.), recevait régulièrement le chef des renseignements, etc.

Dans son livre, Raphaël Bacqué écrit : « Grossouvre est heureux. Il mène exactement la vie dont il a rêvé. Son statut lui a donné une légitimité qui lui permet d’être reçu partout comme le représentant de François Mitterrand lui-même. Mais le moment qu’il préfère est encore le soir (…) : marcher sur les quais au côté de Mitterrand. » ("Le dernier mort de Mitterrand", Grasset).

Selon Frédéric Laurent, ancien collaborateur pendant quelques mois et auteur d’une biographie en 2006, il aurait souhaité être nommé ambassadeur mais François Mitterrand n’a pas voulu. Il quitta alors ses fonctions pour rejoindre le groupe industriel de Marcel Dassault pendant quelques mois, mais il resta quand même rattaché à l’Élysée jusqu’à sa mort avec ce titre énigmatique qui lui donnait le rôle d’un coordinateur de réseaux : "président du comité des chasses présidentielles". Même si François Mitterrand était hostile au principe même des chasses, il admit leur importance dans le cadre de réseautage entre industriels, diplomates, dirigeants étrangers, etc.

François de Grossouvre était assez dégoûté par le phénomène de cour (élyséenne) dont pourtant il bénéficiait. Il n’appartenait pas au même monde que certains autres collaborateurs dont il détestait parfois l’affairisme : Roger-Patrice Pelat (qui était un ami plus ancien du Président) et Jean-Christophe Mitterrand. Il détestait Michel Charasse, chargé des archives, dont la grossièreté le révulsait, Pierre Joxe (Ministre de l’Intérieur) dont il ressentait le mépris, aussi Bernard Tapie, etc. La distance avec François Mitterrand s’est accrue avec la nomination de Laurent Fabius à Matignon.

Il avait beau ne plus être chargé de mission du Président de la République, François de Grossouvre, de 1985 à 1994, avait cependant conservé son bureau à l’Élysée, son appartement de fonction à Paris (proche de la "seconde famille" du Président), ses assistantes, son chauffeur et ses gardes du corps, ce qui lui permettait de continuer à "réseauter" à l’Élysée pour le compte de son patron (diplomatie parallèle) ou pour son propre compte (divulgations à des journalistes, etc.).

Les avantages d’Alexandre Benalla sont donc dérisoires par rapport à ce que bénéficiait l’ancien conseiller de l’ombre de François Mitterrand : « Au sein de la cour, [François de Grossouvre] se montre même charmant, généreux, d’un naturel plutôt gentil. Mais il use en toutes circonstances de son amitié avec Mitterrand comme d’un viatique. "Le Président souhaite que…", "Le Président m’a demandé…". Il ne répond à aucune des hiérarchies technocratiques de l’Élysée. Il est incontrôlable. De plus en plus d’amis, de conseillers ont rapporté au chef de l’État les demandes de Grossouvre qu’ils juge exorbitantes. » (Raphaël Bacqué, op. cit.).

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Lorsque son corps fut découvert, certains à l’Élysée envisagèrent de le transporter dans son appartement pour éviter le scandale, mais finalement, ils ne l’ont pas fait car cela aurait pu créer un scandale encore plus grand. En revanche, son appartement a été fouillé avant l’arrivée de la police. On n’a jamais retrouvé le manuscrit de ses mémoires.

Les obsèques de François de Grossouvre se sont déroulées le 11 avril 1994 à Moulins (il a été ensuite inhumé à Lusigny), en présence notamment de François Mitterrand (malgré le souhait de la famille, dont certains membres refusèrent la poignée de main), d’Amine Gemayel (ancien Président du Liban), et d’anciens ministres socialistes (Pierre Joxe, Louis Mexandeau, etc.).

Retrouver un mort dans un bureau de l’Élysée, ce n’était pas banal. L’enquête policière a conclu au suicide. Pourtant, les témoins qui l’avaient vu le jour de sa mort ne l’avaient pas trouvé dépressif, même si on parlait d’amertume, de perte d’influence, d’éloignement des affaires, etc. Il aurait été tellement écœuré par les magouilles de François Mitterrand qu’il aurait même cherché, selon Pierre Péan, à se mettre au service de Jacques Chirac. François de Grossouvre avait aussi rencontré le juge Thierry Jean-Pierre en présence de l’avocat Jacques Vergès pour lui fournir quelques documents compromettants de la Mitterrandie. En outre, il avait parlé des souvenirs qu’il était en train de rédiger, dont rien n’a été retrouvé à sa mort.

La famille conteste la thèse du suicide, mais le problème, c’est que souvent, les gens proches ne veulent pas admettre un suicide. Il ne s’est pas pour autant forcément suicidé mais il sera probablement très difficile de connaître la vérité, comme, survenu moins d’un an auparavant, le suicide de Pierre Bérégovoy, le 1er mai 1993, là encore en lien affectif avec le Président François Mitterrand.

Certains éléments sont troublants. Ainsi, François de Grossouvre avait confirmé à ses convives dans la journée un dîner prévu peu après sa mort (son chauffeur l’attendait pour le conduire au lieu de rendez-vous). Si l’arme utilisée lui appartenait (c’était un cadeau de François Mitterrand et il l’a prise la journée dans son appartement de fonction), la famille s’est étonnée : « Personne, dans le rapport de police, ne déclare avoir entendu le coup de feu, pas même son garde du corps. » (18 mai 2010). De plus, dans son rapport d’autopsie, le médecin légiste a décelé une "luxation avant de l’épaule gauche" et une "ecchymose à la face".

Certains ont voulu mettre une relation entre cette mort soudaine (suicide ou assassinat) et le déclenchement du génocide rwandais. François de Grossouvre était opposé à l’aide militaire auprès des forces loyalistes (FAR), majoritairement hutues et bras armé du massacre, et souhaitait la désescalade militaire, tandis que d’autres conseillers à l’Élysée voulaient intervenir militairement contre les forces rebelles (FPR), majoritairement tutsies. Si l’attentat qui a tué les deux Présidents (rwandais et burundais) a eu lieu effectivement le 6 avril 1994, ce qui aurait beaucoup choqué François de Grossouvre, il paraît peu vraisemblable que cela ait eu pour conséquence son suicide dans la mesure où la prise de conscience que cela déclenchât un génocide n’a eu lieu qu’au milieu du mois de mai 1994, c’est-à-dire bien après sa mort…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (02 avril 2019)
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Pour aller plus loin :
François de Grossouvre.
François Mitterrand.
Pierre Bérégovoy.
Roland Dumas.
Génocide rwandais.

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