« On superposa la pierre à la pierre, on accoupla ces syllabes de granit, le verbe essaya quelques combinaisons. Le dolmen et le cromlech celtes, le tumulus étrusque, le galgal hébreu, sont des mots. Quelques-uns, le tumulus surtout, sont des noms propres. Quelquefois même, quand on avait beaucoup de pierre et une vaste plage, on écrivait une phrase. L’immense entassement de Karnac est déjà une formule tout entière. Enfin on fit des livres. Les traditions avaient enfanté des symboles, sous lesquels elles disparaissaient comme le tronc de l’arbre sous son feuillage ; tous ces symboles, auxquels l’humanité avait foi, allaient croissant, se multipliant, se croisant, se compliquant de plus en plus ; les premiers monuments ne suffisaient plus à les contenir ; ils en étaient débordés de toutes parts ; à peine ces monuments exprimaient-ils encore la tradition primitive, comme eux simple, nue et gisante sur le sol. Le symbole avait besoin de s’épanouir dans l’édifice. L’architecture alors se développa avec la pensée humaine ; elle devint géante à mille têtes et à mille bras, et fixa sous une forme éternelle, visible, palpable, tout ce symbolisme flottant. » (Victor Hugo, "Notre-Dame de Paris", 1831).


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L’incendie, qui a ravagé la cathédrale Notre-Dame de Paris ce lundi 15 avril 2019 à partir de 18 heures 30, a ému tout le monde. Un journal ("L’Opinion") a parlé de "sidération mondiale", le Vatican a parlé de son "incrédulité" tellement les images de ce symbole fort en flammes étaient impressionnantes. Sentiment de tristesse effroyable, insupportable, paysage de désolation. À l’évidence, cet incendie marquera l’histoire, l’histoire de Paris, l’histoire de la France, et aussi, bien sûr, l’histoire du christianisme. En ces moments difficiles, et malgré l'anticléricalisme ambiant renforcé par les récents scandales, la Nation se rassemble.

Notre-Dame de Paris a constamment accompagné l'Histoire de France. Ce fut le lieu de célébration de l'Armistice du 11 novembre 1918 (en l'absence de Clemenceau qui restait anticlérical), et aussi de la Libération de Paris le 26 août 1944 (en présence de De Gaulle).

Cathédrale du XIIe siècle, le moment le plus impressionnant fut sans doute l’effondrement de sa si célèbre flèche, effondrement heureusement sur elle-même, ce qui fait penser aux moments terribles et atroces de l’effondrement des deux tours du World Trade Center à New York le 11 septembre 2001. Avec deux grosses différences.

Oui, deux grosses différences et malgré les dégâts gigantesques, malgré les pertes définitives d’œuvres d’art, malgré probablement les dégâts matériels collatéraux (le voisinage), il faut se réjouir que dans ce grand malheur, il n’y ait eu aucune victime humaine (à ma connaissance), c’est même une grande joie de le savoir tant l’ampleur de l’incendie au centre de la capitale du pays le plus visité au monde par les touristes pouvait laisser craindre le pire. Il faut aussi saluer l'héroïsme et l'efficacité des pompiers (il y aurait eu un pompier grièvement blessé cette nuit, selon Reuters).

Il faut aussi se réjouir que cet incendie serait de provenance accidentelle. On n’en sait pas beaucoup plus, une enquête longue et minutieuse viendra expliquer les causes réelles (ou pas ?), mais selon toute vraisemblance, il ne s’agirait pas d’un acte malveillant, encore moins d’un acte terroriste, et il faut s’en réjouir aussi car un incendie dû à "pas de chance" (sinon à de la négligence involontaire ?) ne transforme pas la tristesse en colère.

Or, dans ces moments difficiles, il vaut mieux ne pas réagir avec la haine, même si les souffleurs de haines, les souffleurs des braises de la cohésion nationale sont déjà sortis, ont déjà émis, dès le lendemain matin, des rumeurs gratuites (par exemple, le site polémique et controversé Riposte Laïque commençait à diffuser son odieux et indécent venin : « Notre-Dame de Paris en feu : pourquoi un attentat musulman est fort possible » avant même l’extinction de l’incendie).

Au-delà de ces extrémistes qui cherchent à récupérer systématiquement le moindre fait, mais ici, je suppose que ce sera très contreproductif tant son principe est aussi pourri qu’irresponsable, et entraîne le dégoût de ceux qui ont été sincèrement émus, il n’est pas temps de disserter sur le "choc des civilisations", mais ce sera plutôt l’heure de chercher à mieux sécuriser les églises et plus généralement, les bâtiments anciens qui n’ont pas été conçus avec les normes de sécurité actuelles. Je ne doute pas, d’ailleurs, que cet incendie aura cet effet bénéfique sur les autres bâtiments. C’est le cas de chaque catastrophe, qu’elle soit aérienne, ferroviaire, spatiale, nucléaire, etc., on en apprend plus et l’on sécurise plus, en réaction.

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Le Président Emmanuel Macron, qui avait enregistré son allocution télévisée vers 18 heures pour diffusion à 20 heures, après avoir songé parler en direct pour évoquer l’incendie, a finalement préféré la reporter et se rendre sur place, en compagnie du Premier Ministre Édouard Philippe et de la maire Anne Hidalgo. Lorsqu’on est un responsable national, il faut savoir mesurer en effet le degré de gravité d’un événement et l’incendie de Notre-Dame de Paris est un événement national et même international de grande gravité.

Curieuse coïncidence d’ailleurs avec les événements émouvants qui s’entrechoquent puisque, au lendemain de la précédente allocution télévisée d’Emmanuel Macron, celle, également très attendue, du 10 décembre 2018 qui devait réagir aux violences de la Place de l’Étoile du 1er décembre 2018, il y avait eu l’attentat de Strasbourg.

Oui, l’incendie et la destruction accidentelle de Notre-Dame de Paris est de première importance parce que la cathédrale de Paris est un double symbole.

Elle est le symbole de Paris et plus généralement, comme la Tour Eiffel, de la France. Les messages de soutien et de compassion provenant de toutes les nations (Donald Trump, Theresa May, etc.) montrent que l’émotion n’est pas seulement nationale mais mondiale. Notre-Dame de Paris est l’un des monuments touristes les plus visités au monde. Au-delà du symbole du pays, c’est aussi le symbole de la culture française, de la littérature française avec le fameux roman de Victor Hugo "Notre-Dame de Paris" publié en mars 1831 (l’écrivain n’avait alors que 29 ans, son écriture est extraordinaire de clarté).

Mais évidemment, la cathédrale de Paris est un aussi autre symbole, parce qu’elle a sa fonction religieuse, elle est le symbole, l’un des symboles les plus forts du christianisme et plus particulièrement de l’Église catholique (pas le seul, certes). Ce symbole chrétien est d’autant plus fort que la veille, le dimanche des Rameaux, les chrétiens ont entamé la semaine la plus importante de l’année liturgique, la Semaine Sainte qui se termine par Pâques et le mystère de la Résurrection. Or, il y a beaucoup plus de messes pendant cette semaine, chaque jour, et elles sont plus fréquentées. C’est donc vraiment un miracle que touristes et fidèles aient pu être tous évacués sans qu’il n’y ait eu de victimes.

On pourra toujours disserter sur la France, fille aînée de l’Église, sur ses racines chrétiennes, mais l’heure est à l’émotion nationale, à l’unité de tous les Français face à l’adversité, face à cette catastrophe qui marquera autant l’histoire des Français que l’histoire du monde des croyants. On voit poindre spontanément des élans de solidarité, provenant tant de privés (par exemple, 100 millions d’euros de la famille Pinault, surenchéris par 200 millions d'euros de la famille Arnault) que de structures publiques (par exemple, Valérie Pécresse a débloqué 10 millions d’euros d’urgence du conseil régional d’Île-de-France).

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On aura le droit de se poser la question de l’urgence des travaux de reconstruction (qui seront coûteux et longs) face à l’urgence sociale de gens qui crèvent la faim et dorment dans les rues. On pourra s’étonner de cet élan de solidarité pour des "vieilles pierres" préférées à des humains réels, actuels, bien vivants, ou plutôt, en survie. Il y a déjà eu ce débat lorsque les terroristes de Daech avaient détruit des sites archéologiques en Syrie (ou les Talibans en Afghanistan), cette émotion internationale, spontanée, semblait presque plus forte que les massacres humains qu’ils commettaient au même moment.

Mais personne ne pourra rejeter l’idée que Notre-Dame de Paris est un symbole universel, le double symbole universel, celui de la France des Lumières, car la France rayonne encore aujourd’hui, sans arrogance mais intellectuellement, dans une grande partie du monde, et celui du christianisme en début de la Semaine Sainte (catholique veut d’ailleurs dire universel).

Ce ne sont donc pas pour de "vieilles pierres" que les Français se sont émus au matin de la désolation, mais bien pour ce double symbole universel fort qui constitue les fondations de leur propre identité. Cette émotion est une véritable communion nationale. En ce sens, c’est même rassurant, et cela devrait rassurer tous ceux qui craignent que les Français n’aient perdu leur identité nationale : non, elle est bien vivante et elle se réanime toujours aux moments les plus émouvants, aux moments plus durs comme aux moments les plus joyeux.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (16 avril 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Notre-Dame de Paris, double symbole identitaire.
Maurice Bellet, cruauté et tendresse.
Réflexions postpascales.
Discours du pape François le 24 février 2019 au Vatican (texte intégral).
La protection des mineurs dans l’Église.
Mgr Barbarin : une condamnation qui remet les pendules à l’heure.
Pédophilie dans l’Église : le pape François pour la tolérance zéro.
Document : rapport "Lutter contre la pédophilie" de l'épiscopat français publié en octobre 2018 (à télécharger).
Violences conjugales : le massacre des femmes continue.
Les étiquettes.
Le pape François demande pardon pour les abus sexuels dans l’Église.
Sœur Emmanuelle : respecter et aimer.
La "peur" de saint Jean-Paul II.
La canonisation de Jean-Paul II et de Jean XXIII.
La canonisation de Paul VI et de Mgr Romero.
Paul VI.
Mgr Oscar Romero.
Jean-Paul II.
Concile Vatican II.
Saint Nicolas II.
Barbe Acarie.
Divine douceur.
Le plus dur est passé.
Le début de la révolution luthérienne.
Saint François de Sales.
Le pape Formose.
Viens m’aider à aider !
Le pape François, une vie d’espérance.
Benoît XVI.
Les saints enfants de Fatima.
La révocation de l’Édit de Nantes.
La laïcité française depuis 1905.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190415-notre-dame-de-paris.html

https://www.agoravox.fr/actualites/citoyennete/article/notre-dame-de-paris-double-symbole-214344

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/04/15/37262290.html