« Il est de tous les films engagés, héros discret, comparse débonnaire ou salaud opaque, dessinant, au fil des seconds rôles fort peu secondaires, une sorte de portrait mouvant du Français, période Formica et impers couleur mastic. Avec une préférence pour les notables discrets, les huiles de province dubitatives, les M. Presque-tout-le-monde, tous unis par la capacité d’incarnation de leur interprète, son humanité vibrante. » (Cécile Mury, "Télérama", le 3 mai 2019).


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L’acteur Jean Bouise est né il y a 90 ans, le 3 juin 1929, quelques jours après Peter Higgs. C’était un acteur que j’ai adoré alors qu’il n’était pas la star, sans doute trop réservé pour scintiller dans un monde artificiel. En y réfléchissant bien, c’était bien ce que la journaliste Cécile Mury a appelé "son humanité vibrante" qui m’a touché le plus et je n’ai pas dû être le seul à être touché parmi ceux qui sont friands du cinéma français des années 1960, 1970 et 1980. C’était dans ce regard, très profond, chaleureux, qui se pressentait derrière ses lunettes de rond-de-cuir discret. C’était le regard qui scintillait, pas sa carrière (il a joué parfois pour pas grand-chose parce qu’il y croyait).

Dans son article Cécile Mury ajoutait aussi « sa silhouette mélancolique, son ironie finaude, son jeu minimaliste, tout en subtilité ». Le 3 mai 2019, un film documentaire a été diffusé sur le personnage sur Ciné+ Classic : "Jean Bouise, un héros très discret".

Pour moi, Bouise est associé à blouse, la blouse blanche du médecin. Il n’a pas dû être souvent dans le rôle du médecin, à part un film où il est directeur de clinique (je crois) dans "Un papillon sur l’épaule" de Jacques Deray (sorti le 3 mai 1978), et un autre film où il est un "vieux médecin fou", "Le Dernier Combat" de Luc Besson (sorti le 6 avril 1983). Pas le médecin en tant que tel mais la figure de l’autorité, une autorité calme, sereine, naturelle, assurée, confiante. Drôle de second rôle qui était si attachant, si agréable, à l’instar d’un Robert Dalban, d’un Claude Piéplu, d’un Charles Denner, et même d’un Bernard Fresson et d’un Julien Guiomar.

Démarrer comme ingénieur chimiste et bifurquer immédiatement dans le théâtre à Lyon auprès de Roger Planchon à peine son diplôme en poche à Rouen. Plus d’une soixantaine de pièces jouées entre 1951 (il avait 22 ans) et  1989, du Shakespeare, du Molière, du Tchékhov, du Char, du Labiche, du Dumas, du Marivaux, du Brecht, du Gogol, etc. Inévitablement, le cinéma allait venir à lui. Plus de cent vingt films au cinéma et à la télévision à partir de 1963, donc, plutôt tardivement (la trentaine bien entamée), mais avec les plus grands réalisateurs (notamment Costa-Gavras, Claude Sautet, Luc Besson), et aux côtés des plus grands acteurs. Il était le beau faire-valoir des stars du cinéma français d’une époque révolue.

Lui aurait-il manqué un rôle génial, un premier rôle princier, celui qui l’aurait hissé au firmament du cinéma français, avec un film tournant autour de lui ? Sans doute que ce n’était pas ce qu’il attendait. Si Gérard Depardieu est un industriel du cinéma, Jean Bouise, lui, était un petit artisan, au travail consciencieux. Et contrairement à ce qui arrive généralement aux "seconds rôles" permanents, Jean Bouise a été récompensé par sa profession, avec un César du meilleur acteur dans un second rôle en 1980 avec "Coup de tête" de Jean-Jacques Annaud (sorti le 14 février 1979), après avoir été nommé pour la même récompense en 1976 avec "Le Vieux Fusil" de Robert Enrico (sorti le 20 août 1975), un film très violent et même choquant, traumatisant, dont la présence de Jean Bouise calme, apaise la violence, par son humanité et par son amitié (Lino Ventura avait refusé le rôle qu’a repris Philippe Noiret à cause de cette extrême violence).

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Impliqué dans beaucoup de films engagés (il a même tourné à Cuba en 1962), Jean Bouise s’est fait connaître au cinéma paradoxalement avec un rôle peu évident après coup, le rôle du Capitaine Haddock dans "Tintin et les oranges bleues" de Philippe Condroyer (sorti le 18 décembre 1964) aux côtés de Jean-Pierre Talbot qui n’a pas eu la carrière qu’on aurait pu imaginer après le rôle de Tintin. C’était la preuve que Jean Bouise était un "authentique" comédien, c’est-à-dire, dont la personnalité s’effaçait derrière son rôle qui pouvait prendre des formes très diversifiées : commissaire de police voire ministre de la défense dans "Le retour du Grand Blond" d’Yves Robert (sorti le 18 décembre 1974), négociant d’art, procureur, chef de station de métro, patron d’entreprise et de club de football ("Coup de tête"), député mais surtout ami dans l’excellent "Z" de Costa-Gavras (sorti le 26 février 1969), etc.

Jean Bouise a-t-il aidé beaucoup la profession (les cinéastes) en faisant la promotion des jeunes talents ? Probablement beaucoup. Dans son livre qui explique la genèse de son premier long-métrage ("Le Dernier Combat"), le réalisateur Luc Besson, encore inconnu de la profession car il n’avait alors réalisé qu’un seul court-métrage ("L’Avant-dernier" sorti en 1981), a expliqué à quel point Jean Bouise l’avait aidé. En effet, pour l’un de ses personnages clefs, il avait pensé à lui, mais son agence (très importante) refusa la collaboration. En tant que (futur) réalisateur, il ne présentait pas assez de garantie.

Luc Besson a cependant réussi à le contacter en dehors de son agence : « On a appris que Jean n’était même pas au courant du projet. Il est venu avec Isabelle Sadoyan, sa femme, à un rendez-vous fixé dans un café. Je lui ai raconté notre histoire, fait lire le scénario de vingt pages, et il m’a dit oui avec enthousiasme ! C’était quand même gonflé de sa part ! Longtemps après, il m’a raconté : "C’est vrai, tu étais tout jeune, mais on sentait que tu n’étais pas là pour faire le malin, pour briller, tu étais vraiment là pour ton film, tu y croyais, tu l’avais en toi !". (…) Après cette rencontre, c’est Jean Bouise qui s’est battu contre [son agence] pour négocier son cachet, en demandant qu’on n’assomme pas ces jeunes sans le sou avec les exigences habituelles : il a fait ça cent fois dans sa vie. Les gens de sa profession ne savent pas combien ils doivent à cet homme-là. Il a aidé, encouragé, épaulé tous ceux qu’il a croisés. (…) C’était un être formidable. » (janvier 1992).

Son épouse était aussi une comédienne, Isabelle Sadoyan (1928-2017), qui a joué dans de nombreux films, téléfilms et au théâtre. Elle a joué notamment aux côtés de François Berléand, Florence Pernel et Caroline Anglade dans un téléfilm, "La Clef des champs" de Bertrand Van Effenterre (diffusé le 7 juin 2014) qui a été rediffusé très récemment sur la chaîne Chérie 25 (son rôle était d’être la mère de François Berléand).

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Lorsque j’ai appris la mort prématurée de Jean Bouise, il y a presque trente ans, le 6 juillet 1989 à Lyon (d’une saleté de maladie), Mikhaïl Gorbatchev, à la tête de l’URSS, était en visite officielle à Paris (il terminait un voyage de deux jours dans la capitale française avant de se rendre à Strasbourg). Cela n’a pas grand-chose à voir, si ce n’est que lorsque l’actualité est dense, les actualités périphériques passent souvent à la trappe. Tel un héros secondaire, Jean Bouise est parti donc très discrètement à l’âge de 60 ans. Un âge beaucoup trop jeune pour partir, avec cette réflexion rétrospective effrayante : finalement, Jean Bouise, qui avait souvent des rôles de "vieux" a presque toujours été (assez) "jeune" dans ses films.

Son dernier film, Jean Bouise ne l’a jamais vu monté. Il s’agit de "Nikita" de Luc Bessoin (sorti le 21 février 1990) qui lui a été dédié. Comme "Le Vieux Fusil", "Nikita" est un film très violent.

Il n’y a pas beaucoup de passages succulents de Jean Bouise disponibles sur Internet, à part quelques bandes-annonces. J’ai relevé ainsi quelques vidéos correspondant à ses meilleurs films, en guise de très modeste hommage.


1. "Tintin et les oranges bleues" (1964)






2. "Le Retour du Grand Blond" (1974)






3. "Dupont Lajoie" (1975)






4. "Le Vieux Fusil" (1975)






5. "Coup de tête" (1979)






6. "Subway" (1985)






7. "Un héros très discret" (2019)






Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (31 mai 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Jean Bouise.
Pierre Desproges.
Anémone.
Gérard Oury.
Zizi Jeanmaire.
Jean-Pierre Marielle.
"Les Éternels".
Jacques Rouxel.
François Berléand.
Niels Arestrup.
"Acting".
"Quai d’Orsay".
Michel Legrand.
Gérard Depardieu.
Maria Pacôme.
Ennio Morricone.
Francis Lai.
Bernadette Lafont.
Pauline Lafont.
Marthe Mercadier.
Jean Piat.
Jacques Brel.
Charles Aznavour.
Charlie Chaplin.
Maurice Chevalier.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190603-jean-bouise.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/jean-bouise-et-son-humanite-215573

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/05/28/37388397.html