« Rien ne se construit, ne se fait, ne s’invente, sinon dans la paix relative, dans une petite poche de paix rare maintenue au milieu de la dévastation universelle produite par la guerre perpétuelle. » ("Les Cinq Sens", éd. Grasset, 1985).


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Quand France 2 et France Inter avaient proposé au philosophe Michel Serres de venir répondre aux "Questions politiques" diffusées le dimanche 26 mai 2019 (podcast ici), ils cherchaient un invité non politique pour cause d’élections européennes. Ils ne se doutaient pas que ce serait sa dernière émission, car Michel Serres a quitté le monde des vivants ce samedi 1er juin 2019 à l’âge de 88 ans (il est né le 1er septembre 1930 à Agen).

Toutes les personnes qui ont eu la chance de le croiser et de le connaître sont évidemment touchées par cette disparition qui, malgré l’âge et la maladie, est brutale et soudaine, lui qui était un habitué des médias (un bon candidat pour remplacer au pied levé un invité défaillant), surtout un chroniqueur hebdomadaire sur France Info pendant longtemps (tous les dimanches de 2004 à 2018). Son extrême courtoisie, sa politesse et galanterie, qui contrastait avec les discours de haine et les violences quotidiennes, sa joie de vivre et la sagesse de celui qui préférait le verre à moitié plein au verre à moitié vide (lire à ce propos "C’était mieux avant ! ", éd. Le Pommier, 2017), n’empêchait pas un certain cabotinage.

Normalien après avoir suivi l’École navale (il a participé à l’expédition de Suez), agrégé de philosophie et docteur de lettres, Michel Serres fut professeur d’histoire des sciences à la Sorbonne en 1969 et à l’Université Stanford, dans la Silicon Valley, en 1984. Consécration de l’homme de lettres (il a publié de nombreux ouvrages, plus de soixante-dix, principalement des essais parfois difficiles à lire), il fut élu à l’Académie française le 29 mars 1990 au fauteuil d’Edgar Faure et y fut reçu le 31 janvier 1991 par Bertrand Poirot-Delpech. Sa présence médiatique l’a également bombardé en 1994 à la présidence du conseil scientifique de la future chaîne publique France 5.

J’ai découvert Michel Serres lorsqu’il a publié "Le Tiers-instruit" (éd. François Bourin) en 1991. Ses très nombreuses apparitions médiatiques m’ont parfois interrogé, m’ont toujours intéressé, même si, pour certaines d’entre elles, elles m’ont agacé.

Par exemple, j’ai eu la chance d’assister le 16 mars 2011 au Châtelet, à Paris, à une version moderne très contestée du "Messie" de Haendel, réalisée par Oleg Kulik avec des vidéos de Robert Nortik. Et soudain, au milieu de l’œuvre, sortait des coulisses Michel Serres faisant une sorte d’homélie qui ne me paraissait pas vraiment adaptée, et je ne serais pas très éloigné de l’opinion du critique du journal "Le Monde" daté du 16 mars 2011 qui n’hésitait pas à éclabousser le philosophe de son fiel : « Le Messie (…) mérite mieux que d’être la bande-son d’un spectacle vidéo et que d’être coupé au beau milieu d’un récitatif pour laisser place aux prêches sermonneurs du philosophe Michel Serres, venu lire, en soutane new age, des gloses politico-bibliques affligeantes (dont une conclusion fut d’ailleurs saluée d’un "amen" discret venu d’un spectateur du fond de la corbeille). ».

Trop de Serres pouvait tuer le Serres, cependant, ses réflexions pouvaient être pertinentes, notamment sur l’actualité. Sa grande érudition lui permettait quelques parallèles très intéressants pour approfondir un sujet. Parfois un peu trop osés, d’ailleurs.

Je propose ainsi quelques réflexions glanées au fil de ses interventions audiovisuelles, que j’ai retenues et que j’ai appréciées.

Je commence avec cette dernière émission "Questions politiques" diffusée le 26 mai 2019. Quand on lui a demandé pourquoi il n’était jamais tombé, comme tant d’autres de sa génération, dans les idéologies totalitaires (principalement le nazisme ou le communisme), il a répondu que ce n’était vraiment pas possible qu’il tombât dedans alors que leur justification scientifique était complètement bidon, n’hésitant pas à citer la figure du biologiste faussaire Lyssenko.

Au risque de passer pour un naïf ou un doux idéaliste, Michel Serres soutenait le verre à moitié plein : « Localement, il y a de la violence, les attentats, etc. Mais si vous regardez globalement ce qui se passe depuis dix, vingt, cent ans, la violence ne cesse de baisser : que ce soit la violence politique, la guerre, les attentats, les violences individuelles… On est toujours attentif au phénomène factuel, aujourd’hui, l’actu… Mais globalement, ce n’est pas vrai ! C’est presque contre-intuitif, personne ne le croit… ».

De même, vantant le progrès et la société numérique, Michel Serres fustigeait les institutions actuelles qui lui paraissaient obsolètes : « Nous sommes en train de vivre une période exceptionnelle de l’Histoire. On a vécu soixante-dix ans de paix, l’espérance de vie a crû jusqu’à 80 ans, la population paysanne est passée de 75 à 2%… Par conséquent, toutes les institutions que nous avons créées l’ont été à une époque où le monde n’était pas ce qu’il est devenu. (…) Quand on a fait la Révolution de 89, on avait Rousseau derrière. Aujourd’hui, on n’a personne, et c’est la faute à qui ? Aux philosophes. C’est leur rôle de prévoir ou d’inventer une nouvelle forme de gouvernement ou d’institutions, et ils ne l’ont pas fait. ».

Reprenant certaines idées venues des États-Unis (des milieux universitaires), il était aussi un fervent "écologiste" : « L’économie telle que le capitalisme l’a mise en place est catastrophique, au moins du point de vue écologique. L’économie est en train de détruire la planète. ».

Décrivant le smartphone, le philosophe s’est risqué sur les rives étymologiques du mot "maintenant" : « ça veut dire "tenant en main". Quand vous avez le portable à la main, vous avez à la fois toutes les informations possibles, tous les gens accessibles, par conséquent, vous tenez en main presque le monde… Je ne connais pas d’empereur dans l’Histoire qui puisse dire la même chose. ».

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Je poursuis par quelques notes personnelles.

Dans un entretien avec Michel Alberganti du journal "Le Monde" du 18 juin 2001, Michel Serres affirmait avec raison : « La science, c’est ce que le père enseigne à son fils. La technologie, c’est ce que le fils enseigne à son papa. ».

Dans un documentaire diffusé le 5 juillet 2012 sur France 5, Michel Serres faisait remarquer que la guerre, c’était des vieux qui tuaient des jeunes, par conséquent, le contraire du meurtre du père enseigné à la fac. De même, il a parlé de l’idée de mort qui vient quand l’idée de vie disparaît. Entre bébé et l’âge adulte, il y a de plus en plus conscience de la vie, et ensuite, cette conscience diminue.

Dans un article publié par la revue "Études" en 2012, Michel Serres a proposé une théorie sur la famille selon les chrétiens : « Examinons la Sainte Famille. Dans la Sainte Famille, le père n’est pas le père : Joseph n’est pas le père de Jésus, le fils n’est pas le fils : Jésus est le fils de Dieu, pas de Joseph. Joseph, lui, n’a jamais fait l’amour avec sa femme. Quant à la mère, elle est bien la mère mais elle est vierge. (…) Une structure qui rompt complètement avec la généalogie antique, basée jusqu-là sur la filiation : la filiation naturelle, la reconnaissance de paternité et l’adoption. Dans la Sainte Famille, on fait l’impasse tout à la fois sur la filiation naturelle et sur la reconnaissance pour ne garder que l’adoption. (…) Il ne s’agit plus d’enfanter mais de se choisir. ».

Ce qui l’a fait conclure, à mon avis bien imprudemment, à propos du mariage pour tous : « La position de l’Église sur ce sujet du mariage homosexuel est parfaitement mystérieuse : ce problème est réglé depuis près de deux mille ans. ». Le christianisme n’a jamais enseigné de prendre la Sainte Famille comme modèle de la cellule familiale pour tous les hommes. Imprudence et aussi arrogance en s’autorisant le droit de conseiller « à toute la hiérarchie catholique » de « se convertir » !

L’un des combats de Michel Serres concernait la défense de la langue française, ce qui était très bien. Cependant, je trouvais qu’il se trompait d’adversaire (je l’ai évoqué en présentant la loi Fioraso en juin 2013) et qu’il ne fallait pas oublier que la langue française se défendait aussi par la diffusion des travaux des scientifiques français en …langue anglaise, sans quoi ces travaux ne seraient jamais connus du monde entier et les Français jamais appréciés à leur juste valeur. Un exemple où il n’était pas loin de franchir le point Godwin avec ce sujet, c’était à l’occasion d’une conférence le 23 mars 2010 à Chartres, invité par le Crédit Agricole, où il déclara à Hélène Bonnet, journaliste de "L’Écho républicain" : « Le français est bafoué par les publicitaires. On le voit bien sur les affiches. Il y a plus de mots anglais sur les murs de Paris qu’il n’y avait de mots allemands sous l’Occupation. Je peux le dire car j’ai connu cette période. ».

Interrogé par Laure Adler le 10 octobre 2017 sur France Inter, Michel Serres a confié qu’il avait été l’examinateur en philosophie de Laurent Fabius et d’Alain Juppé dans le jury de concours pour Normale Sup. C’était le côté confidences. Du côté réflexion, il a fait le constat qu’il y avait de moins en moins de sentiment d’appartenances (aux lieux, aux religions, etc.), et c’était plutôt bien car ce type de sentiment a engendré beaucoup de guerres, mais il fallait alors trouver de nouvelles appartenances, qu’il serait incapable d’imaginer car il se sentait trop vieux pour cela. Cela pourrait ainsi expliquer que certains reprennent de vieilles appartenances, comme les séparatistes catalans, mais les "communautés" dans les réseaux sociaux font apparaître aussi de nouveaux sentiments d’appartenance.

Le 9 février 2018 sur LCI, un débat animé par David Pujadas opposait Alain Finkielkraut à Michel Serres. Ce dernier a développé beaucoup de réflexions intéressantes sur l’actualité. Ainsi, Michel Serres soutenait le principe de la sélection, cela fait partie de la vie, il y en a partout, aux jeux olympiques. Autre sujet brûlant, la quasi-émeute dans un supermarché provoquée par une promotion sur le pot de Nutella : Michel Serres l’a associée à la stratégie de l’émeute déjà explicitée dans "Au bonheur des dames" d’Émile Zola. Pour vendre au grand nombre, il faut trouver un truc pour attirer la foule. Autre sujet, la culture américaine. Il a enseigné pendant une quarantaine d’années aux États-Unis. Un jour, arrivant en avance dans un amphi à Stanford, il n’avait pas vu une étudiante qui l’a accusé de harcèlement parce qu’elle ne pouvait plus faire cours à deux autres étudiants. Aux États-Unis, tout est dans la confrontation, avec le bien et le mal (c’est le principe du puritanisme), tandis que chez les latins, chez les humanistes, au contraire, il s’agit de concilier les deux au lieu de les confronter.

Toujours dans ce débat du 9 février 2018, Michel Serres s’est tourné à Alain Finkielkraut pour lui demander pourquoi il était toujours triste, toujours désabusé du monde, alors que les comparaisons historiques devraient plutôt rendre optimistes. Au XIXe siècle, à Paris, il y avait un attentat par jour, bien plus de haine que maintenant, et la haine a coûté la vie à 45 millions de personnes pendant les guerres. Dans ce débat où les rôles étaient clairement définis, Alain Finkielkraut a fustigé Internet en louant l’invention de l’imprimerie, mais Michel Serres a rappelé qu’avec l’imprimerie, non seulement la Bible a pu être diffusée, mais aussi des livres pornographiques, des livres de violence ou de haine, etc. pas moins que sur Internet. Enfin, sur la neige qui sévissait à l’époque, Michel Serres souriait de la différence entre les urbains qui ne connaissent que la culture et qui redécouvrent la nature (à l’occasion d’une chute de neige), et les ruraux qui vivent avec la nature. Les urbains ne comprennent pas pourquoi on ne maîtrise pas tout et pourquoi il y a des problèmes (autoroutes bloquées pendant toute une nuit, etc.).

Je termine par une petite "note" sur la langue française, intitulée "La guerre du propre contre le commun" publiée le 8 février 2019 par l’Académie française et qui évoquait les marques commerciales et la publicité : « Autant il est facile de trouver l’origine du mot marque et sa fonction linguistique dans le droit de propriété, autant la date de son apparition historique sur le marché reste, à ma connaissance inconnue. ».

Et là, de se reprendre, avec sa fausse modestie : « Sauf que, feuilletant un vieux grimoire de l’époque hellénistique, je découvris que les putains d’Alexandrie sculptaient en négatif leur nom et leur adresse sous les semelles de leurs sandales et les imprimaient ainsi en marchant sur le sable de la plage. Marchant, elles marquaient. ».

Il concluait ainsi, à la limite du gros mot : « Leurs clients les suivaient à la trace. La publicité, rien de plus rationnel, fut inventée par les filles publiques. Comment nommer le titulaire d’une marque ? Un fils, en droite ligne, de ces putains alexandrines. ». Un bon moyen de fustiger la société de consommation actuelle. La haute culture de Michel Serres, on le voit, peut mener jusque dans les chambres suaves et chaudes de l’Égypte antique. Qu’il repose en paix.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (01er juin 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Podcast à télécharger de l’émission "Questions politiques" avec Michel Serres le 26 mai 2019 sur France 2 et France Inter.
Michel Serres.
Léonard de Vinci.
Jacques Rouxel.
George Steiner.
Maurice Druon.
Maurice Bellet.
Eugène Ionesco.
Robert Merle.
"Soumission" de Michel Houellebecq.
Vivons tristes en attendant la mort !
"Sérotonine" de Michel Houellebecq.
Sérotonine, c’est ma copine !
Alexandre Soljenitsyne.
François de Closets.
Noam Chomsky.
Joseph Joffo.
Ivan Tourgueniev.
Guillaume Apolinaire.
René de Obaldia.
Raymond Aron.
Jean Paulhan.
René Rémond.
Marceline Loridan-Ivens.
François Flohic.
Françoise Dolto.
Lucette Destouches.
Paul Claudel.
Louis-Ferdinand Céline.
Georges Bernanos.
Jean-Jacques Rousseau.
Daniel Cordier.
Philip Roth.
Voltaire.
Jean d’Alembert.
Victor Hugo.
Karl Marx.
Charles Maurras.
Barbe Acarie.
Le philosophe Alain.
Marguerite Yourcenar.
Albert Camus.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190601-michel-serres.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/michel-serres-et-son-effet-sur-les-215559

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/06/01/37396853.html