« C’est cela que je demande au gouvernement, aux assemblées, aux partenaires sociaux, aux élus : de replacer l’humain au centre, de rebâtir une nation de citoyens libres dans une Europe plus forte parce que je crois que c’est ainsi que nous pourrons véritablement retrouver cet art si particulier d’être Français. » (Emmanuel Macron, conférence de presse du 25 avril 2019 à l’Élysée).




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Ce mardi 7 mai 2019, cela fait deux ans que le Président de la République Emmanuel Macron a été élu, et je le répète, bien élu (mieux que Jacques Chirac, par exemple). Il fallait à l’époque saluer la performance. À 39 ans, avec deux ans d’expérience ministérielle, tout au plus, six ans d’expérience politique, et même pas un an de durée de vie de son nouveau parti, Emmanuel Macron a battu le record de jeunesse de Napoléon III. Pas de Napoléon Ier, mais ce dernier n’a jamais été Président de la République (au contraire de son neveu).

Deux ans, c’est court, et pourtant, 40% de son mandat présidentiel ont déjà été écoulés. Les plus ambitieux de ses adversaires ont déjà le regard fixé sur l’horizon 2022. Quels que soient les résultats des élections européennes qui ont lieu le 26 mai 2019, que la liste Renaissance soit devant ou derrière celle du RN (sans compter qu’il peut y avoir des surprises, par exemple la liste LR prenant la tête), Emmanuel Macron bénéficie encore, malgré la très difficile période des gilets jaunes (depuis novembre 2018), d’un soutien indéfectible d’au moins 20% des Français.

Les sondages de popularité donnent autour de 38% de satisfaction pour Emmanuel Macron, ce qui, pour le même institut, correspondait aussi au même indice de satisfaction pour Nicolas Sarkozy à son deuxième anniversaire élyséen. Jacques Chirac, à deux ans, ce fut 43%, tandis que François Hollande avait déjà dévissé irrémédiablement, avec seulement 18%.

Si Emmanuel Macron survit malgré les gilets jaunes, c’est parce qu’il a de la ressource. L’idée du grand débat a été pour lui une bonne affaire, en sortant par le haut d’une crise dont on voyait mal la fin. La crise n’est certes pas terminée, mais elle s’est épuisée par une sorte d’auto-dissolution de son expression et par la violence qu’elle génère.

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Mais ce grand débat, c’était pour lui aussi une forme d’indécision : ce n’était pas aux Français d’apporter les solutions, eux, ils devaient poser les problèmes de leur quotidien, c’était au Président élu de les résoudre, pas de les consulter. Sinon, cela ne servirait à rien d’élire un Président de la République. Si on l’élit, c’est pour qu’il décide, pas pour qu’il s’interroge. Il pourra toujours dire que c’était sa formation accélérée. Après tout, passer dix, vingt voire trente ans de sa vie toutes les semaines dans une permanence électorale au contact direct avec ses électeurs, cela peut forger une certaine idée de ce qu’est le peuple, certes dans sa diversité, mais on peut imaginer sa réaction quand on le prend trop à rebrousse-poil, or, c’est ce qu’a fait Emmanuel Macron pendant la première année de son quinquennat. Et lui n’a jamais eu cette expérience d’élu de terrain.

Les mesures proposées à sa conférence de presse du 25 avril 2019 sont assez riches en faveur du pouvoir d’achat : baisse d’impôts pour les ménages, réindexation des retraites, etc. Le hic, c’est qu’il faut bien trouver l’argent pour les financer, et pour l’instant, malgré le séminaire gouvernemental du 29 avril 2019 à Matignon, c’est encore très flou : augmentation de la fiscalité des entreprises ? augmentation du déficit budgétaire ? La seule véritable réponse serait une baisse de la dépense publique, mais celle-ci, elle aussi, est encore à préciser (notons que pour François Hollande, on attend toujours son plan de réduction des dépenses publiques).

Faut-il y voir un tournant du quinquennat ? C’est difficile à dire mais il ne me semble pas. La preuve, c’est qu’Emmanuel Macron martèle qu’il poursuit sa route, qu’il n’a pas changé. Pourtant, sur les quarante dernières années, je n’ai pas le souvenir d’un (double) "train" de mesures (le 10 décembre 2018 et le 25 avril 2019) aussi coûteux de l’argent public et aussi généreux pour les particuliers. Serions-nous passés d’une politique de l’offre vers une politique de la demande ? Rappelons que doper la demande n’a jamais été bénéfique à notre pays dans un système ouvert dont la balance du commerce extérieur est ultra-déficitaire. Une telle politique enrichit plutôt …les pays importateurs avec l’argent du contribuable.

D’ailleurs, malheureusement, il est vraisemblable que les contribuables seront ingrats malgré ces "cadeaux". À mon avis, il aurait été politiquement plus efficace de dire au contraire qu’il avait changé (car il avait écouté le peuple) mais en changeant peu dans les actes. Les socialistes aussi avaient dit qu’ils n’avaient pas changé, entre 1981 et 1986, et on ne peut pas dire que cela leur a réussi.

La vraie inflexion serait plutôt à percevoir dans la gouvernance. Emmanuel Macron a redonné l’initiative au Premier Ministre Édouard Philippe et à son gouvernement. C’est donc sur lui que va reposer le calendrier très chargé des réformes. La réunion à Matignon ce lundi 6 mai 2019 avec les partenaires sociaux laisse entendre que c’est bien le Premier Ministre qui sera le chef d’orchestre des réformes.

Avant l’élection, on reprochait à Emmanuel Macron de ne pas avoir d’autorité régalienne. En revanche, on lui concédait facilement ses compétences en matière économique. Enfin un Président de la République qui comprendra ce qu’est une entreprise ! Et très curieusement, aujourd’hui, les fronts se renversent. L’autorité régalienne, dès le premier jour, Emmanuel Macron a démontré qu’il en avait, à l’image de ce cheval fougueux sur les Champs-Élysées qui apportait une saveur romantique et napoléonienne à son autorité. En revanche, depuis six mois, il semble en grande hésitation sur les mesures économiques, fiscales et sociales à prendre.

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Emmanuel Macron est un homme cultivé et habile. Il l’a encore démontré le 2 mai 2019, en accueillant le Président de la République italienne Sergio Mattarella à Amboise et à Chambord pour célébrer le demi-millénaire de la mort de Léonard de Vinci en compagnie de plusieurs centaines de jeunes Français et Italiens et aussi de personnalités comme le spationaute Thomas Pesquet, le physicien Gabriel Chardin et l’architecte Renzo Piano : « Très heureux de recevoir le Président Mattarella pour honorer la mémoire de Léonard de Vinci à l’occasion des 500 ans de sa disparition. Il est ce trait d’union historique et culturel qui unit l’Italie et la France. ». Un moyen aussi de rappeler que les relations franco-italiennes ne se limitaient pas qu’à des rencontres (très superficielles) entre Marine Le Pen et Matteo Salvini.

Plus généralement, avec la crise des gilets jaunes, Emmanuel Macron a surtout compris que le peuple français est difficile à gouverner, et que ce n’est pas en l’affrontant qu’on réussit une réforme. Le problème du non-affrontement, c’est le risque, ou plutôt, la tentation de l’immobilisme. Dans l’affrontement : Alain Juppé, Dominique de Villepin, Nicolas Sarkozy, François Fillon, Manuel Valls, Emmanuel Macron. Dans l’immobilisme : François Mitterrand, Édouard Balladur, Jacques Chirac, Lionel Jospin, François Hollande. Paradoxalement, il y a eu des Premiers Ministres d’affrontement avec des Présidents de non-affrontement, une sorte de délégation de la confrontation.

Je propose ici de remonter le temps pour rappeler très succinctement où en était la deuxième année du mandat de ses prédécesseurs.


François Hollande en mai 2014

François Hollande était déjà tombé dans l’impopularité comme Obélix dans la marmite de potion magique, sauf que l’effet était inversé. Au contraire de nombreux commentateurs qui s’efforcent à trouver des tournants là où il n’y en a pas, 2014 ne fut pas un tournant. Certes, Manuel Valls a été nommé à Matignon en mars 2014 mais c’était pour répondre à l’effondrement du parti au pouvoir aux élections municipales. Si tournant il y a, il a eu lieu dès septembre 2012 quand François Hollande s’est aperçu (trop tard) qu’en augmentant les impôts de 30 milliards d’euros, cela allait plomber l’activité économique. Les élections européennes furent mauvaises pour les socialistes mais cela avait été envisagé bien avant le scrutin, au contraire de 2019 pour LREM.


Nicolas Sarkozy en mai 2009

Il y a évidemment quelques ressemblances entre Emmanuel Macron et Nicolas Sarkozy dans ce volontarisme personnel qui souhaite soulever des montagnes, du moins dans les discours. D’une certaine manière, à ce jour, Nicolas Sarkozy a soulevé quelques montagnes là où Emmanuel Macron attend le cric. Par exemple, en initiant le Traité de Lisbonne, Nicolas Sarkozy a réussi à sortir l’Europe des Vingt-sept de la paralysie institutionnelle, tandis que les propositions européennes d’Emmanuel Macron sont restées lettres mortes pour l’instant (discours de la Sorbonne et Lettre aux Européens).

Il y a eu évidemment une inflexion dans le quinquennat de Nicolas Sarkozy, mais involontaire : la crise financière du 15 septembre 2008 a modifié en profondeur les projets et réformes de Nicolas Sarkozy et là encore, l’histoire mettra à son actif sa réaction salutaire en soutenant l’activité économique et bancaire (au prix certes d’un accroissement élevé de la dette publique). En quelques sortes, la crise financière de septembre 2008 a les mêmes conséquences que la crise des gilets jaunes pour Emmanuel Macron, celles de modifier profondément la direction politique tout en conservant intact le volontarisme.

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Malgré la contestation de plus en plus importante de son action, Nicolas Sarkozy a quand même gagné les élections européennes du 7 juin 2009. L’UMP est arrivée en tête avec 27,9% des voix et a gagné 12 sièges, devant le PS à 16,5% (qui a perdu 17 sièges), EELV à 16,3% et le MoDem à 8,5%. Il était courant d’entendre ou de lire en 2012 qu’il avait perdu toutes les élections "intermédiaires", ce qui est faux en ce qui concerne les élections européennes. Un précédent qui pourrait rassurer Emmanuel Macron.


Jacques Chirac en mai 1997

À cette époque, mai 1997, il n’y avait même plus d’Assemblée Nationale ! Jacques Chirac l’avait dissoute le 21 avril 1997. Les grèves de l’hiver 1995 ont mis un coup d’arrêt brutal aux réformes (même si la principale réforme est passée, à savoir que le financement de la sécurité sociale doit être approuvé par les parlementaires, vu les sommes en jeu, c’était indispensable !). Pour entrer dans l’euro (1999), et donc, avoir les critères de Maastricht (déficit, dette, etc.), Jacques Chirac a pensé qu’il valait mieux être assuré d’une majorité stable jusqu’à la fin de son septennat. Cela a au contraire été la victoire de son rival Lionel Jospin avec la troisième cohabitation.


François Mitterrand en mai 1983

Les historiens veulent dater de mars 1983 le tournant de la rigueur. Mars 1983, c’était la débandade des socialistes aux élections municipales. Une folle semaine qui aurait dû mener Jacques Delors à Matignon et qui, finalement, a reconduit Pierre Mauroy à la tête de son troisième gouvernement. Le tournant de la rigueur a eu lieu dès juin 1982, lors de la conférence de presse de François Mitterrand à l’issue du Sommet du G7 dans le luxueux château de Versailles. Dès novembre 1981, au micro de RTL, le grand argentier, Jacques Delors, avait préconisé une "pause" dans les "réformes" (qui, elles, au contraire des réformes ultérieures, étaient synonymes d’augmentation des dépenses publiques).


Valéry Giscard d’Estaing en mai 1976

Le tournant allait avoir lieu en été 1976, mais sans la volonté présidentielle. La démission tonitruante du Premier Ministre Jacques Chirac a mis le Président Valéry Giscard d’Estaing dans une situation politique très inconfortable où le principal parti de la majorité fut, en même temps, pendant cinq ans, son principal opposant. Une division qui ne pouvait pas aboutir à une réélection en 1981. Au-delà des problèmes de sa majorité, Valéry Giscard d’Estaing a dû faire face à deux chocs pétroliers qui étaient des crises majeures.


Georges Pompidou en juin 1971

Le tandem entre Georges Pompidou et Jacques Chaban-Delmas a duré jusqu’en 1972 (on pourrait le comparer au tandem François Mitterrand et Michel Rocard entre 1988 et 1991). 1971 fut l’année de négociation pour l’adhésion du Royaume-Uni à l’Union Européenne (ainsi que de l’Irlande et du Danemark) qui fut ratifiée en France par le référendum le 23 avril 1972, c’était l’une des conditions pour que les centristes (CDP) participassent au gouvernement en 1969 (à l’instar de Jacques Duhamel, Ministre de l’Agriculture puis Ministre des Affaires culturelles).


Charles De Gaulle en janvier 1968

Je prends comme point de départ le premier mandat obtenu au suffrage universel direct. À deux mois près, le pays s’est retrouvé dans la crise de mai 1968 (qui a commencé le 22 mars 1968), à laquelle les historiens feront probablement référence pour évoquer la crise des gilets jaunes. Malgré des élections législatives en mars 1967, De Gaulle a dû tenir compte des évolutions de la société, jusqu’à aller à un référendum en 1969 qui n’a jamais été qu’un plébiscite pour ou contre son maintien au pouvoir.

Malgré la grande diversité des situations, ce qui est clair, c’est qu’au bout de deux ans de mandat, un Président de la République est "confirmé" en termes de compétences ou incompétences. L’histoire n’est pas encore écrite. Emmanuel Macron a encore certes tout à démontrer. Il en a la capacité et sûrement la volonté. Et il a déjà prouvé qu’il savait rebondir face à l’adversité. Ce qui est le mystère des grands fauves politiques


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (06 mai 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Emmanuel Macron, deux ans après.
Emmanuel Macron et l’art d’être Français.
Conférence de presse du Président Emmanuel Macron du 25 avril 2019 (vidéo et texte intégral).
Allocution du Président Emmanuel Macron du 16 avril 2019 (texte intégral).
Emmanuel Macron à la conquête des peuples européens.
Gilets jaunes : le syndrome du Fouquet’s.

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https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/emmanuel-macron-deux-ans-apres-214873

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