« J’aime les situations exceptionnelles et la manière dont réagissent à ces situations des personnages ordinaires. » (Gérard Oury, "Le Monde", le 26 novembre 1984).



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Le réalisateur français Gérard Oury est né à Paris il y a 100 ans, le 29 avril 1919. Il est mort à Saint-Tropez le 19 juillet 2006 à l’âge de 87 ans. Faut-il encore présenter Gérard Oury ?

Très célèbre pour avoir tourné de nombreux films comiques, parmi ceux qui ont reçu le plus d’entrées en salle de cinéma du cinéma français, Gérard Oury a toujours su manier la bonne humeur et l’esprit humoristique au cinéma. On pourra toujours lui contester d’être un auteur de cinéma d’auteur, et l’on aura bien raison, car lui ne s’ennuyait pas avec ces considérations. Son objectif était relativement simple mais efficace : divertir et aussi faire rire les gens, "les gens", c’est-à-dire tout le monde, des plus intellos aux moins torturés, des aristos aux populos (ou aux prolos).

Gérard Oury a bénéficié d’une période très permissive. On pourrait penser que la "permissivité" des œuvres (littéraires, cinématographiques, picturales, etc.) est croissante au cours du temps, surtout à notre époque, mais nul doute qu’il y a un retour du balancier. Il n’est pas dû à un retour d’une sorte de censure de vieux réactionnaires rétrogrades partisans d’un nouvel ordre moral. Non, au contraire, il est plutôt le résultat d’une sorte d’autocensure qui se veut moderne, postmoderniste, au nom de l’ultratolérance, pour respecter tout le monde, les diversités, les éclopés, les différentes strates d’une population qui ne s’identifierait plus au simple peuple français mais à des sous-couches d’ordre quasi-communautaires (faisant appel à la religion, à la sexualité, à la santé, etc.).

C’est vrai. Aujourd’hui, Pierre Desproges, Coluche et Thierry Le Luron seraient voués aux gémonies s’ils démarraient maintenant leur carrière. On les traiterait de tous les noms, on les traînerait devant les tribunaux, et le second degré (ou quinzième degré) ne jouirait plus du bénéfice du doute. Peut-être que notre époque actuelle nous ramènerait-elle brutalement au simple premier degré ? (Les polémiques au sujet d’artistes comme Dieudonné n’ont pas grand-chose à voir avec ce sujet car le supposé humour de ce dernier a une finalité militante évidente et même assumée, alors que l’humour de Desproges, Coluche, et Le Luron, pour ne prendre qu’eux, était gratuit, ou, au pire, à finalité seulement commerciale, mais certainement pas à but de prosélytisme, qu’il fût politique ou religieux).

Alors, évidemment, il faudrait mettre Oury dans le même lot que les Desproges et compagnie, pour la simple raison qu’aujourd’hui, il serait impossible d’imaginer un cinéaste tourner "La Grande Vadrouille" (1966) ou "Les Aventures de Rabbi Jacob" (1973), même s’il faut rappeler que Gérard Oury était d’origine juive et avait dû fuir la zone occupée pendant la guerre. Journaliste spécialisé en cinéma, Robert Sender a affirmé, interrogé par Hélène Combis le 12 juillet 2016 sur France Culture : « Vous ne pouvez pas imaginer le nombre de cinéastes qui nous ont dit, tous sujets confondus, et je ne pense pas qu’à la Shoah, je pense à l’homosexualité, je pense aux relations dans le travail… : "Aujourd’hui, on ne pourrait plus faire ce type de comédies". Il semble qu’il y ait un renfermement et qu’on ne puisse plus traiter certains sujets avec la même liberté. ».

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Durant ses études, au lycée ou au conservatoire, Gérard Oury rencontra Jean Dutourd, Bernard Blier, François Périer, etc. Il fut le protégé de Raimu et commença même une carrière de comédien (il joua le roi Charles V et deux fois Napoléon !). Il rencontra à ses débuts son grand ami Louis de Funès, en 1948. À la fin des années 1950, il se tourna vers la réalisation de films. Il tourna dix-sept longs-métrages dont il imagina, pour la plupart, le scénario, et l’ensemble de son œuvre fut honoré par un César d’honneur le 8 mars 1993.

Sa famille : une fille, Danièle Thompson, née pendant la guerre, qu’il a eue avec sa première femme, l’actrice Jacqueline Roman, et une compagne, Michèle Morgan, qui l’a rejoint dix ans plus tard au cimetière du Montparnasse. Gérard Oury repose ainsi auprès des femmes de sa vie : sa mère Marcelle (1894-1980), sa femme Jacqueline (1920-1981) et sa compagne Michèle (1920-2016)…

L’humour populaire permet d’atteindre de hautes places très sérieuses (et ennuyeuses ?), comme un siège à l’Académie des beaux-arts où il a été élu le 11 mars 1998 et reçu par le réalisateur Pierre Schoendoerffer le 1er mars 2000, pour la succession d’un autre réalisateur, René Clément, à la section des créations artistiques dans le cinéma et l’audiovisuel (son successeur est Jean-Jacques Annaud ; Gérard Oury y côtoyait Claude Autant-Lara, Henri Verneuil, Jeanne Moreau et …Roman Polanski).

Le Festival de Cannes l’a aussi honoré le 14 mai 2001 par une rétrospective. Mais peut-être que le meilleur compliment fut délivré par le Président de la République lui-même, Jacques Chirac, qui, en lui remettant les insignes de grand officier de l’ordre national du Mérite ; à l’Élysée le 20 septembre 2002, il le qualifia de « comique dont la vérité est universelle comme celle de Molière » après avoir gratifié ses films d’un « comique sympathique, sans prétentions intellectuelles, fraternel et efficace ».

Efficaces, ses films ? Assurément : leur succès est très impressionnant. Avec ses dix-sept films sortis entre 1960 et 1999, Gérard Oury a fait près de 69 millions d’entrées dans les salles françaises ! Avec trois énormes succès hypercélèbres : "La Grande Vadrouille" (17,3 millions d’entrées), "Le Corniaud" (11,7 millions d’entrées) et "Les Aventures de Rabbi Jacob" (7,3 millions d’entrées). Un autre grand succès, "Le Cerveau" (5,5 millions d’entrées), sera d’ailleurs rediffusé par la chaîne W9 le mardi 10 décembre 2019 dans la soirée.

En attendant, l’Internet regorge de quelques extraits des plus grands succès de Gérard Oury dont je propose ici une petite sélection…


1. "Le Corniaud" (sorti le 24 mars 1965).

Avec Bourvil, Louis de Funès, Vanantino Venantini, Henri Virlogeux, Michèle Morgan (mais la scène où elle apparaît a été coupée au montage), etc. Au cours du tournage, en Italie, Louis de Funès a fait une véritable crise de jalousie à cause des nombreux plans où ne figurait que Bourvil. Alors recruté pour faire du De Funès, c’est-à-dire broder à partir du scénario pour faire son comique, Louis de Funès, pendant une journée, n’a fait que jouer ce qui était écrit sans rien ajouter pour exprimer sa colère.

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Pour le calmer, Gérard Oury a écrit des scènes supplémentaires spécifiquement funésiennes, dont la célèbre scène de la douche où il se comparait avec des hommes très musclés. Robert Sender a constaté : « De Funès expliquait que s’il était si fort pour faire rire, c’est qu’il avait en lui cette qualité requise : le rythme. Un peu comme un danseur qui dirait ça pour le jazz. Cela a été évidemment un élément moteur. Le rythme, dans une comédie, c’est essentiel. C’est dur de faire rire ! » (France Culture, 12 juillet 2016).

À l’époque, Bourvil était une énorme star et Louis de Funès encore un second rôle (qui allait devenir une star avec "Le Gendarme de Saint-Tropez"), mais Bourvil insista pour que le nom de Louis de Funès fût mis au même niveau que le sien sur l’affiche. Un peu plus tard, Louis de Funès fit le même geste avec Coluche pour l’affiche de "L’Aile ou la Cuisse" réalisé par Claude Zidi.















2. "La Grande Vadrouille" (sorti le 8 décembre 1966).

Avec Bourvil, Louis de Funès, Terry-Thomas, Marie Dubois, etc. Le 17 décembre 1966, par la voix de son présentateur René Régent, France Culture annonçait la grande réussite du film : « Depuis une semaine, un orage comme il en a peu connu secoue le cinéma français. Un film mobilise la grande foule, et dans les salles où on le projette, déchaîne des tempêtes joyeuses (…). Il y a un cas Louis de Funès (…). Dès qu’il apparaît sur l’écran, quoi qu’il fasse, le public rit aux larmes. ».

Peu avant la sortie du film, le 6 décembre 1966, Gérard Oury avait expliqué sur France Inter : « Dans toutes les choses dramatiques, il y a des choses comiques, et dans toutes les choses drôles, il y a de quoi pleurer. (…) En filigrane de l’histoire, il y a tout de même un côté sérieux dans ce film comique, si j’ose dire : ça m’a amusé et intéressé de raconter une histoire d’amitié entre hommes. ».









3. "Le Cerveau" (sorti le 7 mars 1969).

Avec Jean-Paul Belmondo, Bourvil, Jacques Balutin, Robert Dalban, Pierre Tornade, etc.






4. "La Folie des grandeurs" (sorti le 8 décembre 1971).

Avec Louis de Funès, Yves Montand, Alice Sapritch, etc.






5. "Les Aventures d Rabbi Jaccob" (sorti le 18 octobre 1973).

Avec Louis de Funès, Henri Guybet, Suzy Delair, Claude Piéplu, Miou-Miou, Jacques François, Alix Mahieuex, Michel Robin, etc. Danièle Thompson, qui a participé au scénario du film : « Un jour, mon père m’a dit qu’il avait envie de faire un film sur cette communauté de Juifs hassidiques, avec ses règles extrêmement strictes par rapport à la vie en société, et y insérer, au milieu, un personnage construit autour de Louis de Funès, capable de jouer quelqu’un de profondément antisémite, raciste, donc très antipathique, tout en ne délivrant que des vibrations comiques. » (1er janvier 2017).






6. "L’As des as" (sorti le 27 octobre 1982).

Avec Jean-Paul Belmondo, Marie-France Pisier, Rachid Ferrache, etc.






7. "Fantôme avec chauffeur" (sorti le 20 mars 1996).

Avec Gérard Jugnot, Philippe Noiret, Jean-Luc Bideau, Charlotte Kady, Sophie Desmarets, Daniel Gélin, etc. Seul film que Gérard Oury n’a pas scénarisé (ce fut Francis Veber le scénariste), il est assez insolite et moins comique qu’il n’y paraît, construit à partir d’une idée intéressante qui rappelle que la mort rend égaux les humains. Une variante du célèbre livre de Bernard Werber, "Les Thanatonautes" (les voyageurs de la mort).





À l’occasion du centenaire de son père, Danièle Thompson, en collaboration avec Jean-Pierre Lavoignat, a fait paraître une biographie : "Gérard Oury, mon père, l’as des as" (éd. de La Martinière).

Je termine sur le mode d’emploi des films de Gérard Oury révélé par lui-même : « Je crois qu’il y a deux façons de travailler : la première, c’est l’élaboration absolue du comique en chambre, à l’échelon de l’élaboration du sujet. On travaille, on trouve des idées drôles… (…) Si je trouve un gag, si moi, il me fait rire, je le fais. Cela ne prouve pas que ça fera rire les autres, c’est pour ça que je suis très angoissé. (…) Et puis après, il y a une seconde période : le tournage, où Bourvil et De Funès sont des personnages fantastiques dans ce domaine, et où tous les trois, nous trouvons d’autres éléments comiques au fur et à mesure. » (sur France Inter, le 6 décembre 1966). En somme, le secret de fabrication, c’est l’improvisation des gags lors du tournage !…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (29 avril 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Gérard Oury.
Pierre Arditi.
"J’accuse" de Roman Polanski.
Roman Polanski.
Adèle Haenel.
Michel Bouquet.
Daniel Prévost.
Coluche.
Sim.
Marie Dubois.
Brigitte Bardot.
Charlie Chaplin.

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