« Comme il est dans les destinées de ce pays de trouver des hommes toujours inférieurs aux situations ! Voilà le signe implacable, la révélation chronique de notre décadence ! » (Jules Ferry, 1871).


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Ce jeudi 29 août 2019, le Président du Conseil italien démissionnaire Giuseppe Conte est attendu par le Président de la République Sergio Matarella qui devrait le charger de former un nouveau gouvernement, à la suite de l’accord politique conclu la veille, le 28 août 2019, entre le Mouvement 5 étoiles (M5S) et le Parti démocrate (PD, centre gauche) dirigé depuis le 17 mars 2019 par Nicola Zingaretti, élu secrétaire du PD le 3 mars 2019, président de la région de Rome puis de la région Latium depuis le 5 mai 2008.

Pourquoi un nouveau gouvernement italien ? Dès le 8 août 2019, le principal ministre du gouvernement, Vice-Président du Conseil et Ministre de l’Intérieur, Matteo Salvini, dirigeant de la Ligue (Lega), fort de son grand succès électoral aux élections européennes, a annoncé qu’il allait rompre la coalition gouvernementale avec le M5S pour provoquer des élections législatives anticipées.

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On pouvait le comprendre. Sa stratégie était assez évidente.

Aux dernières élections législatives le 4 mars 2018, son parti, la Lega, a obtenu 17,3% des voix et 125 sièges sur 630 à la Chambre des députés. C’était déjà beaucoup, car elle a dépassé Forza Italia, le parti de Silvio Berlusconi, mais dans sa coalition avec le M5S, elle ne représentait qu’un tiers de la majorité. En effet, les élections législatives furent avant tout une grande victoire de ce parti anti-système : le M5S a atteint 32,7% des voix et 227 sièges sur 630, se hissant comme le premier parti d’Italie. La majorité absolue est obtenue avec 316 sièges.

Avec une telle chambre ingouvernable, l’accord de gouvernement entre le M5S et la Lega a permis la formation du premier gouvernement de Giuseppe Conte le 1er juin 2018. Homme politique totalement neuf, universitaire, proche du M5S, sa désignation avait pour but de ne pas mettre à la tête du gouvernement l’un des deux dirigeants des partis de la coalition : ni Luigi Di Maio pour le M5S, ni Matteo Salvini pour la Lega, tous les deux bombardés Vice-Présidents du Conseil, respectivement au Développement économique et à l’Intérieur.

En un an de coalition, l’affaire était pliée : malgré sa minorité de faiblesse au parlement, Matteo Salvini, par son charisme, par ses idées, par sa popularité grandissante, l’a politiquement largement emporté sur Luigi Di Maio, tant en influence politique qu’en audience médiatique. Alors que le premier est un redoutable animal politique, complètement focalisé sur son ambition dévorante aidée par un populisme en vogue non seulement en Italie mais aussi en Europe et même dans le monde, le second s’est montré assez faible politiquement, totalement en porte-à-faux avec son refrain de l’anti-système et se laissant déborder sur les valeurs par la Lega.

Le résultat, ce fut qu’aux élections européennes, la Lega de Matteo Salvini a fait véritablement exploser les urnes, recueillant 34,3% des voix et 29 sièges sur 76. Premier parti d’Italie. Ces élections n’étaient pas faites pour gouverner l’Italie mais cela a inversé complètement le rapport de forces électoral avec son allié le M5S qui n’a recueilli que 17,1% des voix et 14 sièges au Parlement Européen.

Avec un tel score, qui pourrait laisser entendre que Matteo Salvini pourrait gouverner seul, sans même d’alliés, il était compréhensible que ce dernier souhaitât figer dans le parlement italien cette embellie électorale qui, comme dans tout pays, pourrait se retourner rapidement.

Et provoquer des élections législatives anticipées semblait assez simple : il suffisait de rompre la coalition au pouvoir. Le sujet, très accessoire, fut la liaison TGV entre Lyon et Turin. La Lega et le M5S se sont opposés à ce sujet au Sénat le 8 août 2019, montrant explicitement la volonté de Matteo Salvini de quitter la coalition. La Lega se préparait à déposer une motion de censure contre le gouvernement, mais le Président du Conseil Giuseppe Conte a préféré démissionner dès le 20 août 2019, bouleversant ainsi la stratégie de Matteo Salvini et révélant un sens politique assez aigu.

Pourquoi cette stratégie fut bouleversée ? Car Matteo Salvini ne pensait pas qu’une coalition de secours pourrait surgir pour remplacer la coalition M5S-Lega. Pourtant, c’était celle qui était la plus probable dans la configuration très dispersée de la Chambre des députés : une coalition entre le M5S et le PD.

Au printemps 2018, le Parti démocrate, dirigé par l’ancien Président du Conseil Matteo Renzi, parti du gouvernement sortant, ne voulait absolument pas se compromettre avec le M5S, parti anti-système qui n’avait jamais cessé de le critiquer. De plus, le PD n’envisageait qu’une cure d’opposition pour se refaire une clientèle électorale.

Aux élections législatives du 4 mars 2018, le score du PD fut en effet catastrophique pour un parti sortant : 22,9% des voix avec ses alliés  (18,8% seul), et 122 sièges sur 630 (112 sièges seul). La cure d’opposition, bien que courte, fut plutôt favorable au PD puisque, aux élections européennes du 26 mai 2019, il a stoppé son effondrement et maintenu son audience électorale avec 22,7% et 19 sièges sur 76. Guère plus qu’en mars 2018, mais devenant le deuxième parti d’Italie devant le M5S (cela reste cependant un grand échec par rapport aux précédentes élections européennes du 25 mai 2014 où le PD avait obtenu …40,8% des voix !).

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Sur le plan purement électoral, le M5S n’a évidemment aucun intérêt de retourner aux urnes maintenant. Dominant l’actuelle Chambre des députés, Luigi Di Maio sait très bien que de nouvelles élections législatives seraient pour lui un désastre. Son objectif est donc d’éviter toute dissolution.

Le PD a lui aussi vu l’intérêt de revenir au pouvoir, et le négociateur ne fut autre que Matteo Renzi pendant cette dizaine de jours qui a retourné complètement la vie politique italienne. Les démocrates ont compris qu’il était temps de redresser la situation du pays. Après un an de coalition avec la Lega, l’économie italienne est en pleine déroute, le budget en plein déficit et les risques de crise grave de la dette souveraine très inquiétants (et l’Italie n’est pas la Grèce, elle est une grande puissance économique). Pour les démocrates, il était indispensable de prendre leurs responsabilités devant le pays en acceptant de revenir au gouvernement, certes dans une coalition surprenante, mais pas moins surprenante que celle qu’elle vient remplacer.

L’accord gouvernemental entre le M5S et le PD du mercredi 28 août 2019 est donc une nouvelle donne importante dans le paysage politique italien qui ne cesse de se modifier dans une "combinaison" nouvelle. L’un des derniers points restait l’identité du nouveau chef du gouvernement. Le choix de reconduire Giuseppe Conte est à la fois compréhensible et étonnant.

Compréhensible car il n’était pas vraiment question pour les démocrates de faire la courte échelle à Luigi Di Maio alors qu’il est en chute libre sur le plan électoral, mais le M5S ne pouvait se permettre d’y hisser un membre du PD qu’il avait tant fustigé avant 2018. Étonnant cependant car oublier Giuseppe Conte pouvait faire partie des moyens de tourner définitivement la page de l’alliance encombrante avec Matteo Salvini. Le sang-froid politique (malgré son inexpérience politique) et surtout, l’intérêt national qui a présidé son action ont rendu Giuseppe Conte indispensable. En ce sens, ce fut un bon "casting" dès 2018.

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Le dindon de la farce, c’est donc bel et bien Matteo Salvini qui doit aujourd’hui enrager d’être écarté du pouvoir et de nouvelles élections. Bien sûr, toujours très populaire, très charismatique, Matteo Salvini va jouer à la victime. Probablement que son audience va encore augmenter, pouvant même dépasser les 40% dans les intentions de vote. Mais à quoi servent les sondages si les urnes ne parlent pas ? Il va être dans l’opposition, exploitera le moindre problème, ramènera une fois encore tout le débat national sur les réfugiés de la Méditerranée (et il n’a pas tort car pour l’Italie, c’est un problème majeur), mais il restera impuissant.

Le M5S, non seulement en gouvernant depuis juin 2018, mais en acceptant d’entrer dans le "système" par des combinaisons politiciennes multiples, a perdu toute sa spécificité politique, celle justement d’injecter un air frais dans la vie politique. Il ne se montre qu’un parti comme les autres, avide de ministères et surtout, craintif, lâche, craignant de perdre son petit capital parlementaire à l’occasion de nouvelles élections générales.

Quant aux démocrates, ils ont tout à y gagner. Si la coalition réussit à perdurer assez longtemps, ils pourront peut-être démontrer que l’économie redémarrera avec eux, en rassurant les investisseurs, en levant les hypothèques d’une nouvelle "aventure" politique, en se réconciliant avec les institutions européennes et aussi, avec les valeurs européennes.

En principe, les prochaines élections législatives sont prévues pour mars 2023. Personne ne sait si cette nouvelle coalition tiendra plus de trois ans, mais il est vraisemblable qu’en trois ans, la situation de Matteo Salvini aura largement eu le temps d’évoluer dans l’électorat italien. Dans un sens… ou dans un autre ! Good bye Salvini !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (28 août 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Retour de bâton en Italie : good bye Salvini !
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Les élections européennes du 26 mai 2019.
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Élections législatives italiennes du 4 mars 2018.
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La révolution institutionnelle italienne.
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L’Europe, c’est la paix.
L’Europe des Vingt-huit.
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Tournant historique pour l’euro.

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