« Vous êtes repérés, catalogués, étiquetés. Quoi que vous fassiez, on finira par vous retrouver. Vous serez verdâtres, la sueur coulera sur votre front et dans votre dos. On vous emmènera et, quelques jours plus tard, vous ne serez plus qu’un tout petit tas d’immondices. » (Pierre Dac, BBC le 12 février 1944).


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Au micro de la BBC le 12 février 1944, pour une fois pas très comique, l’humoriste Pierre Dac (1893-1975) a décrit avec précision la future traque des collaborateurs avec les nazis. Dans la liste qu’il a prononcée figurait le nom d’un de ses admirateurs, et autre humoriste, Maurice Chevalier, qui est né il y a exactement cent trente ans, le 12 septembre 1888 à Paris, à Ménilmontant.

Quand il a entendu cette émission radiophonique, Maurice Chevalier a avalé de travers sa salive. Des amis résistants se chargèrent d’avertir Pierre Dac que le chanteur n’a jamais été un collaborateur, mais si l’humoriste de Radio-Londres a prudemment laissé ses accusations de côté, il n’a pas pour autant blanchi publiquement le preux Chevalier. Plus tard, le 27 mai 1944, un tribunal à Alger a même condamné à mort Maurice Chevalier pour la même raison.

Pourquoi cette "rumeur" ? Parce qu’à la une du "Petit Parisien" du 15 septembre 1941, un titre particulièrement clair s’étalait : « Le populaire Maurice Chevalier qui va chanter en France occupée nous dit qu’il souhaite la collaboration entre les peuples français et allemand. ». Or, cette information était totalement erronée. Maurice Chevalier, effectivement interviewé par ce journal, avait refusé de parler de politique, mais lorsqu’on lui demanda son opinion sur Pétain, il répondit qu’il était contre la guerre, et que les choses seraient meilleures s’il y avait plus de compréhension entre les peuples. En clair, une formulation très naïve et passe-partout (la guerre, ce n’est pas bien) qui fut déformée et dénaturée par la propagande collaborationniste. Maurice Chevalier a fait publier un démenti, mais dans un journal à très faible audience ("Comœdia").

Ce qu’on pouvait reprocher à Maurice Chevalier, c’était qu'il avait accepté de chanter deux mois au Casino de Paris, et d’animer des émissions sur Radio-Paris à midi (émissions interrompues par des messages nazis qu’il ne connaissait pas), mais il s’était senti contraint et forcé, ne pouvant refuser cela aux autorités françaises (ni ne pouvant refuser la présence d’officiers allemands à ses spectacles), et cherchant à en faire le moins possible : « Je pense m’en être tiré intelligemment. Ne pas les mettre en boule contre moi, tout en faisant comprendre aux Français, par mon court séjour à Paris, que je ne fais que ce qui est absolument obligatoire. ». Il avait même évoqué une maladie pour ne plus chanter à nouveau mais des rumeurs disaient qu’un médecin allemand allait l’examiner pour vérifier s’il était réellement souffrant.

Certes, beaucoup de Français, et notamment des artistes, acteurs, chanteurs, se sont engagés dans la France libre ou dans la Résistance intérieure pour s’opposer à l’occupant nazi. Mais à cette époque, le fantaisiste Maurice Chevalier avait déjà 53 ans, pas 20 ans, et il ne songeait qu’à remonter le moral des Français.

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Pourquoi se sentait-il contraint ? Entre autres, parce que la salle du Casino de Paris était en instance de fermeture en septembre 1942 et de reconversion en cinéma pour l’armée allemande s’il n’y avait plus de spectacles. Son directeur fit alors appel à Maurice Chevalier qui a proposé pour l’occasion sa chanson "Pour toi, Paris" : « Il arrivera que notre beau Paname retrouvera son éclat, sa beauté. C’est pour cet idéal, cette oriflamme que tous les Parisiens se joignent pour penser (…) pour attendre le soleil après la pluie ! ».

À partir du début de l’année 1943, Maurice Chevalier arrêta de chanter tant que la France ne serait pas libérée de l’Occupation et se cacha pour ne pas être arrêté par les nazis. Réfugié à Cadouin, en Dordogne, il a dû vivre clandestinement à partir du 6 juin 1944, car il était activement recherché tant par les maquisards que par l’armée allemande. Finalement, il fut arrêté le 14 septembre 1944 et interrogé à Périgueux.

Relâché après avoir signé sa déposition, Maurice Chevalier se réfugia dans une cachette à Toulouse le 15 septembre 1944. Il y rencontra un correspondant de guerre du "Daily Express", Basil Cardew, puis Pierre Dac, afin de leur expliquer sa situation. Ils firent beaucoup pour l’innocenter auprès des résistants. Deux semaines plus tard, Maurice Chevalier se rendit à son domicile parisien pour s’expliquer publiquement et couper court à toutes les rumeurs. Le poète Louis Aragon a pris sa défense le 9 octobre 1944 dans un article publié par le journal communiste "Ce soir".

Il fut finalement lavé de tout soupçon par la police parisienne, resta toujours très populaire et continua son activité de saltimbanque. Il encouragea les débuts d’Henri Salvador, il rencontra Jean-Paul Sartre, chanta devant le Président Vincent Auriol, fit des tournées partout en France, au Canada, etc.

Plus tard, Maurice Chevalier justifia son attitude ainsi : « De quoi m’accuse-t-on, en résumé ? De choses que les vrais Français ne retiennent pas. Que je croyais à Pétain au début de son règne. Qui n’y croyait pas ? Je vous le demande, chez nous, et même ailleurs, puisque les ambassadeurs d’Amérique, de Russie, et de partout, le voyaient intimement, chaque jour, à Vichy. Que j’ai chanté onze fois à Radio-Paris, en quatre ans. Alors qu’on insistait pour que je chante hebdomadairement. Que serait-il arrivé si j’avais refusé catégoriquement ? Vous le savez aussi bien que moi : une visite un matin, de très bonne heure. Moi et ma petite famille envoyés Dieu sait où ! ».

Fantaisiste, et surtout, saltimbanque. Maurice Chevalier a fait partie de ces premiers artistes qui firent des spectacles au music-hall, avec Fréhel, Joséphine Baker, Mistinguett, etc. Les salles de spectacle fleurissaient entre les deux guerres, plongeant la population dans l’insouciance alors que l’actualité internationale était très tendue. Les critiques étaient particulièrement élogieuses pour ses spectacles qui ont commencé dès 1904 et terminé en 1952.

Sa revue avec Mistinguett (1875-1956) aux Folies Bergères en avril 1917 : « Abondante en scènes comiques, habillée avec luxe inusité, logée dans des décors signés de nos meilleurs maîtres du genre, "La Grande revue" est interprétée par une troupe d’élite en tête de laquelle on applaudit toujours Mistinguett, Maurice Chevalier (…) et tous les créateurs de ce merveilleux spectacle. » ("Le Figaro" du 27 avril 1917).

Autre revue avec Mistinguett au Théâtre Femina : « M. Chevalier apporte lui aussi l’attrait de son comique si original, d’une verve si franche, d’une fantaisie si large, et même acrobatique, et principalement d’une jeunesse irrésistible. Avec une mimique très simple, un don de se faire entendre et de faire partager sa gaieté, cet artiste est un véritable artiste. » ("Le Figaro" du 7 mai 1917).

Au Théâtre des Bouffes-Parisiens, il participa à la création le 10 novembre 1921 de l’opérette "Dédé" (d’Albert Willemetz, composition d’Henri Christiné) où il chanta son célèbre "Dans la vie, faut pas s’en faire" : « Quant à l’interprétation, elle est excellente. M. Maurice Chevalier (…) déploie une verve étourdissante : c’est le triomphe de la soirée. » ("Le Temps du 12 novembre 1921).





Autre critique flatteuse : « Ne fût-ce que pour M. Maurice Chevalier, on ira voir "Dédé". Ce désopilant fantaisiste, qui nous arrive du music-hall, exerce sur tous les publics un prestige qui tient de la magie. Qu’il chante, qu’il parle, qu’il danse ou se désarticule, il est inimitable et irrésistible. » ("Comœdia" du 11 novembre 1921). Et encore : « Maurice Chevalier, le chanteur-danseur de café-concert, qui, par sa bonne humeur, sa fantaisie, sa familiarité qui ne tombe jamais dans la trivialité, son esprit d’à-propos, a fait du rôle de Robert Dauvergne le plus important de la pièce : il s’est placé en même temps au premier rang de nos comiques d’opérette. » ("Le Gaulois" du 12 novembre 1921).

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Car Maurice Chevalier était aussi un comédien, et même, un acteur très important d’Hollywood, commençant à faire ses débuts chez Pathé dès 1908 dans des courts-métrages muets puis avec une longue carrière dans les films sonores jusqu’en 1967 (il doublait lui-même sa voix en français, et au début, il rejouait carrément le film en français, parfois avec un réalisateur différent). Il a même reçu un Oscar d’honneur en 1959 (nommé deux fois en 1931) et fut inscrit avec une étoile (très rare pour un Français) au Walk of Fame à Hollywood en 1960.

Après sa tentative de suicide le 7 mars 1971 car le public lui manquait trop (mais il n’avait plus la force de remonter sur scène), tentative qui l’a mis dans un état de santé très faible, Maurice Chevalier est mort le 1er janvier 1972 dans un hôpital parisien, après avoir prononcé ses dernières paroles au père dominicain, ancien résistant et futur académicien, Ambroise-Marie Carré (1908-2004), un ami qui fut impressionné par le sourire du mourant. Beaucoup d’artistes l’ont considéré comme une référence incontournable, en particulier Charles Trenet et Charles Aznavour.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (11 septembre 2018)
http://www.rakotoarison.eu


La plupart des citations sur la vie de Maurice Chevalier sous l’Occupation sont issues des dix (premiers) tomes de son autobiographie "Ma Route et mes chansons" publiés de 1946 à 1969 (éd. René Julliard) qui ont eu beaucoup de succès et qui ont été rassemblés partiellement en 2012 dans un seul volume : "Dans la vie, il faut pas s’en faire" (éd. Omnibus) et ont été reprises par le site Wikipédia.


Pour aller plus loin :
Maurice Chevalier.
Vanessa Marquez.
Micheline Presle.
Pauline Lafont.
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Philippe Magnan.
Louis Lumière.
Georges Méliès.
Jeanne Moreau.
Louis de Funès.
Le cinéma parlant.
Charlie Chaplin.
Jean-Michel Jarre.
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Barbara chantée par Depardieu.
Charles Trenet.
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Léo Ferré.
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Édith Piaf.
Yves Montand.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20180912-maurice-chevalier.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/maurice-chevalier-collabo-207572

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