« Nous ne coalisons pas des États, nous unissons des hommes. ».


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Il y a quarante ans, le 16 mars 1979, Jean Monnet est mort à l’âge de 90 ans (il est né le 9 novembre 1888). Considéré comme l’un des Pères de l’Europe, profondément patriote et démocrate laïc, il fut enterré le 20 mars 1979 en présence notamment du Président français Valéry Giscard d’Estaing et du Chancelier allemand Helmut Schmidt.

Jean Monnet a eu un parcours extraordinaire. Il était un homme simple, sans diplôme (pas même le baccalauréat, mais il ne s’en vantait pas comme certains maintenant), et a toujours fui les mondanités, évité les honneurs et les fonctions officielles, rejeté les décorations et autres diverses gratifications qu’on lui proposait par dizaines voire centaines de par le monde.

La France l’a quand même célébré (à son corps défendant) en lui donnant la plus prestigieuse des reconnaissances historiques, qu’il aurait sans doute refusée par avance s’il avait eu l’orgueil du Général De Gaulle, être transféré au Panthéon, ce que François Mitterrand, friand de commémorations, a décidé pour son centenaire, le 9 novembre 1988 : « Je pense à Jean Monnet qui s’est apprêté à concevoir l’Europe telle qu’il l’avait trouvée : à la fin d’un temps, au commencement d’un autre. Et j’imagine de futurs concepteurs, de futurs fondateurs, qui, à la suite de Jean Monnet, regarderont autour d’eux et verront d’abord l’autre Europe, l’autre partie de l’Europe : ce même continent nourri aux mêmes sources (…), l’autre Europe qui verra au travers des décennies prochaines des projets, des accords, les évolutions, les ambitions et les autres rêves qui nous permettront un jour de savoir que l’Europe, c’est tous les Européens. (…) Chacun symbolise un moment de l’Histoire, une attitude devant la vie, une façon d’être soi-même : Jean Moulin et la résistance pour l’amour de la patrie, René Cassin, la défense et le progrès du droit, Jean Monnet, l’Europe et l’organisation de la paix. ».

Pour comprendre Jean Monnet, ce qui le motivait, il faut relire la conclusion d’un article bibliographique très instructif de Pierre Viansson-Conté publié le 17 mars 1979 dans "Le Monde" : « Une carrière qui illustre bien la devise de Dwight Morrow qu’il aimait tant citer : "Le monde se divise en deux : ceux qui veulent être quelqu’un et ceux qui veulent réaliser quelque chose". S’il est un homme que l’on peut ranger sans hésitation dans la seconde catégorie, c’est bien lui. Il en convenait d’ailleurs volontiers, ajoutant : "Il y a moins de concurrence". ».

Sa principale réalisation, c’est l’Union Européenne. Pas comme celle d’aujourd’hui, car comme l’anticipait François Mitterrand, cette Europe a évolué avec l’intégration, le 1er mai 2004, des pays de l’Europe centrale et orientale longtemps muselés par la dictature communiste, mais il s’agit bien de la même Europe, celle du charbon et de l’acier, cette Communauté devenue Économique Européenne par le Traité de Rome puis Union Européenne par le Traité de Maastricht (approuvé démocratiquement par le peuple français le 20 septembre 1992).

Une petite note de quatre lignes, trois phrases, remise à Robert Schuman, Ministre des Affaires étrangères, juste avant son fameux discours du Salon de l’Horloge (au Quai d’Orsay) le 9 mai 1950 (texte intégral ici), a suffi pour jeter les bases historiques de la construction européenne : « L’Europe ne se fera pas d’un coup, ni dans une construction d’ensemble : elle se fera par des réalisations concrètes créant d’abord des solidarités de fait. (…) La solidarité de production qui sera nouée manifestera que toute guerre entre la France et l’Allemagne devient non seulement impensable, mais matériellement impossible. ».

C’était l’idée essentielle de Jean Monnet : des "solidarités de fait". Un peu comme Antoine Pinay, Jean Monnet n’était pas un intellectuel, il n’était pas un théoricien. Il était un homme pratique, déterminé, volontaire et efficace. Son parcours, que certains tentent bien maladroitement de salir, est pour le moins extraordinaire. Il faut aussi le replacer dans le contexte particulier : il avait une vingtaine d’années dans les années 1910.

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Originaire de Cognac, il était aussi originaire "du" cognac, si l’on peut dire, à savoir qu’il était le fils et le petit-fils de producteurs de cognac et qu’il était donc promis, avec son frère, à vendre cette production d’alcool. Son frère était chargé de le vendre en France et lui, de le vendre à l’extérieur. Cela a fait de lui, très jeune, un négociant globe-trotter, visitant tous les continents pour vendre son cognac. Inutile d’aller chercher plus loin son "cosmopolitisme" et son esprit pratique : ses fonctions d’entrepreneur et d’exportateur suffisent à comprendre l’intérêt de relations économiques internationales.

À propos de son esprit de viticulteur, Georges Berthoin, collaborateur de Jean Monnet et fils d’un ministre de De Gaulle, confia lors d’une interview accordée à l’historien Éric Roussel pour la "Revue des Deux Mondes" d’avril 2012 : « Ses leçons venaient de son instinct paysan et de l’humilité créatrice qu’il en retirait. Il m’expliqua un jour, alors que nous marchions dans un champ, la symbiose qu’il fallait rechercher entre la nature et la société. Il citait en modèle l’exemple du rythme et de la lenteur des saisons et de la graine enfouie dans la terre : "Elle serait semée, puis germerait pour se transformer en blé. Celui-ci commencerait sa carrière en rejoignant la coopérative voisine, puis serait intégré dans des circuits économiques jusqu’à trouver, sur le marché lointain de Chicago, sa cotation selon la demande mondiale ou les conditions climatiques en Ukraine ou en Argentine, et finir par un prix résumant son parcours, mais mystérieux pour celui qui mangerait une simple tranche de pain. Ainsi cheminent, avant de devenir des réalités concrètes, les idées et les projets". ».

Une autre leçon que Georges Berthoin a reçue de Jean Monnet : « Tout défi contient son antidote. Tout obstacle peut devenir un point d’appui. Pour lui, la signification de sa politique consistait donc à découvrir ce secret salvateur pour l’incorporer dans la société et le comportement des hommes. (…) Toute souveraineté individuelle ou collective, si absolue qu’elle se considère, partage avec les autres un élément commun. C’est en le découvrant que les dialogues jusque-là impossibles peuvent s’ouvrir. Monnet l’a introduit dans les rapports traditionnels entre États. C’est ainsi qu’une souveraineté nationale s’enrichit de ce que l’autre peut lui apporter sans se renier elle-même. ».

Au fil des années et des décennies, Jean Monnet a tissé autour du monde un réseau national et international, tant économique que politique, très extraordinaire, probablement parce qu’il n’existait pas beaucoup de gens comme lui, capables de braver l’inconnu des pays étrangers et nouer des contacts tant personnels que commerciaux. Il devait en plus fasciner ses interlocuteurs.

Pierre Viansson-Conté a donné une idée de son cosmopolitisme en la résumant à son mariage (tardif) avec une femme déjà mariée : « C’est finalement à Moscou, en 1934, la loi soviétique admet le divorce par déclaration unilatérale, que ce banquier américain de nationalité française résidant en Chine réussira à faire légaliser son union avec une Italienne, née par surcroît à Constantinople. "La plus belle opération de ma carrière", aimait-il à dire. ».

Le journaliste du "Monde" évoquait son métier de banquier, mais on était déjà en 1934, il y a eu beaucoup d’eau coulée sous les ponts de Jean Monnet, qui fut également haut fonctionnaire international.

Comment a-t-il pu avoir une telle vie internationale entremêlée ? En fait, la Première Guerre mondiale venait d’être déclarée quand il était au Canada (depuis 1906) et qu’il a convaincu les dirigeants de la Compagnie de la baie d’Hudson, une grande entreprise, d’acheter son cognac ou plutôt, de l’échanger contre des fourrures. L’un de ses dirigeants était associé de la banque Lazard Frères et administrateur de la Banque d’Angleterre. Très vite, Jean Monnet a su s’intégrer dans ce petit monde de la finance internationale : il « s’initie aux affaires financières, prend la mesure des grands cartels, apprend à débrouiller l’écheveau des échanges internationaux, jauge la complexité des relations monétaires, comprend les avantages, la nécessité, de la coopération » (Pierre Viansson-Conté).

Réformé en 1914 à cause de sa santé fragile, Jean Monnet avait compris assez vite que la guerre serait longue et difficile. En quelques années, il s’intégra également dans le milieu politique français, nouant des relations avec le ministre Étienne Clémentel, également René Viviani et Alexandre Millerand. Durant la guerre, il fut affecté au service de ravitaillement de l’armée et noua des contrats entre l’armée française et la Compagnie de la baie d’Hudson. Son credo, c’était de faire comprendre qu’il ne fallait pas seulement coordonner les actions militaires entre les Alliés, mais aussi les achats et approvisionnements des pays en guerre, qui étaient aussi stratégiques que les opérations militaires.

Après la guerre, assistant aux négociations du Traité de Versailles, Jean Monnet fut expert français au conseil suprême économique. En 1920, une personnalité britannique très influente le proposa comme Secrétaire Général adjoint de la Société des Nations (SDN, future ONU) qui venait d’être créée (il n’avait que 31 ans). Il est parvenu à trouver un accord sur la frontière de haute Silésie entre l’Allemagne et la Pologne, et à redresser les finances de l’Autriche et de la Roumanie. Il quitta la SDN en décembre 1922 pour sauver l’entreprise familiale de cognac qui s’était financièrement effondrée après la mort de son frère. Il la redressa rapidement et est devenu un homme d’affaires avisé. Il fut nommé directeur de la filiale parisienne d’une grande banque américaine, multiplia ses responsabilités financières comme membre de conseil d’administration de plusieurs entreprises internationales (par exemple, il fut vice-président de l’Union des mines), etc.


En 1928, il fit la connaissance d’un jeune secrétaire de conseil d’administration de l’Union des mines, à savoir René Pleven, futur résistant et chef du gouvernement sous la Quatrième République. Après la crise de 1929, sa banque fut absorbée et il a rebondi avec une autre banque qui l’a envoyé en Chine où le Ministre des Finances, beau-frère de Tchang Kai-Check, le chargea à Nankin en 1933 de faire un plan de réorganisation industrielle et de construction des chemins de fer qui fut accepté par le gouvernement chinois et d’attirer des investisseurs américains. Pour l’occasion, il fonda plusieurs entreprises et banques.

Je reprends la trame de l’article de Pierre Viansson-Conté car il y a indiqué des éléments clefs de la biographique de Jean Monnet : « Le financier international, le banquier américain, l’homme d’affaires cosmopolite, ne croit guère aux trusts et aux cartels privés. Son expérience le convainc de plus en plus qu’il n’y a pas de véritable progrès, de prospérité, ni de salut pour le monde occidental, en dehors d’une direction rigoureuse et planifiée de l’économie de chaque nation et d’une délégation par les États d’une part de leur souveraineté à des institutions communes. Car les hommes passent, les institutions restent, elles accumulent l’expérience collective. ».

Cette idée, qui a prévalu pour l’organisation de l’Europe après la Libération, Jean Monnet l’a développée auparavant auprès du Président américain Franklin Roosevelt qu’il connaissait assez bien, ainsi que le collaborateur de celui-ci, Harry Hopkins. Avec le contenu du Traité de Versailles, Jean Monnet imaginait assez tôt (au début des années 1920) qu’une nouvelle guerre serait inéluctable. À la fin de l’année 1938, Édouard Daladier, Président du Conseil et Ministre de la Guerre, l’a chargé de négocier des achats d’avions américains et de définir une coopération économique avec le Royaume-Uni. Juste après le début de la Seconde Guerre mondiale, Jean Monnet fut nommé président du comité de l’effort de guerre franco-britannique.

Churchill fut élu Premier Ministre le 10 mai 1940. Jean Monnet, voyant la faiblesse des forces françaises face aux troupes nazies, a convaincu d’abord Churchill de la pertinence d’une Union franco-britannique à effet immédiat. C’était révolutionnaire, surtout avec près de quatre-vingts ans de recul où maintenant, les Britanniques ont un mal fou à réussir leur Brexit. Il s’agissait ni plus ni moins de fusionner les deux États (France et Royaume-Uni), probablement de manière provisoire, afin de permettre aux Français de poursuivre la guerre (comme Anglais donc). Car, par patriotisme, il craignait avant tout l’arrêt de la guerre et la défaite de la France.

Jean Monnet a aussi convaincu De Gaulle qui fut brièvement nommé, le 6 juin 1940, au gouvernement de Paul Reynaud, et ce dernier n’était pas loin d’être convaincu. C’était même très malin face à Hitler. Mais Paul Reynaud démissionna le 16 juin 1940 en pleine Débâcle, et fut remplacé par le maréchal Pétain qui négocia avec les nazis l’arrêt de la guerre. De Gaulle, qui était en mission à Londres le 16 juin 1940 et revenu à Bordeaux le soir même, repartit à Londres et retrouva Jean Monnet à son domicile londonien le soir du 17 juin 1940.

Les deux hommes ont partagé la même conviction que cette guerre serait mondiale, qu’elle serait longue et difficile mais qu’elle serait finalement victorieuse. En revanche, ils avaient des perspectives très différentes dans la manière de continuer la guerre. De Gaulle, après son appel, incarna la France libre et l’État résistant, tandis que Jean Monnet s’est engagé directement auprès de l’armée britannique, considérant que l’État français avait cessé de combattre.

Jean Monnet, qui avait toute la confiance du gouvernement britannique, fut envoyé à Washington pour négocier une collaboration avec le gouvernement américain pour participer à l’effort de guerre du Royaume-Uni, seule puissance face à Hitler encore allié à Staline (alors que Roosevelt venait d’être réélu sur un engagement de neutralité). Jean Monnet a ainsi permis la préparation industrielle et militaire des États-Unis pour leur engagement après Pearl Harbor, dont il a surveillé l’acheminement. Il a eu une part active dans la victoire des Alliés par cette anticipation de la très lourde logistique nécessaire au succès (un responsable américain expliqua qu’il a fait gagner un an de guerre).

Diplomate anglais, Jean Monnet fut aussi diplomate américain et fut, de février 1943 à octobre 1943, missionné à Alger par Roosevelt (avec l’accord de Churchill) pour "unifier" les deux généraux rivaux, Charles De Gaulle et Henri Giraud. De Gaulle se disait l’incarnation de la France à Londres, avait la confiance de Churchill mais pas celle de Roosevelt, tandis que Giraud, soutenu par Roosevelt, parlait au nom de la France à Alger.

Grâce à Jean Monnet, De Gaulle fut convaincu qu’il fallait que les deux généraux se réconciliassent et il retrouva Giraud le 30 mai 1943 à Alger pour créer, le 3 juin 1943, le Comité français de libération nationale (CFLN) qu’ils allaient coprésider tous les deux, structure unique représentant la France et reconnue officiellement comme telle par les gouvernements américain et britannique le 22 juillet 1943 (et soviétique le 26 août 1943. Le CFLN était une sorte de gouvernement et il se transforma d’ailleurs en Gouvernement provisoire de la République française le 3 juin 1944 après avoir aussi gagné en légitimité avec la soutien de l’Assemblée consultative provisoire le 6 novembre 1943.

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Le 5 août 1953, Jean Monnet prononça un discours prophétique devant le CFLN (à Alger donc) : « Il n’y aura pas de paix en Europe si les États se reconstituent sur une base de souveraineté nationale, avec ce que cela entraîne de politique de prestige et de protection économique (…). Les pays d’Europe sont trop étroits pour assurer à leurs peuples la prospérité et les développements sociaux indispensables. Cela suppose que les États d’Europe se forment en une fédération ou en une entité européenne qui en fasse une unité économique. ». Ces propos sont considérés comme la première esquisse d’un projet européen qui se concrétisa sept années plus tard.

Pour une fois, Jean Monnet n’était plus un conseiller de l’ombre mais membre également du Comité français de libération nationale, atténuant les susceptibilités des deux généraux (et comprenant très vite que Giraud n’était pas un politique et il fut écarté de la présidence le 2 octobre 1943) et installant le commissariat à l’approvisionnement, à l’armement et à la reconstruction (il était un commissaire du CFLN comme le furent entre autres André Philip, Georges Catroux, René Pleven, René Mayer, Maurice Couve de.Murville, François de Menthon, Henri Queuille, Emmanuel d’Astier de La Vigerie, Louis Jacquinot, André Le Troquer, Pierre Mendès France, René Capitant, André Diethelm, Henri Frenay, etc.). De retour à Washington en octobre 1943, il resta membre du CFLN, comme "ministre en mission", garant du contact permanent entre De Gaulle et Roosevelt. Jean Monnet quitta le CFLN le 3 juin 1944 (devenu Gouvernement provisoire). Notons que Jean Monnet avait donc gardé sa propre indépendance d’action : il avait été envoyé à Alger par Roosevelt pour aider Giraud et neutraliser politiquement De Gaulle, or, pragmatique, Jean Monnet s’est bien rendu compte de l’incapacité politique de Giraud, il a donc au contraire aidé De Gaulle à prendre pleinement la tête de la représentation internationale de la France, malgré les réticences américaines.

Pierre Viansson-Conté a insisté aussi, dans son article, sur la philosophie politique de Jean Monnet : « Le banquier, l’homme des grandes affaires privées, a éprouvé les dangers d’un libéralisme qui n’est que foire d’empoigne ou laisser-faire dès lors qu’il s’agit, pour une grande tâche, de réunir en un seul faisceau toutes les volontés. Et le familier de Roosevelt, l’ami des ministres et des financiers américains, l’homme qui a l’estime de Churchill, la confiance de Wall Street et de la CIty sait bien que pour obtenir les dollars, laide que le Plan Marshall va bientôt apporter aux nations ruinées par la guerre, il faudra présenter des projets solides, des comptes en ordre, faire la preuve qu’on constitue un "bon risque". Pour cela, plus que jamais, il croit aux institutions davantage qu’aux hommes. ».

Jean Monnet évalua aussi les futurs besoins de la France après la guerre et a permis l’application du Plan Marshall ainsi que celle du programme du CNR en devenant le premier Commissaire général au Plan du 3 janvier 1946 au 11 septembre 1952 (la création du commissariat général au Plan fut adoptée au conseil des ministres du 21 décembre 1945). Ainsi, il arrêta le premier plan le 28 novembre 1946, pour une portée sur quatre ans (le Plan Monnet). La classe politique ne comprenant pas très bien l’intérêt du Plan, Jean Monnet était assez tranquille dans son travail et pouvait anticiper l’avenir et ainsi relancer l’économie française par son plan de modernisation et d’équipement.

C’était comme cela qu’il imagina ces "solidarités de fait" qu’il proposa à Robert Schuman et Konrad Adenauer au printemps 1950, qui fut la base philosophique et politique de l’actuelle Union Européenne et que Pierre Viansson-Conté appela la « synthèse et aboutissement de son étonnante carrière ». Grâce au soutien rapide du gouvernement allemand et à l’effet de surprise renforcé par le soutien de René Pleven et de René Mayer au sein du gouvernement français (qui aurait pu se diviser sur le sujet), le projet de Jean Monnet, exprimé publiquement par Robert Schuman le 9 mai 1950, a pu voir le jour quelques mois plus tard (à l’époque, le Président du Conseil était Georges Bidault qui fut l’ancien Président du CNR après Jean Moulin). Le Traité de Paris fut signé le 18 avril 1951 et l’Europe des Six vit le jour le 23 juillet 1952. Jean Monnet quitta le Plan pour défricher cette nouvelle institution qui allait devenir l’Union Européenne.

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Jean Monnet fut en effet nommé le premier Président de la Haute Autorité de la CECA (Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier) du 10 août 1952 au 10 juin 1955 (installé à Luxembourg). Cette Haute Autorité est l’ancêtre de la Commission Européenne. Mais, après l’échec de la Communauté Européenne de Défense (CED), rejetée par les députés français le 30 juin 1954, il démissionna, alors que son mandat était de six ans. En fait, il était rejeté par les ministres gaullistes du gouvernement de Pierre Mendès France qui mit ainsi un terme à son mandat. Son successeur René Mayer fut désigné le 1er juin 1955 à la conférence de Messine (jusqu’au 10 janvier 1958 en raison du Traité de Rome), de préférence à la candidature de l’Allemand Walter Hallstein (Secrétaire d’État aux Affaires étrangères en Allemagne, de 1951 à 1958 et inspirateur de la politique pro-européenne de Konrad Adenauer), qui fut par la suite le premier Président de la Commission Européenne du 7 janvier 1958 au 20 juin 1967. La nomination d’un Allemand en 1955 à la tête d’une instance internationale n’était pas encore acceptée dans la conscience internationale (ce qui aurait valu réhabilitation de l’Allemagne dans sa souveraineté diplomatique).

Quittant les instances officielles, Jean Monnet créa et présida son Comité d’action pour les États-Unis d’Europe de 1955 à 1975, comité (composé de nombreuses personnalités européennes, voir plus loin) qui proposa bien avant l’heure, entre autres, l’élection du Parlement Européen au suffrage universel direct, la création du marché commun et l’instauration du système monétaire européen. Toujours très influent, Jean Monnet initia le projet Euratom et participa activement aux négociations sur la rédaction du Traité de Rome (signé le 25 mars 1957) et aussi à celles concernant l’adhésion du Royaume-Uni à la Communauté Économique Européenne.

Parmi les participants au Comité Monnet, on peut citer René Pleven, Pierre Pflimlin, Raymond Barre, Valéry Giscard d’Estaing, Maurice Faure, Jean-Jacques Servan-Schreiber, Jean Lecanuet, Jacques Delors, Gaston Defferre, Guy Mollet, Antoine Pinay, François Mitterrand, Alain Poher, Robert Lecourt, Willy Brandt, Kurt Georg Kiesinger, Helmut Schmidt, Aldo Moro, Amintore Fanfani, Arnoldo Forlani, Alex Douglas-Home, Edward Heath, Roy Jenkins, Leo Tindemans, etc.

De Gaulle appliqua la politique de la chaise vide en 1967 au Conseil Européen pour protester contre l’éventualité de la fin de la règle de l’unanimité dans le processus décisionnel (Walter Hallstein fut écarté de la Présidence de la Commission Européenne au profit d’un Belge). Le journaliste gaulliste opposé à la construction européenne Éric Branca écrivit dans la "Revue Espoir" de novembre 1998 un brûlot contre la pensée de Jean Monnet : « Sous les catégories commodes de "nationalisme" et d’ "européisme", appliquées à De Gaulle et à Monnet (…) perce une dialectique autrement enracinée dans l’histoire : la liberté nationale opposée à la coercition impériale ; la tradition capétienne de la France relevée par la République contre le vieux rêve carolingien sécularisé par les technocrates. ». L’évocation carolingienne n’est pas due au hasard mais à l’attribution du Prix Charlemagne à Aix-la-Chapelle.

Prenant sa retraite à l’âge de 86 ans, Jean Monnet a dissous son comité et se mit à rédiger ses mémoires : « Les nations souveraines du passé ne sont plus le cadre où peuvent se résoudre les problèmes du présent. Et la Communauté elle-même n’est qu’une étape vers les formes d’organisation du monde de demain. » ("Mémoires", éd. Fayard, 1976).

Ayant conseillé de nombreux dirigeants politiques, Jean Monnet a confié, toujours dans ses Mémoires : « S’il faut beaucoup de temps pour arriver au pouvoir, il en faut peu pour expliquer à ceux qui y sont le moyen de sortir des difficultés présentes : c’est un langage qu’ils écoutent volontiers à l’instant critique.À cet instant où les idées manquent, ils acceptent les vôtres avec reconnaissance, à condition que vous leur en laissiez la paternité (…). Si c’est au pris de l’effacement que je puis faire aboutir les choses, alors je choisis l’ombre. ». Pour dire clairement : « J’avais mieux à faire que d’exercer moi-même le pouvoir. Mon rôle n’était-il pas d’influencer ceux qui le détiennent et de veiller à ce qu’ils s’en servissent a moment utile ? ».

Avec la dissolution du Comité Monnet, Georges Berthoin s’inquiéta auprès de lui de l’avenir de son œuvre : « Je lui ai demandé : "Qui continuera votre œuvre ?". Il a répondu sans la moindre hésitation : "Le Parlement Européen, bien sûr, car ce sont les électeurs qui tout naturellement devront continuer ce que nous avons commencé pour eux". En fait, il y a une "philosophie Monnet". Comme ces "grands innocents", Mandela, Gandhi, Luther King, il croyait sans restriction, comme nous tous autour de lui, en l’existence et la force d’une espérance humaine partagée par le peuple et pour le peuple. Mais, réaliste, il savait que rejeter l’autre serait plus facile que lui tendre la main. Il savait aussi que pour durer, se développer et s’adapter aux réalités nouvelles, les bonnes idées doivent pouvoir dépasser la vie provisoire de l’homme. Voilà pourquoi Jean Monnet, qui pourtant n’était pas versé dans les techniques constitutionnelles, a été méticuleux et exigeant lors de la création d’un système institutionnel d’un type nouveau dans les relations interétatiques à la naissance duquel j’ai participé en connaissant son respect pour la relation entre intérêt commun et les réalités nationales et culturelles. » (avril 2012). Ce qui prouve la sensibilité très démocrate et patriote de Jean Monnet et que les mécanismes actuels de l’Union Européenne, aussi précis, détaillés et technocratiques soient-ils, n’ont rien à voir ni avec l’URSS, ni avec un supposé IVe Reich.

L’Europe honora Jean Monnet comme il se devait. Dès mai 1953, il a reçu le prestigieux Prix Charlemagne à Aix-la-Chapelle, où il prononça un discours mémorable : « Afin qu’à l’avenir également, les progrès atteints soient assurés, il est nécessaire de créer un parlement européen et une autorité politique supranationale. Pour les peuples, le moment est venu d’assumer la conduite de l’entreprise commencée en votant eux-mêmes par un vote universel pour leurs représentants pour la direction des affaires européennes. (…) La Communauté dont nous avons commencé la construction dissipe, dans les relations, la domination de certains peuples sur les autres. Elle unit les peuples d’Europe et leurs forces productives à travers la création d’organismes et de règlements communs qui se mêlent aux souverainetés de chacun des États. Notre Communauté n’étant pas l’instrument d’une volonté de pouvoir, mais notre seul recours pour l’amélioration du sort humain, elle est ouverte à la participation pour tous ceux qui veulent et peuvent s’y rallier, tant qu’ils respectent ses règles. ».

Et le 2 avril 1976, le Conseil Européen réuni à Luxembourg lui décerna le titre de "Citoyen d’honneur de l’Europe". Ils furent seulement trois à avoir reçu ce titre, avec Helmut Kohl le 11 décembre 1998 à Vienne et Jacques Delors le 26 juin 2015.

En ce sens, Jean Monnet était un vrai révolutionnaire : « La grande révolution européenne de notre époque, la révolution qui vise à remplacer les rivalités nationales par une union de peuples dans la liberté et la diversité, la révolution qui veut permettre un nouvel épanouissement de notre civilisation, et une nouvelle renaissance, cette révolution a commencé avec la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier. ».

Le dernier hommage à Jean Monnet, plus intéressé par la pérennité de ses réalisations que par la postérité de sa propre personne, on peut considérer qu’il a été fait par le Salon du Livre de Paris qui vient d’être inauguré ce jeudi 14 mars 2019 à la Porte de Versailles de Paris (et qui se tient jusqu’au lundi 18 mars 2019), qui met pour sa 39e édition l’Europe à l’honneur ainsi que la ville de Bratislava, la capitale de la Slovaquie, très dynamique et attractive pour la jeunesse européenne (traditionnellement, le Salon met un pays à l’honneur ainsi qu’une ville du monde).

Précédemment, c’était la récompense du Prix Nobel de la Paix remise à l’Union Européenne en décembre 2012, qui a donné raison à la vision de Jean Monnet qu’effectivement, les "solidarités de fait" ont garanti une paix durable, ce qui est inédit dans l’histoire millénaire de l’Europe. Hommage lui soit donc rendu une nouvelle fois en 2019, à l’occasion du quarantième anniversaire du premier Parlement Européen élu au suffrage universel direct. Merci et bravo Jean Monnet !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (14 mars 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :

"Jean Monnet, l’homme aux idées claires", article de Pierre Viansson-Ponté publié le 17 mars 1979 au journal "Le Monde".

"L’héritage de Jean Monnet", entretien avec Georges Berthoin réalisé par Éric Roussel publié en avril 2012 par la "Revue des Deux Mondes".

"De Gaulle – Monnet ou le duel du siècle", article d’Éric Branca publié en novembre 1998 par la "Revue Espoir" (Fondation Charles De Gaulle).

Jean Monnet.
Emmanuel Macron à la conquête des peuples européens.
Le programme du CNR.
Discours de Robert Schuman le 9 mai 1950 au Salon de l’Horloge à Paris (texte intégral).

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190316-jean-monnet.html

https://www.agoravox.fr/actualites/europe/article/jean-monnet-grand-patriote-et-213498

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/03/13/37173361.html