« Aucune cause juste ne peut être servie par la terreur. » (New York, le 11septembre 2001).


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En réagissant ainsi, peu après les attentats du World Trade Center, dont c’est le triste dix-septième anniversaire ce mardi 11 septembre 2018, le Secrétaire Général de l’ONU de l’époque, Kofi Annan, reprenait la réflexion si profonde d’un autre Prix Nobel (de Littérature), Albert Camus, contenu dans son excellente pièce "Les Justes". Eh non ! La fin ne justifie pas les moyens. Et la fin de quoi, d’ailleurs ? Que les États-Unis et les Juifs soient rayés de la surface de la planète ? Que l’islam soit la seule et unique religion du monde ?

On ne sait pas trop bien pourquoi les jihadistes tuent, tuent avec une telle conviction qu’ils sont prêts à se tuer en même temps, mais c’est clair que la guerre s’était officiellement déclenchée sur le territoire américain il y a dix-sept ans, au centre des affaires le plus symbolique de ce monde moderne, celui de la technologie, celui de la finance, celui de la consommation, ce système qui a permis de réduire la pauvreté (revenez mille ans en arrière pour faire la comparaison), la famine, la maladie, et même l’oppression et les guerres (vaut-il mieux une guerre tout court à une guerre économique ?).

Se retrouver dans ce nouveau monde, car c’était un nouveau monde, un nouveau paradigme, dont le précédent avait fini avec le mur de Berlin. Le nouveau a commencé dans les ruines du World Trade Center. On y a tout : la folie sanguinaire des jihadistes (qui se poursuit chaque jour encore), la folie des victimes qui surréagissent au point de faire porter le chapeau à d’autres (par exemple, Saddam Hussein qui était pourtant loin d’être un saint !), les amalgames (confondre musulmans et terroristes), les phobiques (ceux qui ont peur de l’islam et les rejettent, je n’écris pas islamophobes dont le terme me paraît connoté), et même les futurs mensonges sur Internet (les "fake news"), mélanges de désinformation et de complotisme motivés par la mauvaise foi, le militantisme, l’antiaméricanisme et l’antisémitisme (car, comme on le voit, on retombe toujours dans ce travers).

On peut d’ailleurs noter que le capitalisme avait fait alliance avec l’islamisme contre le communisme lorsque l’Union Soviétique avait envahi l’Afghanistan (ce qui a renforcé plus tard les talibans). Mais maintenant, c’est le contraire, l’islamisme prenant les États-Unis et le capitalisme (le mode de vie actuel) comme ennemis suprêmes, les néo-communistes y trouvent maintenant leurs comptes dans ce que l’on pourrait appeler le fascisme rouge et vert (un vert qui n’a rien d’écolo).

Revenons à Kofi Annan, diplomate ghanéen, qui est mort le 18 août 2018 à Berne (la capitale suisse), à l’âge de 80 ans (il est né le 8 avril 1938 à Kumasi, d’un père cadre d’une filiale d’Unilever). Il était le Secrétaire Général de l’ONU du 1er janvier 1997 au 1er janvier 2007. Deux mandats de cinq ans. Il a permis à "l’Afrique" d’être représentée pendant quinze ans à la tête des Nations Unies, en raison du rejet des États-Unis d’un nouveau mandat du premier Secrétaire Général de l’ONU d’origine africaine, à savoir Boutros Boutros-Ghali.

Kofi Annan fut diplômé de l’Institut des hautes études internationales de Genève (1962) et du prestigieux Massachusetts Institute of Technology (1972). Seul dans son cas, il fut l’unique Secrétaire Général de l’ONU à avoir travaillé auparavant pour l’ONU, haut fonctionnaire du sérail. Il a commencé sa carrière diplomatique en 1962 à l’Organisation mondiale de la santé (OMS), puis à la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique, à la Force d’urgence des Nations Unies, au Haut-commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (dont le siège est à Genève), et enfin comme sous-secrétaire général au siège à New York, d’abord à la gestion des ressources humaines et coordonnateur des Nations Unies pour les questions de sécurité en 1987, puis à la planification des programmes, au budget et à la comptabilité en 1990, enfin au maintien de la paix en 1993.

Cette dernière responsabilité fut cruciale dans la suite pour Kofi Annan, et également, la première occasion de le critiquer. Ainsi, responsable de la paix à l’ONU, il ne brilla pas lors du génocide de 800 000 personnes au Rwanda, ne prenant aucune initiative pour le prévenir ou l’arrêter : « La communauté internationale n’a pas été à la hauteur au Rwanda et cela devra toujours être pour nous une source de regrets amers et de chagrin. » (Avril 2004).

Ce fut lors de la guerre civile de l’ex-Yougoslavie qu’il prit des décisions importantes, même s’il n’a pas pu empêcher le massacre à Srebrenica qui l’a marqué à vie : « mon défi le plus important comme Secrétaire Général : faire comprendre la légitimité et la nécessité d’intervenir en cas de violation flagrante des droits de l’homme » (objectif résumé dans son autobiographie).

En août 1995, Kofi Annan accepta les bombardements de l’OTAN contre les Serbes en Bosnie. Cet avantage militaire contre les Serbes a abouti aux Accords de Dayton, négociés dans l’Ohio mais signés à Paris le 14 décembre 1995, qui installèrent la paix entre Serbes et Bosniaques en Bosnie-Herzégovine (accords entre le Président serbe Slobodan Milosevic, le Président bosniaque Alija Izetbegovic et le Président croate Franjo Tudjman).

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Ce fut ces deux caractéristiques sur son CV, haut fonctionnaire à l’ONU connaissant bien les rouages des Nations Unies et allié de l’OTAN dans le conflit de l’ex-Yougoslavie, qui a permis à Kofi Annan de se faire désigner à la tête des Nations Unies alors que Boutros Boutros-Ghali n’avait pas pu se faire reconduire pour un second mandat. Au contraire de ce dernier, Kofi Annan a été reconduit pour un second mandat le 29 juin 2001 par acclamation de l’Assemblée générale des Nations Unies, ce qui lui a permis de diriger l’ONU pendant une décennie, de 1997 à 2007, une décennie qui vit l’ancien monde s’engloutir (guerre froide, URSS, etc.) au profit d’un nouveau monde pas moins inquiétant pour la paix mondiale (terrorisme islamiste, etc.).

Pendant ses deux mandats à la tête de l’ONU, Kofi Annan a cherché à infléchir le cours des événements pour les temporiser et les pacifier. Il est allé ainsi rencontrer Saddam Hussein à Bagdad en 1998 pour se préoccuper, déjà à cette époque, de l’acquisition éventuelle d’armes chimiques. Il a encouragé, en 2000, le vieux Robert Mugabe à quitter le pouvoir au Zimbabwe (sans succès : il resta dix-sept ans encore !). Preuve de son esprit indépendant, il s’écarta de sa loyauté avec le Président George W. Bush pour s’opposer, comme le Président français Jacques Chirac, à la guerre en Irak en 2003. Il reprocha même très vivement aux États-Unis en 2006 de ne plus vouloir du multilatéralisme (mais on était encore loin de l’antimultilatéralisme de Donald Trump).

Kofi Annan voulait que l’ONU fût au service « non seulement [des] États mais [des] peuples » et devînt « l’enceinte où les gouvernements rendent des comptes sur la façon dont ils traitent leurs propres citoyens ».

Parmi ses réussites, Kofi Annan est parvenu à mettre fin en 2000 à la guerre entre l’Éthiopie et l’Érythrée avec la médiation de l’Algérie (la paix a été conclue le 9 juillet 2018), et il a réussi en 2006 à aboutir à un accord entre le Nigeria et le Cameroun sur la péninsule pétrolière de Bakassi.

Parmi ses échecs, au-delà de la guerre en Irak, le refus d’adhésion des États-Unis à la Cour pénale internationale (CPI), et son échec à réformer la composition du Conseil de Sécurité de l’ONU. Kofi Annan voulait rendre la voix des pays émergents plus forte, mais il n’y est pas parvenu.

Moïse Sidibé, de "Guinée News", nuança ces échecs le 22 août 2018 : « Malgré tout ce qu’on pourrait considérer comme échecs et déboires de l’ONU, Kofi Annan a pu tirer son épingle du jeu de ce chaos par sa modestie, par son talent de négociateur, par sa fermeté et par son sang-froid. (…) La particularité de Kofi Annan qu’il faut mettre en évidence est que, malgré et en dépit de cette foule d’échecs, il a eu la reconnaissance des hommes, et à juste titre, le Prix Nobel de la Paix lui a été décerné. ».

En effet, en octobre 2001, Kofi Annan a reçu le Prix Nobel de la Paix 2001 conjointement à l’Organisation des Nations Unis, « pour leur travail en faveur d’un monde mieux organisé et plus pacifique ». Cette raison peut sembler étonnante quelques semaines justement après les attentats du World Trade Center qui ont fait prendre conscience qu’au contraire, le monde ne serait plus jamais sûr et que sa sécurité resterait victime du terrorisme international.

Pour la petite histoire, au début des années 2000, Donald Trump, magnat de l’immobilier, en a beaucoup voulu à Kofi Annan pour avoir refusé son projet de rénovation du bâtiment de l’ONU (inauguré en 1954) pour un budget de près de 2 milliards de dollars !

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Après l’ONU, Kofi Annan prit sa retraite en Suisse avec son épouse suédoise (nièce du diplomate Raoul Wallenberg) et s’est investi dans de nombreux engagements humanitaires ou associatifs et politiques, à la tête de certaines organisations ou fondations, en particulier dans l’aide à l’agriculture africaine, dans la lutte contre la torture, dans la promotion du développement durable, des droits de l’homme et de la paix. Il faisait également partie du comité d’honneur de la Fondation Chirac et de son jury pour attribuer le Prix pour la prévention des conflits et d’autres organisations proches de Nelson Mandela, de Bill Gates, etc. et il a également créé sa propre fondation.

Kofi Annan fut missionné par l’Union Africaine le 23 janvier 2008 comme médiateur dans la grave crise politique au Kenya, dont les violences ont entraîné plus de 1 500 morts et 600 000 personnes déplacées après la réélection le 27 décembre 2007 du Président Mwai Kibaki, contestée par son adversaire Raila Odinga. Il a réussi à calmer la situation quelques semaines plus tard, le 28 février 2008, avec un accord de partage du pouvoir. Devenu finalement Premier Ministre du 17 avril 2008 au 9 avril 2013, Raila Odinga a rappelé le 19 août 2018 ce qu’était la "doctrine Annan" : « La communauté internationale a le droit d’intervenir quand les gouvernements échouent à protéger leurs citoyens. ».

Kofi Annan fut également un émissaire spécial de l’ONU et de la Ligue arabe pour résoudre la crise syrienne entre le 23 février 2012 et le 2 août 2012, date à laquelle il a démissionné, ne voyant aucun moyen pour parvenir à y imposer la paix. Son dernier engagement fut pour sauver les 700 000 Rohingyas forcés à fuir la Birmanie, à la tête d’une commission sur les droits des musulmans rohingyas réfugiés au Bangladesh.

Lors de la COP21, interrogé par François d’Alançon, journaliste spécialiste des relations internationales au journal "La Croix", Kofi Annan a confié le 27 novembre 2015 : « Le leadership est très important sur la question du climat et on ne peut pas compter seulement sur les hommes politiques. La prise de conscience par les citoyens de la nécessité de protéger la planète et de leur pouvoir d’influence à travers leur vote participe de cette pression. Quel est le plus efficace ? Cette approche ou une législation qui pourrait être contestée par les entreprises devant les tribunaux ? ».

Quant à l’avenir de l’Afrique, Kofi Annan fixait cet objectif : « Le continent africain doit combler son retard dans deux domaines : l’accès à l’énergie et le développement des infrastructures pour permettre la croissance du commerce interafricain. L’Afrique, avec ses 620 millions d’habitants sans aucun accès à l’électricité, doit accéder à l’énergie, en particulier l’énergie verte et durable. Avec ses ressources d’énergie hydroélectrique, solaire, éolienne et géothermique, en plus des énergies traditionnelles que sont le pétrole et le charbon, et avec l’aide des pays développés et les investissements du secteur privé, le continent a les moyens de réussir à la fois sa transition énergétique et son développement durable. Une énergie fournie à un prix raisonnable permettrait aux entrepreneurs et aux agricultures africains de faire beaucoup. L’Éthiopie, le Kenya et, dans une certaine mesure, le Rwanda, sont sur cette voie. Au Nigeria, la baisse des cours du pétrole peut favoriser la diversification. En préservant son massif forestier, l’Afrique jouera un rôle clef dans la lutte contre le changement climatique et la protection de la biodiversité au niveau mondial. » (27 novembre 2015).

Des obsèques nationales ont été prévues pour Kofi Annan le jeudi 13 septembre 2018 à Accra, la capitale du Ghana, où il sera enterré, en présence de nombreux chefs d’État, à l’initiative du Président ghanéen Nana Akufo-Addo qui a expliqué : « Kofi Annan était l’un des hommes les plus illustres de sa génération. C’était un grand frère pour moi. Il m’a donné beaucoup de conseils sur comment gérer des problèmes sensibles, donc, c’est un tournant important dans ma vie. (…) Ce sera un événement majeur pour notre pays. ». Nana Akufo-Addo (74 ans) est Président de la République du Ghana depuis le 7 janvier 2017, mais il fut Ministre de la Justice du 7 janvier 2001 au 1er avril 2003 et Ministre des Affaires étrangères du 1er avril 2003 au 27 juillet 2007, à la fin du mandat onusien de Kofi Annan.

Dernier successeur à l’ONU, Antonio Guterres, a déclaré le 18 août 2018 à New York : « Kofi Annan était une force directrice pour le bien. (…) À bien des égards, Kofi Annan était l’Organisation des Nations Unies. Il a gravi les échelons pour mener l’Organisation dans le nouveau millénaire avec une dignité et une détermination sans pareil. Comme beaucoup d’autres, j’étais fier d’appeler Kofi Annan mon ami et mentor. J’ai été profondément honoré de sa confiance quand il m’a choisi comme Haut-commissaire des Nations Unies pour les réfugiés sous sa direction. Il est resté quelqu’un à qui je pouvais toujours demander conseil et qui savait partager sa sagesse (…). Il a fourni aux gens du monde entier un espace de dialogue, un lieu de résolution de problèmes et un chemin vers un monde meilleur. En ces temps difficiles et turbulents, il n’a jamais cessé de travailler pour donner vie aux valeurs de la Charte des Nations Unies. Son héritage restera une véritable inspiration pour nous tous. Mes sincère condoléances (…) à tous ceux qui pleurent la perte de ce fier fils d’Afrique qui est devenu un champion mondial de la paix et de l’humanité tout entière. ».

En recevant son Prix Nobel, Kofi Annan avait déclaré en effet : « J’ai essayé de placer l’être humain au centre de tout ce que nous entreprenons : de la prévention des conflits au développement et aux droits de l’homme. » (Cité par "La Croix" du 19 août 2018).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (09 septembre 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Kofi Annan.
Antonio Guterres.
Les candidats au Secrétariat Général de l'ONU.
Ban Ki-Moon.
Boutros Boutros-Ghali.
Kurt Waldheim.
La COP21.

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