« L’acte II que je vous ai présenté repose, je l’ai dit, sur un changement de méthode et sur le traitement de trois enjeux prioritaires : l’écologie, la justice sociale et un fonctionnement démocratique, non seulement pour ce qui concerne nos institutions, mais aussi dans le fonctionnement de l’État et de notre capacité à faire vivre et rendre dynamique nos territoires, dans le cadre d’une décentralisation bien plus claire. » (Édouard Philippe, le 12 avril 2019 dans l’hémicycle de l’Assemblée Nationale).



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Drôle de situation politique : alors que le gouvernement a été fortement contesté et l’est encore contesté depuis presque sept mois avec la crise des gilets jaunes, alors que le parti présidentiel n’est pas parvenu à atteindre son objectif d’être la première force politique du pays au lendemain des élections européennes, le Premier Ministre Édouard Philippe semble être le grand gagnant de ce premier semestre de 2019. Gagnant par défaut, certes, mais gagnant, car il est ressorti politiquement renforcé de ces épreuves.

En effet, tout laissait entendre qu’Édouard Philippe allait être noyé par la vague des gilets jaunes, et cela dès le début. Quand le Président Emmanuel Macron a décidé, le 10 décembre 2018, de redonner 15 milliards d’euros de pouvoir d’achat, Édouard Philippe, fidèle à la rigueur des comptes publics, a failli s’étrangler et démissionner. Même si ce fut d’une courte tête, la défaite aux élections européennes aurait également dû y avoir une conséquence sur le gouvernement. Or, rien, aucun remaniement (si ce n’était technique).

Pourtant, deux ans d’exercice du pouvoir, c’est déjà long pour un Premier Ministre sous la Cinquième République, une fonction qui use et épuise, et qui rend généralement impopulaire. Édouard Philippe a déjà dépassé de nombreux prédécesseurs, en longévité : Bernard Cazeneuve, Jean-Marc Ayrault, Dominique de Villepin, Alain Juppé, Pierre Bérégovoy, Édith Cresson, Laurent Fabius, Pierre Messmer et Maurice Couve de Murville. Édouard Philippe a dépassé de quelques jours la longévité de son mentor, Alain Juppé, et dans deux semaines, il va dépasser celle du Premier Ministre Édouard Balladur.

Dépassé : c’est l’un des mots fétiches du Premier Ministre pour sa seconde déclaration de politique générale qu’il a prononcée pendant une heure ce mercredi 12 janvier 2019 à 15 heures (on peut lire sa déclaration dans son intégralité ici). Le vote de confiance qui a suivi était sans surprise : peu avant 19 heures, 363 députés ont accordé leur confiance au gouvernement, contre 163, sur 526 exprimés et 573 votants. Très peu de députés LR se sont abstenus, au contraire du 4 juillet 2017, lors du premier vote de confiance.

Les mots fétiches d’Édouard Philippe étaient en effet : "dépassement", "civilité", "équilibre" et même, "inénervable" ! Il faut dire qu’Édouard Philippe est un homme courtois, calme et respectueux de ses opposants, et son éventuelle arrogance intellectuelle est compensée par une réelle et sincère humilité : « Bien évidemment, je respecte profondément leur qualité d’élu, et (…) je respecte chacun d’entre eux. Je crois qu’ils le savent et si par extraordinaire, ils ne le savaient pas assez, je m’appliquerais à moi-même la consigne relative au dépassement que je proposais tout à l’heure, afin que ce soit dit encore plus clairement. ».

Ou encore : « Changer de méthode, c’est changer de ton. La détermination, la conviction, la passion que nous mettons à défendre nos idées (…) ne devraient jamais nous conduire à l’arrogance, à l’agressivité, à la caricature. Regardons avec lucidité notre scène politique et nos débats médiatiques : ils ne sont pas toujours à la hauteur des enjeux. Je ne donne aucune leçon et je ne m’exonère d’aucune responsabilité dans ce domaine, mais nous avons de belles et vraies questions à traiter, qui méritent mieux que des raccourcis, des outrances et des postures. ».

Peu de Premiers Ministres ont été nommés à Matignon sans avoir jamais été ministres auparavant : avant Édouard Philippe, on ne peut citer que Georges Pompidou, Pierre Mauroy et Jean-Marc Ayrault. Pour des plus anciens, on peut aussi citer Léon Blum. Ce type de "noviciat", on peut le comprendre, surtout face à des parlementaires et anciens ministres chevronnés, cela a pu déstabiliser ou faire perdre quelques assurances.

Édouard Philippe semble désormais épanoui et a pris toute la mesure de son autorité de chef du gouvernement. Après le style Louis-Philippe, il va y avoir le style Édouard Philippe ! L’idée présidentielle du grand débat a permis au pouvoir de se rétablir, et cela par le haut, par l’écoute du peuple. Pour Emmanuel Macron, ce fut une épreuve d’humilité qu’il a franchie en laissant à son Premier Ministre une plus grande marge de manœuvre, ce qui s’est traduit par l’abandon de son discours solennel devant les parlementaires lors d’un Congrès à Versailles, alors qu’il souhaitait en prononcer un, chaque année.

Ce rétablissement ne se fait pas seulement sur des impressions mais avec une véritable feuille de route pour les prochains mois et même années. S’inspirant des points évoqués par la conférence de presse d’Emmanuel Macron le 25 avril 2019, Édouard Philippe a voulu souligner le virage écologique du gouvernement, virage qui s’explique par la bonne performance électorale de la liste menée par Yannick Jadot aux élections européennes (j’y reviendrai probablement) : « Parce que l’État se doit d’être exemplaire, tous les produits en plastique jetable seront bannis de l’administration dès l’année prochaine. ». Avis aux industriels !

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Les mesures sont donc concrètes, comme également l’interdiction des matières plastiques si elles ne sont pas 100% recyclées. Le "100%" est une aberration scientifique : même dans les processus les mieux maîtrisés, le 100% n’est jamais atteint, parce qu’il y a toujours des loupés, fautes humaines, erreurs techniques, fraudes, etc. Mais il donne la mesure de l’ambition. J’insiste sur l’intérêt d’une telle mesure : même si le plastique est une matière polluante (notamment pour nos océans), l’élément clef me paraît plutôt l’avenir des biens industriels : en panne de pétrole, finies les matières plastiques. Il est donc indispensable de songer rapidement à leur remplacement dans les procédés industriels pour leurs propriétés physico-chimiques.

Édouard Philippe a été même très engagé dans cette ambition écologique en voulant désamorcer les critiques sur sa propre personne : « Plus personne, aujourd’hui, n’a le monopole du vert ; c’est aussi cela, le dépassement des anciens clivages. Je connais les soupçons me concernant. Je viens de la droite, j’ai travaillé dans une grande entreprise française du nucléaire et je suis élu d’une ville industrielle : je ne pourrais donc ni rien comprendre, ni rien faire. C’est faire peu de cas de ma culture politique, de mon expérience au Havre et de ces deux années de gouvernement. ».

Quant à a justice sociale, elle s’articule par une baisse massive des impôts. Pour Édouard Philippe, cela signifierait une baisse de 27 milliards d’euros pour les ménages. La baisse de l’impôt sur le revenu se fera dès l’année 2020 pour la première tranche (12 millions de foyers) et partiellement, la deuxième tranche (5 millions de foyers). Rien au-delà, le rien étant exprimé par le mot "neutralisé" : « L’effet de cette réforme pour les tranches suivantes sera neutralisé. ». La taxe d’habitation sera définitivement supprimée en 2023 (donc, après la fin du mandat présidentiel !).

Et les déficits ? Là aussi, il est sensiblement évident qu’il y a eu un assouplissement de la rigueur budgétaire, et on peut le regretter. La baisse des dépenses publiques n’atteindra jamais la baisse des impôts (à moins d’un effet de prestidigitateur). Édouard Philippe a définitivement abandonné sa lutte contre les déficits avec ces propos : « Certains opposent parfois ceux qui seraient attachés aux équilibres budgétaires à ceux qui feraient vraiment de la politique. Je crois profondément le contraire. La responsabilité politique impose d’appliquer des principes, de faire des choix tout en respectant le réel. C’est le choix d’une grande nation, qui veut maîtriser son destin. C’est la marque des Premiers Ministres qui m’inspirent. Je pense à Pierre Mendès France et Georges Pompidou, à Michel Rocard et Alain Juppé. Le réel, c’est souvent nos sous. Ceux des Français. Ceux que nous prenons pour financer nos politiques publiques ou la redistribution. Ceux de nos enfants, car les dettes que nous créons, ce sont nos enfants qui les rembourseront. ».

Édouard Philippe a voulu aussi insister sur la notion de sécurité : sécurité alimentaire, mais aussi sécurité pour l’ordre public. Lutte contre le terrorisme, également, et révision des règles de Schengen, pour mieux contrôler l’immigration. Il a constaté que le nombre de demandeurs d’asile a diminué dans toute l’Europe mais augmenté en France. Il veut aussi réorganiser le culte musulman, en maintenant le cadre de la loi du 9 décembre 1905. Il souhaite ainsi, sans s’ingérer dans le culte musulman, que les imams soient recrutés parmi des Français et qu’ils parlent français dans leurs prêches.

La sécurité sociale dans son ensemble est mise en priorité principale de son gouvernement. Sécurité sociale dans le sens large. La réforme de l’assurance-chômage sera présentée dès mardi 18 juin 2019 par la ministre Muriel Pénicaud, et la réforme des retraites est en cours de discussion avec les partenaires sociaux sous la houlette du haut commissaire (et ancien ministre RPR) Jean-Paul Delevoye. Édouard Philippe a confirmé que l’âge légal de la retraite resterait 62 ans mais il a défini un "âge d’équilibre" qui devrait être à 64 ans en dessous duquel des pénalités seraient appliquées dans le calcul des pensions (traduction des incitations à partir plus tard).

Édouard Philippe, non seulement veut sauver le modèle social français, mais il veut même le renforcer et l’améliorer par une mesure qui est attendue depuis au moins 2010. L’objectif (urgent) est en effet de financer la dépendance : « La Ministre des Solidarités et de la Santé présentera à la fin de l’année un projet de loi qui définira une stratégie et la programmation des moyens nécessaires pour prendre en charge la dépendance. Dès le prochain projet de loi de financement de la sécurité sociale, nous enclencherons une première étape, avec des mesures favorisant le maintien à domicile et des investissements dans les EHPAD. Cela fait dix ans qu’on promet cette grande réforme de dignité et de fraternité : nous la conduirons et ce sera un autre grand marqueur social de ce quinquennat, peut-être un des plus importants. ». Je m’en réjouis : il est indispensable de créer ce cinquième pilier de la sécurité sociale pour accompagner ceux, de nos aînés, qui ont besoin d’aide pour poursuivre et terminer leur vie dans les meilleures conditions.

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Je termine ce compte-rendu par deux mesures importantes.

Je me réjouis de l’arrêt provisoire de la réforme des institutions. Édouard Philippe est sage lorsqu’il ne souhaite pas « [mobiliser] du temps parlementaire pour, in fine, constater le désaccord du Sénat ». Le gouvernement était pourtant prêt à présenter ses trois projets de loi, corrigeant les projets de loi de l’année 2018. Je m’en réjouis car je considère que cette réforme ne va pas dans le bon sens. Édouard Philippe préfère se concentrer sur les enjeux sociaux et écologiques et il a raison.

Son constat, c’est le rejet du Sénat : « La réalité, aujourd’hui, c’est que nous sommes proches d’un accord (…). [Mais] le Sénat a été très clair sur le fait qu’il n’y aurait d’accord sur rien s’il n’y avait pas accord sur tout. Nous allons donc continuer à nous rapprocher. ». Ce n’est pas anodin qu’Édouard Philippe ait demandé aussi la confiance des sénateurs (qui vont s’exprimer ce jeudi 13 juin 2019). Cette confiance sénatoriale n’engage pas le gouvernement (pas de renversement possible) mais elle permettra de compter, des sénateurs de la majorité sénatoriale, lesquels sont macron-compatibles dans la perspective des élections municipales de mars 2020.

Car c’est un enjeu essentiel pour Emmanuel Macron et Édouard Philippe, puisque des résultats des élections municipales de mars 2020 dépendra la future configuration du Sénat après son renouvellement de moitié en septembre 2020. À termes à peine voilés, Édouard Philippe a ainsi mis en garde le Président du Sénat Gérard Larcher : « Nous ne renonçons pas à nos ambitions (…). Nous attendrons le moment propice et la manifestation de volonté du Sénat, qui, peut-être, ne viendra qu’après le renouvellement de la Haute Chambre, en 2020. Nous pouvons aussi voter seulement la proportionnelle à l’Assemblée, sans changer le nombre de députés, et le Président de la République a la faculté d’interroger directement les Français sur la réduction du nombre des parlementaires. ». J’ai déjà donné mon avis sur la proportionnelle et la réduction du nombre des parlementaires (mesure particulièrement soutenue par les courants antiparlementaires).

Si le gouvernement s’est retiré une grosse épine du pied en retirant temporairement sa réforme des institutions, il s’en est mis une autre, peut-être encore plus piquante. En effet, peut-être "marqueur de gauche", Édouard Philippe a annoncé le dépôt rapide d’un projet de loi sur la bioéthique avec en particulier cette mesure phare, la PMA (procréation médicalement assistée) pour toutes les femmes. Quand il l’a annoncé, les députés de la majorité ont applaudi et se sont levés. L’idée du gouvernement est d’aller vite, au contraire de François Hollande avec le mariage pour tous : le projet de loi passera au conseil des ministres à la fin de juillet 2019 et son examen à l’Assemblée Nationale à la fin de septembre 2019, juste avant l’examen du projet de loi de finances : « Combattre les peurs, c’est remettre de la conscience dans la science, pour paraphraser une formule célèbre. C’est déterminer ce qui est permis et ce qui ne l’est pas dans des domaines où tout devient techniquement possible. ».

Édouard Philippe a, à cet égard, félicité trois membres de son gouvernement : « J’ai la chance d’avoir, dans mon gouvernement, trois ministres d’exception : une médecin, Agnès Buzyn ; une juriste, Nicole Belloubet ; une scientifique, Frédérique Vidal. Les débats que vous avez eus avec elles, que j’ai eus avec elles, ont été de grande qualité. Je suis persuadé que nous pouvons atteindre une forme de débat serein, profond, sérieux, à la hauteur des exigences de notre pays. C’est mon ambition, en tout cas. ».

La PMA est un sujet très particulier qui n’a aucune raison d’être politisé. J’y reviendrai dans quelque temps. Le risque que ressentent beaucoup de citoyens est qu’une loi permettant la PMA pour toutes les femmes conduise à une loi autorisant la GPA (gestation pour autrui). Chaque fois qu’une "étape" a été franchie, les promoteurs de celle-ci juraient les grands dieux que jamais la suivante ne surviendrait et pourtant, ce fut le cas : le PACS en 1999, le mariage pour tous en 2013 et la PMA probablement pour 2019 ou 2020.

Édouard Philippe a conclu son intervention à l’hémicycle en résumant ainsi la France qu’il défend : « Une France fidèle à elle-même, puissance industrielle, militaire et culturelle, une France travailleuse, solidaire et écologique, qui puise dans ce qu’elle produit la ressource de la justice sociale et qui ne vit pas au crédit de ses enfants ni de leur environnement. ». Qui donc pourrait s’opposer à ce but à atteindre ?


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (12 juin 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Édouard Philippe, vainqueur par défaut des gilets jaunes et des européennes ?
Séance de l’Assemblée Nationale du 12 juin 2019 : vote de confiance (texte intégral).
Discours de politique générale d’Édouard Philippe le 12 juin 2019 (texte intégral).
Emmanuel Macron, deux ans après.
Emmanuel Macron et l’art d’être Français.
Conférence de presse du Président Emmanuel Macron du 25 avril 2019 (vidéo et texte intégral).
Édouard Philippe, l’étoffe d’un homme d’État ?
Édouard Philippe, invité de "L’émission politique" sur France 2 le 27 septembre 2018.
Édouard Philippe, invité de "L’émission politique" sur France 2 le 28 septembre 2017.
La France conquérante d’Édouard Philippe.
Édouard Philippe, nouveau Premier Ministre.
Le premier gouvernement d’Édouard Philippe du 17 mai 2017.
Le second gouvernement d’Édouard Philippe du 21 juin 2017.

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https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/edouard-philippe-vainqueur-par-215859

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