« Restaurer un édifice, ce n’est pas l’entretenir, le réparer ou le refaire, c’est le rétablir dans un état complet qui peut n’avoir jamais existé à un moment donné. (…) [Les] archéologues, exhumant patiemment les moindres débris des arts qu’on supposait perdus, ont à vaincre des préjugés entretenus avec soin par la classe nombreuse des gens pour lesquels toute découverte ou tout horizon nouveau est la perte de la tradition, c’est-à-dire d’un état de quiétude de l’esprit assez commode. » (Eugène Viollet-Le-Duc, 1866).


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Cela fait deux mois que le toit et la flèche de la cathédrale Notre-Dame de Paris ont été détruits par un incendie qui a ému la terre entière. Une messe y a même été célébrée ce samedi 15 juin 2019 à 18 heures. Le Président de la République Emmanuel Macron a réagi très rapidement en faisant présenter au Parlement un projet de loi permettant quelques dérogations pour une restauration/reconstruction rapide. L’objectif plus politique que technique est d’achever les travaux avant le début des jeux olympiques de Paris, en 2024. Beaucoup de personnes qualifiées, des scientifiques, des conservateurs, etc. se sont inquiétés de cette précipitation, craignant qu’une mauvaise analyse du diagnostic (de mécanique des structures) hypothèque l’avenir de la cathédrale sur du long terme.

Personne ne peut critiquer les hommes (et les femmes) de l’art (au sens général et aussi au sens propre ici) de se préoccuper d’un bien commun qui a vécu déjà huit siècles et qui est appelé à vivre encore aussi longtemps si les décisions prises sont pertinentes. L’enjeu n’est pas la "civilisation" ni française, ni européenne, ni chrétienne, mais l’avenir d’un de monuments phares de la ville de Paris, de son histoire et, parce que la France est un pays très centralisé, l’histoire de Paris se confond un peu avec l’histoire de France (pas toujours heureusement).

En revanche, beaucoup ont fustigé des milliardaires de s’être intéressés au sort de la cathédrale en proposant de donner jusqu’à 200 millions d’euros. Cette surenchère rapide des dons, au lieu de choquer, devrait au contraire en réjouir plus d’un, d'autant plus lorsqu'on connaît le très faible budget annuel de l'entretion du patrimoine en France (328 millions d'euros en 2018). Inutile de parler de réduction d’impôts pour les dons, tout le monde sait bien que cette réduction d’impôts a toujours été plafonnée à quelques milliers euros et l’on imagine aisément que comme chaque année, ces milliardaires ont dû déjà épuiser leur optimisation de dons.

Non, cette floraison spontanée de millions d’euros provenant des plus riches en France montre simplement, mais personne ne veut le reconnaître, que ces milliardaires tant honnis (bien qu’ils font vivre des centaines de milliers de familles comme employeurs), ne pensent pas seulement à l’argent, ne sont pas apatrides, ne sont pas sans culture ni art. Au contraire, ils sont patriotes et ont l'amour de la France au point de vouloir financer la restauration d'un symbole français.

Au contraire, la richesse a cette chance de permettre de s’intéresser aux arts. J’en veux pour preuve la collection de François Pinault ou encore la construction du musée de la Fondation Louis Vuitton au-delà du Jardin d’acclimatation. Cela écorcherait ceux qui bavent de jalousie devant tant de richesse de le reconnaître, mais on peut être riche, et vouloir le bien de l’humanité. L’incendie de Notre-Dame de Paris en a apporté une démonstration éclatante.

On pourra toujours me rétorquer que ces personnes-là préfèrent être généreux avec des vieilles pierres plutôt qu’auprès les plus pauvres, les démunis, les défavorisés. Pourtant, il ne faut pas croire qu’ils sont la source de la misère, ils sont même ceux par qui la misère a été parfois stoppée par leur talent de stratèges industriels. Combien d’empires industriels d’il y a une ou deux générations ont-ils disparu à cause d’héritiers incompétents ? Ceux qui, aujourd’hui, sont à la tête de milliards, qu’ils fussent les créateurs ou de simples héritiers, ont montré leur capacité de produire et à ce titre, enrichissent la nation elle-même : tant qu’il n’y a pas création de richesse, il n’y aura pas de redistribution. La redistribution ne peut venir qu’après la création de richesse. C’est, semble-t-il, difficile à admettre en France.

Mais qu’importe, cette polémique très idéologique et d’un autre temps (plutôt milieu du XIXe siècle que début du XXIe siècle, et encore, "début" est bien exagéré, 2019, le siècle est maintenant bien entamé) n’est pas très importante, c’est même une caractéristique très française qui veut qu’on déteste l’argent tout en cherchant à en avoir le plus (en resquillant si besoin est). Les Anglo-Saxons ne sont pas aussi gênés que les Français avec l’argent.

La polémique qui risque au contraire de grandir autant qu’un feu de poutres dans une cathédrale, c’est la reconstruction. Je ne sais pas vraiment comment appeler précisément l’opération qui vise à réparer les dégâts causés par l’incendie, à savoir le toit en bois et la flèche. Cette polémique couve et enfle avec une incidence qui n’a rien à voir avec Notre-Dame de Paris : l’antimacronisme primaire tendrait à s’opposer à tous ce que fait ou propose Emmanuel Macron. Le problème, pour ceux qui le pratiquent, c’est qu’il est Président de la République, et l’ampleur de l’émotion a prouvé que si Emmanuel Macron ne s’était pas impliqué dans ce dossier, nul doute qu’on le lui aurait reproché aussi !

De quoi s’agit-il ? En gros, il y a deux camps, ceux qui veulent reconstruire la cathédrale pour la retrouver exactement comme elle était avant l’incendie, à savoir, avec des poutres en bois qui datent de 800 ans, et ceux qui veulent une reconstruction innovante, qui veulent "profiter" de ce drame pour construire avec nouveauté qui aurait un sens avec ce troisième millénaire, voire qui lui donnerait un sens. Il y a aussi les consensuels qui proposent une reconstruction apparente à l’identique mais avec des matériaux modernes (par exemple, en utilisant le titane, très résistant et léger, très cher aussi).

Une telle polémique n'est pas surprenante. Lors de l'attentat du World Trade Center le 11 septembre 2001, il y avait eu aussi l'opposition entre une simple reconstruction à l'identique des parties détruites et au contraire, la construction d'autre chose pour rendre hommage aux victimes. Quant à la non reconstruction du château des Tuileries et du château de Saint-Cloud, cela résultait de la volonté politique des républicains du début de la Troisième République d'éliminer tout symbole monarchique.

Ce qui est étonnant, c’est que les premiers partisans très fermes de la reconstruction à l’identique, qu’on a le droit pour l’occasion d’appeler "conservateurs" car c’est bien le sens de ce mot, ce sont souvent ceux qui font profession d’identité nationale, voire qui se revendiquent "identitaires". Or, parmi l’identité nationale, il y a ces fameuses racines chrétiennes. Personne ne les niera et la cathédrale en est la preuve, et l’émotion populaire, bien au-delà des chrétiens, la preuve vivante : ces racines sont à chérir, évidemment, elles sont le fondement de bien des décisions d’aujourd’hui, tant en droit qu’en politique sociale et culturelle.

L’étonnant, c’est que ces partisans ne se confondent pas avec ceux qui pratiquent régulièrement la foi. Il y a ceux qui revendiquent, et ceux qui pratiquent. Or, beaucoup de prêtres, d’évêques, sont beaucoup plus prudents sur la volonté de reconstruire à l’identique. Ceux qui ont l’habitude de visiter les églises le savent : l’histoire de chaque église, pluriséculaire, est faite de drames et d’innovations, de destruction pendant les guerres, d’incendies, de reconstruction, également de dons provenant des plus riches (qui ont alors leur nom, aujourd’hui inconnu, inscrit sur une plaque de marbre dans un recoin de l’église).

Or, justement, chaque drame a permis quelques innovations. Prenons justement Notre-Dame de Paris, la flèche existante était tellement fragile qu’il a fallu la démonter entre 1786 et 1792 (en pleine Révolution française). Cela a permis à Eugène Viollet-Le-Duc d’innover en remontant une nouvelle flèche, inaugurée le 16 août 1859, entourée de statues représentant les douze apôtres, dont l’un, saint Thomas, patron des architectes, ressemble étrangement à …Viollet-Le-Duc lui-même ! Pourquoi pas ? C’était imaginatif et artistiquement intéressant, mais on pouvait difficilement dire que c’était dans l’esprit du XIIIe siècle. Au contraire, c’était bien dans l’esprit du XIXe siècle (et encore, pas celui de Victor Hugo !).

Alors, pourquoi ne pas imaginer une reconstruction qui reste évidemment en accord avec le passé séculaire de la cathédrale mais qui proposent quelques innovations ? Dans tous les cas, personne n’osera dire que cela en fera une "cathédrale Macron". Un musée (Chirac), une bibliothèque (Mitterrand), un Centre culturel (Pompidou), oui, parce que c’était venu de nulle part. Ici, c’est une cathédrale déjà existante.

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De même, personne n’osera dire que la Pyramide du Louvre est la Pyramide Mitterrand. Justement, arrêtons-nous à cette pyramide inaugurée le 4 mars 1988 et ouverte au public le 29 mars 1989. C’était même la première image d’Emmanuel Macron le soir de son élection. Il a parlé juste devant cette pyramide dans un style très mitterrandien (François Mitterrand avait attendu dix jours pour faire cela, juste devant le Panthéon). Le Louvre existait bien avant François Mitterrand. Le Louvre l’a emporté sur le Président. Mais nul ne peut s’empêcher de constater que sans François Mitterrand, et sa conférence de presse du 24 septembre 1981, il n’y aurait pas eu de Pyramide du Louvre. C’était d’ailleurs l’une des sources d’agacement et de divergence du ministre pourtant fidèle, Pierre Joxe, qui avait osé lui dire que ce n’était pas son rôle ni sa compétence de choisir des projets d’architecture.

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Y aura-t-il une pyramide en guise de flèche ? Avec les connotations d’ailleurs spirituelles qui pourraient les accompagner ? Évidemment, non. Il faut d’ailleurs informer que le célèbre architecte américain (d’origine chinoise) qui a été à l’origine de la Pyramide du Louvre (projet présenté le 21 juin 1983), Ieoh Ming Pei, est hélas mort à New York il y a un mois, le 16 mai 2019, à l’âge de 102 ans (né le 26 avril 1917 à Canton). Il n’a pas construit que des pyramides, bien au contraire, il est même considéré comme inspiré par le "cubisme", et plus généralement, donc, par la géométrie.

Pei, comme beaucoup de ses confrères architectes, a réussi parce qu’il avait l’audace de l’originalité. Dans toute innovation, il y a polémique, les "conservateurs" considèrent en effet que l’art "nouveau" est "dégénéré" et tue la "tradition". Puis, au fil des décennies et des siècles, il devient art "classique". La Tour Eiffel, conçue pour être temporaire, en est un exemple frappant. L’histoire de l’art, que ce soit en architecture, mais aussi en peinture, en musique, etc., en donne mille exemples. Même l’industrie et la technologie suivent ce cycle : audace des investisseurs pour concevoir et développer un produit nouveau, opposition des conservateurs, mais soutien des consommateurs innovateurs, et après, soit le produit échoue économiquement, soit, au contraire, il devient un produit ordinaire (le smartphone est probablement l’exemple le plus spectaculaire, mais aussi la carte bancaire, etc.).

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Pei n’est plus là pour proposer une pyramide à la place de la flèche de la cathédrale, on peut donc "respirer" ! Ce n’était cependant pas l’âge qui aurait empêché un architecte de présenter des projets originaux. Après tout, l’architecte brésilien Oscar Niemeyer (qui est mort dix jours avant son 105e anniversaire, le 5 décembre 2012) a proposé son Centre culturel international (inauguré en mars 2011) à Avilés, dans les Asturies, à l’âge de 99 ans (peut-être n’était-il pas le mieux inspiré pour avoir proposé à cette ville espagnole chaude sur la côte atlantique la construction d’une immense esplanade en béton blanc sur les anciens chantiers navals).

Alors, pourquoi ne pas imaginer un projet de reconstruction audacieux et créatif pour Notre-Dame de Paris ? Sans évidemment dénaturer l’ensemble de l’édifice religieux. Qui oserait dire aujourd’hui que la Sagrada Familia inachevée d’Antonio Gaudi dénature la ville de Barcelone, dénature l’Église catholique, dénature l’art en général ?

C’est ce qu’avait justement compris Viollet-Le-Duc, devenu aujourd’hui une sorte de saint Évangéliste qu’il n’a jamais voulu être (sauf éventuellement statufiée à côté de la flèche !). Il l’avait même théorisé dans un essai intéressant sur la restauration, dont j’ai cité en début d’article quelques phrases clefs, et dont je souligne cette partie-ci : « ont à vaincre des préjugés entretenus avec soin par la classe nombreuse des gens pour lesquels toute découverte ou tout horizon nouveau est la perte de la tradition ».

C’est exactement ce qu’il est en train d’advenir de la restauration de Notre-Dame de Paris aujourd’hui. Pour de nombreux prêtres, la possibilité d’adapter la future flèche de Notre-Dame de Paris « aux enjeux de notre époque » n’est pas une « perte de la tradition » mais un complément nouveau et enrichissant, une valeur ajoutée pour parler comme un économiste, qui inscrira la cathédrale dans l’histoire actuelle des hommes. En ce sens, le choix du projet donnera une idée si la France est trop bloquée ou pas pour vivre encore un futur qui, forcément, sera différent de son passé sans se renier pour autant. À tous les Pei, Niemeyer ou Gaudi de la Terre d’aujourd’hui, concourez ! Vous façonnerez la tradition de demain.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (15 juin 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Notre-Dame de Paris : la flèche ne sera pas remplacée par une pyramide !
La Renaissance de Notre-Dame de Paris : humour et polémiques autour d’une cathédrale.
Allocution du Président Emmanuel Macron du 16 avril 2019 (texte intégral).
Notre-Dame de Paris, double symbole identitaire.
Maurice Bellet, cruauté et tendresse.
Réflexions postpascales.

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