« À force d’avoir les yeux dans la poche, on finit par avoir des poches sous les yeux. » (Georges Bidault). Première partie.


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Il y a cent vingt ans, le 5 octobre 1899 à Moulins, est né le très brillant homme d’État Georges Bidault. Ce grand résistant démocrate-chrétien, successeur de Jean Moulin, a dominé la vie politique des dix premières années de la Quatrième République (entre 1944 et 1954). Il se transforma en ardent opposant à De Gaulle au nom des institutions et surtout au nom de l’Algérie française, au point de soutenir des positions qui l’ont obligé à s’exiler jusqu’à l’amnistie en 1968. Ce fut une carrière peu banale d’avoir commencé dans le catholicisme social après la Première Guerre mondiale (notamment au PDP, parti démocrate populaire, en 1931), de faire partie de la direction du mouvement de résistance Front national en 1943, pour finir …au Front national en 1972, pas celui de la Résistance, mais celui de Jean-Marie Le Pen !

Issu d‘une famille catholique provinciale socialement confortable, Georges Bidault a brillamment réussi ses études. Le baccalauréat avec mention à l’âge de 16 ans, en pleine guerre, il a poursuivi des études d’histoire à la Sorbonne, mais il fut mobilisé quelques semaines avant l’Armistice du 11 novembre 1918. Il resta dans l’armée jusqu’en 1922, comme enseignant, d’abord à Saint-Maixent (dans le Poitou) puis dans la Ruhr (occupée par l’armée française). Il reprit ses études à la Sorbonne et fut brillamment reçu major à l’agrégation d’histoire et géographie en 1925, devançant Louis Joxe et Pierre Brossolette.

Professeur d’histoire-géographie, d’abord une année à Valenciennes, puis cinq années à Reims (où il eut pour élève notamment Roger Caillois), il fut nommé au prestigieux lycée Louis-le-Grand à Paris de 1931 à 1940, où il eut pour élèves notamment Jean d’Ormesson et Jean Ferniot. Dès la fin de ses études, Georges Bidault s’attaqua à l’Action française de Charles Maurras, à son supposé catholicisme et supposé patriotisme, et la condamnation de ce mouvement nationaliste par le pape Pie XI le conforta dans son engagement et renforça sa révolte contre l’élection à l’Académie française de cet écrivain nationaliste pourtant réputé pour ses insultes antisémites et ses incitations à la haine et même au meurtre. Il dénonça avec la même fougue la montée du fascisme en Italie, du nazisme en Allemagne et du franquisme en Espagne, ainsi que les Accords de Munich qui formalisaient la lâcheté des démocraties libérales.

Son engagement politique fut très actif puisqu’il s’est présenté comme candidat du PDP contre un député sortant catholique de la Fédération républicaine dans l'Orne aux élections législatives du printemps 1936 (lors de l’arrivée du Front populaire) mais il échoua dès le premier tour, avec seulement 25% car il y avait la présence d'un autre candidat catholique de gauche (du mouvement Jeune République). Il voulait promouvoir le catholicisme social sous l’étiquette du petit parti PDP, engagement qui s’est traduit également en 1938 par la création avec Francisque Gay (futur ministre comme lui), engagé au Sillon de Marc Sangnier, des Nouvelles équipes françaises, prémices du futur MRP (Mouvement républicain populaire) qu’il a cofondé et présidé, et qui allait rassembler tous les résistants démocrates-chrétiens (dont beaucoup de gaullistes qui s’en écartèrent par la suite pour rejoindre le parti gaulliste, notamment Maurice Schumann, Edmond Michelet, etc.).

Sa réputation d’intellectuel engagé et de plume efficace fut faite dès 1934 grâce à ses nombreux éditoriaux dans le journal "L’Aube" (qu'il a créé avec Francisque Gay et Gaston Tessier, secrétaire général de la CFTC), très courus dans les milieux parlementaires. Influencé par sa formation universitaire, il y exprimait notamment ses positions sur les relations internationales. Peu après la mort de Georges Bidault, survenue le 26 janvier 1983, l’historien Jean-Pierre Rioux énuméra dans "La Croix" (du 2 février 1983) les apports majeurs du futur résistant dans la vie politique française, entre autres, la sensibilisation des parlementaires à des notions encore inconnues : les droits de l’homme, l’intégrité de la classe politique, le parlementarisme et le système représentatif (il était pour le scrutin proportionnel), l’indépendance de la presse, etc. (alors qu’à la même époque se multipliaient les ligues antiparlementaires et populistes).

Georges Hourdin (1899-1999), grand journaliste chrétien qui a collaboré à "L'Aube", a raconté à son sujet : « Bidault était passionné de politique. Sa façon de vivre était originale. Il allait aux réunions publiques les cheveux au vent, ce qui scandalisait les vieux députés de notre groupe parlementaire. Il était un bon orateur et disponible, en dépit de sa charge à l'université. Il se révéla très vite un excellent journaliste. Il avait une foi sincère. Il connaissait très bien l'histoire contemporaine, les lettres et les règles du jeu politique. Il lisait toute la presse et gardait avec lui, pendant toute la journée, son paquet de journaux à la main ».

Pendant la Seconde Guerre mondiale, Georges Bidault se réengagea dans l’armée en février 1940 et a combattu sur le front jusqu’au 8 mai 1940 où il fut fait prisonnier. Relâché en juillet 1941, il enseigna à la rentrée scolaire au prestigieux lycée du Parc à Lyon. Opposé au régime de Vichy et à l'armistice, il quitta sa nouvelle situation officielle et entra dans la clandestinité pour agir dans la Résistance, dans le réseau d’Henri Frenay. Il y apporta notamment ses compétences éditoriales, d’abord pour le journal clandestin "Combat", puis en dirigeant le Bureau d’information et de presse (BIP) mis en place par Jean Moulin, une agence de renseignements clandestine redoutable (il y a recruté notamment Louis Terrenoire et Yves Farge).

Georges Bidault a fait partie des membres fondateurs du Conseil National de la Résistance (CNR), dans le quota des démocrates-chrétiens. De Gaulle voulait créer à la tête des mouvements de résistance intérieure une unique instance politique qui regroupât l’ensemble des partis politiques d’avant-guerre et ceux issus de la Résistance. Après l’arrestation de Jean Moulin le 21 juin 1943, il le remplaça pour présider Conseil National de la Résistance jusqu’au 11 septembre 1944, date à laquelle il fut nommé au gouvernement en laissant la présidence au syndicaliste Louis Saillant. À partir du 3 février 1944, Alexandre Parodi était son secrétaire général. Pendant les réunions du CNR, Georges Bidault laissait une chaise vide avec une photo de Jean Moulin pour montrer symboliquement sa présence. Il contribua de manière décisive à l'unité des réseaux résistants et ce fut lui qui a appelé à l'insurrection le 24 août 1944 pour libérer Paris. Il a accueilli De Gaulle à Paris.

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Lors de la libération de Paris, ce fut donc très logique que le 26 août 1944, Georges Bidault, Compagnon de la Libération, descendît les Champs-Élysées à la droite du chef de la France libre (bien plus tard, il fut gommé des photographies officielles de ce défilé !). Il était en quelque sorte le représentant de la classe politique de la résistance intérieure, et cela allait naturellement l’amener à exercer des fonctions gouvernementales. Dans ses notes personnelles, Edmond Michelet a raconté la grande ambivalence de l’engagement politique de la plupart des résistants et notamment de ceux issus de la démocratie chrétienne (dont il était le plus proche), car il y avait indiscutablement de fortes convictions et du grand courage, ils étaient prêts à mourir pour leur cause, leur combat contre le nazisme, mais parallèlement, leur ambition dévorante leur faisait imaginer l’après-guerre, ou plutôt, leur faisait organiser l’après-guerre, pour prendre pouvoir. De Gaulle voulait préserver les anciens partis (notamment la SFIO, et surtout le PCF, malgré le Pacte germano-soviétique), tandis que beaucoup de ces résistants auraient voulu faire table rase de la classe politique incapable de la Troisième République et ne conserver que les partis politiques issus directement de la Résistance.

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Et effectivement, du 10 septembre 1944 au 19 juin 1954, Georges Bidault domina la vie politique française, notamment en dirigeant longtemps la diplomatie. Dès le 10 septembre 1944, De Gaulle, Président du premier Gouvernement provisoire de la République française, le nomma Ministre des Affaires étrangères. En tout, il fut neuf fois nommé Ministre des Affaires étrangères, du 10 septembre 1944 au 16 décembre 1946, du 22 janvier 1947 au 26 juillet 1948, et du 8 janvier 1953 au 19 juin 1954. Dès decembre 1944, il rencontra Molotov à Moscou avec De Gaulle et négocia le pacte d'assistance franco-soviétique. Il fut la voix de la France auprès des organisations internationales, en particulier aux conférences internationales de San Francisco et de Londres préfigurant la future assemblée générale des Nations Unies.

Georges Bidault cofonda le MRP le 26 novembre 1944 et le présida de mai 1949 à mai 1952. Il fut élu et réélu député MRP de la Loire, sans discontinuité, du 21 octobre 1945 au 9 octobre 1962. Pour sa première élection le 21 octobre 1945, il mena la liste MRP dans la Loire, qui est largement arrivée en tête des six listes en concurrence, avec 43,1% des suffrages exprimés, remportant quatre des sept sièges attribués pour ce département.

Après la démission de De Gaulle le 20 janvier 1946 (Georges Bidault aurait déclaré à cette occasion : « Il y a un grand homme impossible, et plusieurs hommes moyens possibles. »), ce fut le Président de la première Assemblée Nationale Constituante, le socialiste Félix Gouin, qui lui succéda, jusqu’au 12 janvier 1946 et la mise en place de la seconde Assemblée Nationale Constituante (élue le 2 juin 1946 à la suite de l’échec du référendum du premier projet de nouvelle constitution le 5 mai 1946).

Félix Gouin représentait tout ce que De Gaulle détestait, le régime des partis. À cette époque, trois grands partis dominaient l’Assemblée et se répartissaient les responsabilités au sein du gouvernement : les démocrates-chrétiens du MRP, les communistes (PCF) et les socialistes (SFIO). En formant son gouvernement, Félix Gouin avait seulement attribué les ministères aux différents partis et avait demandé aux chefs de parti de lui donner les noms correspondants, ce qui lui enlevait toute autorité de chef de gouvernement au profit des chefs de partis.

Cette pratique de formation du gouvernement sous la Quatrième République est à comparer avec la formation en 1993 du gouvernement d’Édouard Balladur dont la seule légitimité venait de Jacques Chirac, président du RPR, qui ne voulait plus diriger de nouveau gouvernement après sa défaite en 1988, pour se préparer pleinement à l’élection présidentielle de 1995. Pourtant, Jacques Chirac apprit la composition du gouvernement par la presse, il n’avait même pas été consulté !

Lors des élections législatives du 2 juin 1946, Georges Bidault fut réélu député, sa liste MRP est arrivée en tête, mais avec seulement 33,2% des suffrages exprimés, ne gagnant que trois sièges sur sept au lieu de quatre. Il y a eu plus de déperdition des voix, si bien que deux "petites" listes ont réussi chacune à remporter un siège : Antoine Pinay (maire républicain indépendant de Saint-Chamond) avec 14,5% et l'ancien résistant Eugène Claudius-Petit (membre de l'UDSR représentant le Rassemblement des gauches républicaines) avec 12,6% (que je suppose soutenu par la SFIO, mais je peux me tromper). Ces deux sièges ont été pris, l'un sur le MRP et l'autre sur la SFIO qui avait un siège sortant, laissant les deux derniers au PCF déjà acquis précédemment.

En raison du succès électoral du MRP, Georges Bidault fut élu nouveau Président du Gouvernement provisoire le 24 juin 1946 pour la durée de la seconde Assemblée Nationale Constituante et à ce titre, il avait aussi le rôle de chef de l’État. Sa composition reprenait celle des précédents gouvernements, avec deux Vice-Présidents du Conseil Félix Gouin (SFIO) et Maurice Thorez (PCF), et deux ministres d’État, dont Francisque Gay (MRP). Pierre-Henri Teitgen (MRP) était à la Justice, Edmond Michelet (MRP) aux Armées, Jules Moch (SFIO) aux Transports et Travaux publics, Marcel-Edmond Naegelen (SFIO) à l’Éducation nationale, François de Menthon (MRP) à l’Économie nationale, Robert Schuman (MRP) aux Finances, Yves Farge au Ravitaillement. Parmi les sous-ministres, on peut aussi citer André Colin (MRP), Pierre Schneiter (MRP, futur maire de Reims), Albert Gazier (SFIO), Pierre Pflimlin (MRP). Andrée Viénot (SFIO) fut la seule femme du gouvernement (et la première d’après-guerre). Dix communistes étaient membres du gouvernement, dont Maurice Thorez, Charles Tillon, François Billoux, Ambroise Croizat (au Travail et à la Sécurité sociale), Marcel Paul et Auguste Lecœur.

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Ce gouvernement a démarré dans une grande confusion institutionnelle : le peuple français venait de rejeter le premier projet de Constitution, tandis que De Gaulle, loin de rester inerte, se jetait dans l’opposition au parlementarisme (dont Georges Bidault était un ardent défenseur). De Gaulle prononça en effet son fameux discours de Bayeux le 16 juin 1946, pour présenter ses vues institutionnelles qui pouvaient se résumer à un exécutif fort pour éviter une paralysie politique engendrée par des partis politiques divisés. Ce discours fut la référence des institutions de la Cinquième République.

Finalement, le second projet de Constitution fut approuvé par le peuple français par le référendum du 13 octobre 1946 (timidement, avec seulement 53% des suffrages exprimés et 31% d’abstention). De nouvelles élections législatives ont été organisées le 10 novembre 1946 pour installer l’Assemblée Nationale définitive. La Quatrième République est officiellement née le 27 octobre 1946. Il était donc logique que le gouvernement démissionnât le 28 novembre 1946 avec l'installation des nouveaux députés. Premier parti de France (avec 28,8%), les communistes ont alors revendiqué la direction du pays, Maurice Thorez a revendiqué d’être le prochain Président du Conseil.

Le premier gouvernement de Georges Bidault a beaucoup réformé le pays, avec l’adoption du statut de la fonction publique (19 octobre 1946), l’extension généralisée des allocations familiales (22 août 1946), l’adoption du service miliaire à un an (7 octobre 1946), l’adoption du Plan Monnet (27 novembre 1946), etc.

Aux élections législatives du 10 novembre 1946, la liste MRP de Georges Bidault resta en tête des cinq listes présentes dans la Loire avec 31,6% des voix, conservant ses trois sièges (sur les huit nouvellement attribués au département). Les communistes ont gagné un siège de plus, soit trois, et les deux derniers sièges sont restés à Antoine Pinay et Eugène Claudius-Petit.

Démissionnaire le 28 novembre 1946, Georges Bidault chercha une majorité pour reconduire son gouvernement, mais ce fut très difficile car les communistes voulaient à la tête du gouvernement Maurice Thorez sans Bidault et les démocrates-chrétiens Georges Bidault sans Thorez. Le 7 décembre 1946, Georges Bidault n'a rassemblé que 240 voix au lieu des 310 qu'imposait la majorité. Finalement, Georges Bidault céda la Présidence du Conseil le 16 décembre 1946 à Léon Blum pour l’ultime gouvernement provisoire avant l’installation définitive de la Quatrième République. Léon Blum dirigea un gouvernement socialiste homogène provisoire jusqu'au 22 janvier 1947. Georges Bidault est alors revenu au Ministère des Affaires étrangères dès le 22 janvier 1947 dans le gouvernement de Paul Ramadier.

Cette année 1946 fut aussi marquée par son mariage (tardif), le 4 janvier 1946, avec Suzy Borel (1904-1995) qui était déjà connue personnellement avant d’être mariée à un ministre, puisqu’elle fut la première femme diplomate (elle a étudié à Science Po et aux Langues O), attachée d’ambassade, et (comme souvent pour les diplomates), elle fut également écrivaine. Elle ne manquait pas d’humour ni de caractère. Ainsi, dans les années 1930, le futur ambassadeur au Japon disait d’elle : « Elle n’est pas très intelligente, elle n’est pas belle et elle n’a pas le sou, elle ne présente aucun intérêt. » et Suzy Borel, qui publia cet avis dans un livre sorti en 1972, y ajouta son grain de sel : « Je n’ai pas besoin de dire que son attitude changea du tout au tout quand je fus devenue femme de ministre. » et même, femme "du" ministre puisque son époux était souvent aux Affaires étrangères. Avec son esprit de répartie, elle aurait excellé avec Twitter !

Dans la prochaine partie, j’évoquerai justement l’action de Georges Bidault dans la politique étrangère de la France, et plus particulièrement sa part essentielle dans la construction européenne.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (02 octobre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Dictionnaire des parlementaires français (La Documentation française).
Georges Bidault.
Débarquement en Normandie.
Libération de Paris.
Général De Gaulle.
Général Leclerc.
Jean Moulin.
Daniel Cordier.
Le programme du Conseil National de la Résistance (CNR).
Jean Monnet.
Joseph Kessel.
Maurice Druon.
André Malraux.
Maurice Schumann.
Jacques Chaban-Delmas.
Daniel Mayer.
Edmond Michelet.
Alain Savary.
Léon Blum.
Pierre Mendès France.
Édouard Herriot.
Vincent Auriol.
René Coty.
Maurice Faure.
Gaston Defferre.
Edgar Faure.
René Cassin.
Édouard Bonnefous.

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