« Vous avez demandé quel était le sens de l’action qui serait poursuivie en matière de sécurité : ce sera le même que depuis seize mois. Le Président de la République a fixé un cap. Ce cap est tenu et le sera fermement. » (Édouard Philippe, le 3 octobre 2018 au Palais-Bourbon).



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Cela ressemble à un rendez-vous annuel. Le Premier Ministre Édouard Philippe a été l’invité de l’émission politique "L’émission politique" (bonjour la créativité !) présentée par Léa Salamé sur France 2 le jeudi 27 septembre 2018. La précédente invitation avait eu lieu l’année dernière, le 28 septembre 2017.

Le chef du gouvernement n’a pas été très gentil avec les journalistes de l’émission car lorsqu’on lui a demandé s’il se rappelait le taux de "convaincus" à la fin de l’émission, non seulement il a dit ne pas s’en souvenir mais la réponse laissait nettement entendre qu’il s’en moquait un peu, de ces enquêtes d’opinion après émission. Et il n’a pas vraiment tort. À quoi sert cette "séquence" d’un quart d’heure sur un pseudo-sondage à la fin d’une émission déjà interminable si ce n’est pour donner du travail aux journalistes et sondeurs ? Car les sondés ont déjà dû regarder l’émission politique, donc, déjà, sont peu représentatifs de l’électorat qui n’est pas prêt, majoritairement, à regarder toutes les émissions politiques (souvent inutiles pour se faire une idée).

Donnons cependant les résultats : le 28 septembre 2017, à la fin de l’émission, Édouard Philippe aurait convaincu 52% des sondés qui regardaient l’émission. Un an plus tard, et la popularité en berne, il aurait convaincu… 47% des sondés. Léa Salamé voyait un fléchissement de sa capacité à convaincre. Édouard Philippe était beaucoup plus positif et pertinent : 52% ? 47% ? L’essentiel, selon lui, c’est qu’il avait réussi à convaincre une moitié des téléspectateurs, ce qui lui paraissait déjà pas mal. Et il a raison. Dans ce genre de sondage, 47% et 52%, c’est le même ordre de grandeur. À la télévision, ils se gardent bien d’indiquer l’intervalle d’incertitude qui, proche de 50%, doit être assez large (Rappelons, même si cela n’a rien à voir, que l’intervalle d’incertitude des radars pour mesurer la vitesse est de 5%, ce qui est une belle prouesse technique).

C’est donc avec ce sentiment partagé mais plutôt positif qu’il faut comprendre Édouard Philippe. Inconnu de la plupart des Français (mais très connu déjà du milieu politique), Édouard Philippe avait été nommé à Matignon un peu à la surprise générale. Il faut dire que même le nouveau Président de la République Emmanuel Macron n’avait pas trop l’idée de l’identité de son futur Premier Ministre lors de la campagne présidentielle. D’abord gagner, on verra ensuite. Édouard Philippe répondait à tous les critères : il devait provenir de LR, d’abord, puisque le PS était déjà écrasé, il fallait écraser l’autre parti gouvernemental, et quoi de plus facile que le diviser en mettant un des siens à la tête du gouvernement, donc, à la tête de la majorité (et pas de l’opposition). L’opération a plutôt mal fonctionné, puisque la grande majorité des députés LR sont restés dans l’opposition.

Édouard Philippe, proche du candidat Alain Juppé, n’aurait jamais espéré être le Premier Ministre de ce dernier. Probablement un ministre important mais pas Premier Ministre. L’offre d’Emmanuel Macron était donc inespérée pour une existence politique. Et puis, raisonnablement, qui pourrait refuser Matignon ? (François Bayrou peut-être ?). La compétence technique d'Édouard Philippe est incontestable. Ce serait même un petit handicap pour s'exprimer clairement aux Français, comme on a pu l'entendre à la matinale de France Inter le 20 septembre 2018, au cours de laquelle le Premier Ministre a été incompréhensible, dans son langage technocratique, pour expliquer pourquoi 300 000 retraités annoncés ne verraient finalement pas l'augmentation de la CSG en 2019.

L’autre caractéristique du Premier Ministre idéal d’Emmanuel Macron, c’était qu’il le fallait certes compétent, prêt à gouverner efficacement, mais aussi sans ambition présidentielle. C’est-à-dire, ne faisant aucune ombre au Président. Donc, pas Bruno Le Maire qui, à l’Économie, fait un peu comme Vincent Peillon à l’Éducation nationale sous François Hollande, c’est-à-dire est dans une sorte d’autonomie ministérielle sans trop s’occuper des autres affaires du pays. Pas Manuel Valls, non plus. Plutôt comme Jean-Pierre Raffarin, à savoir, peu connu avant d’être Premier Ministre et avec un lien d’allégeance très fort envers le Président de la République. Surtout quand l’objectif rêvé n’est pas l’Élysée (la Présidence du Sénat pour Jean-Pierre Raffarin, par exemple, sans succès d’ailleurs).

D’autres Premiers Ministres avaient leur existence politique propre avant d’être nommés Premiers Ministres : Manuel Valls, certes, mais aussi Dominique de Villepin, Jean-Marc Ayrault, Alain Juppé, François Fillon, etc. Cependant, l’expérience d’Édouard Balladur et de Raymond Barre, entre autres, a montré que lorsqu’on mettait les pieds à Matignon, irrésistiblement, l’envie de l’Élysée se faisait sentir.

Revenons à Édouard Philippe et saluons un résultat du sondage de fin d’émission qui pourrait être étonnant. Des sondés ayant regardé l’émission du 27 septembre 2018, 60% considéreraient qu’Édouard Philippe a l’étoffe d’un homme d’État. Cela pourrait paraître énorme, surtout avec l’impopularité qui a atteint le pouvoir exécutif depuis le début de l’été, mais c’est très intéressant et significatif. L’impopularité tombe sur les personnalités et pas sur leur politique. Une majorité des sondés semblent toujours favorables aux réformes économiques et sociales mises en place depuis un an et demi. En revanche, les gens semblent moins tolérer les écarts de langage du Président de la République.

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Dans l’émission, lors d’une "séquence intimité" (reportage dans son bureau à Matignon), Édouard Philippe avouait qu’il n’avait (encore) aucune ambition présidentielle : déjà qu’il devait diriger le gouvernement, ce n’est pas une mince affaire. Car s’il y a bien une fonction exténuante en France, c’est bien celle de Premier Ministre, le job le plus épuisant du pays. Raymond Barre avait demandé à Valéry Giscard d’Estaing de quitter Matignon en octobre 1979 après avoir été hospitalisé plusieurs jours pour surmenage (après plus de trois ans de pouvoir, et Robert Boulin faisait figure de favori pour le remplacer).

C’est d’ailleurs l’une des raisons qui ferait que la mise en place d’un régime purement présidentiel, sans Premier Ministre (François Hollande a prôné la suppression de la fonction le 28 août 2018, de manière totalement irresponsable, mais heureusement, qui l’écoute encore ?), conduirait à un épouvantable échec institutionnel : les leviers réels et opérationnels du pouvoir sont à Matignon et pas à l’Élysée. L’Élysée impulse et inspire, mais c’est Matignon qui agit et décide. Ancien ministre de Jacques Chirac, Hervé Gaymard a estimé, sur LCP le 6 octobre 2018, que le fait qu’il existe des conseillers communs à l’Élysée et à Matignon était un gage de cohérence et de bonne gouvernance pour éviter les faux pas et les incohérences au sommet du pouvoir.

Édouard Philippe agit, personne ne pourra dire le contraire. C’est en cela que la répartition des responsabilités entre Président de la République et Premier Ministre depuis le début du quinquennat d’Emmanuel Macron paraît être exemplaire. Édouard Philippe a une réelle autonomie d’action, évidemment, toujours dans le cadre de la politique proposée par Emmanuel Macron qui, lui, a été élu au suffrage universel direct sur un programme donné. Édouard Philippe a par exemple voulu la limitation à 80 kilomètres par heure sur les routes à deux fois une fois sans séparateur central malgré la forte impopularité et les mécontentements que cela pouvait susciter. Il a voulu l’abandon du projet d’aéroport de Nantes-Notre-Dame-des-Landes malgré sa ratification lors d’un référendum local. Il a voulu le prélèvement à la source de l’impôt sur le revenu malgré les doutes présidentiels publics.

La marge de manœuvre d’Édouard Philippe dans la politique intérieure, et particulièrement dans le champ économique et social, est d’autant plus grande qu’Emmanuel Macron se consacre aux sujets européens et internationaux, dans un monde en pleine effervescence avec des acteurs difficiles à cerner (Theresa May, Matteo Salvini, Viktor Orban, Donald Trump, Vladimir Poutine, Recep Tayyip Erdogan, Bachar El-Assad, Kim Jong-Un, etc.).

La démission du dernier Ministre d’État "survivant" nommé le 16 mai 2017, le Ministre de l’Intérieur Gérard Collomb (après celles de François Bayrou et de Nicolas Hulot), le 3 octobre 2018, a fragilisé le Président Emmanuel Macron mais, paradoxalement, a semblé fortifier le Premier Ministre Édouard Philippe. D’une part, parce que Gérard Collomb n’avait pas caché publiquement qu’il avait fait partie des "recruteurs" d’Édouard Philippe, ce qui affectait l’autorité même du Premier Ministre sur son Ministre de l’Intérieur. D’autre part, depuis le 18 septembre 2018 et l’annonce de Gérard Collomb sur sa future démission pour cause de municipales à Lyon (pourtant dans encore un an et demi !), la situation gouvernementale n’était plus tenable, sans compter le malaise et l’absence de solidarité de Gérard Collomb dans l’affaire Benalla.

Prenant très froidement et rapidement les pouvoirs Place Beauvau, le 3 octobre 2018, Édouard Philippe est devenu Ministre de l’Intérieur, poste qu’un chef du gouvernement pouvait souvent cumuler avec ses fonctions de Président du Conseil sous la Troisième République (par exemple, Aristide Briand du 24 juillet 1909 au 27 février 1911 et du 21 janvier 1913 au 18 mars 1913). Un moyen de prendre du temps pour trouver le successeur de Gérard Collomb.

Et ses nouvelles fonctions de Ministre de l’Intérieur, Édouard Philippe les a à cœur. Dès la séance de l’après-midi du 3 octobre 2018 de questions au gouvernement, il a rendu hommage aux forces de l’ordre qui ont arrêté Redoine Faïd la nuit précédente : « Une quarantaine de fonctionnaires de police qui, en trois mois, ont fait preuve d’une énergie, d’un professionnalisme et d’une ténacité admirable pour arrêter un évadé redoutablement dangereux en prenant des risques pour leurs personnes et en faisant en sorte que cette opération se déroule de la meilleure des façons. Au-delà de ce succès, ce qui m’a frappé, chez ces femmes et ces hommes que j’ai rencontrés, c’est leur calme. Cet engagement permanent, cette conscience professionnelle, cet amour du service, cette remarquable compétence et ce calme conservé en toutes circonstances nous disent quelque chose et, d’une certaine façon, nous obligent. ».

Le moment le plus important de sa prestation télévisée du 27 septembre 2018 fut son débat avec le président de LR, Laurent Wauquiez. Étrange duel entre deux membres originaires du même parti. Édouard Philippe a montré toujours de la hauteur de vue tandis que l’intervention de Laurent Wauquiez était pitoyable dans son obsession sur l’immigration. Ne réduire toute la politique nationale qu’au seul sujet de l’immigration est une faute énorme de la part d’un homme qui aspire à gouverner.

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Ce que Laurent Wauquiez n’a visiblement pas compris, c’est que copier les idées de l’extrême droit n’a aucune efficacité électoralement. Comme disait Jean-Marie Le Pen, il vaut toujours mieux l’original que la copie. La ligne Buisson a montré d’ailleurs ses limites en 2012 avec l’échec de Nicolas Sarkozy : on ne peut gagner une élection en convainquant l’extrême droite que si l’on ne perd pas ses électeurs centristes. C’est ce qu’avait réussi très habilement Nicolas Sarkozy en 2007 mais pas en 2012. Pendant sa campagne présidentielle, François Fillon avait un discours beaucoup plus habile et cohérent que Laurent Wauquiez, qui n’éloignait pas les électeurs de centre droit tout en restant lepenocompatible sur les affaires régaliennes.

Se revendiquant toujours "de droite", Édouard Philippe pourrait aisément se reconnaître dans une "droite progressiste", en ce sens qu’il s’est montré ouvert sur des sujets sur lesquels il était beaucoup plus réticents auparavant, comme sur la "PMA pour tous" (sujet sur lequel je reviendrai probablement et qui promet de beaux débats dans les mois à venir).

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Ce n’est d’ailleurs pas un mystère : Emmanuel Macron voudrait faire du clivage actuel de la vie politique française une opposition entre les "progressistes" et les "populistes" ou "souverainistes". Un clivage qui ne définit pourtant pas les clivages économiques et sociaux alors que l’emploi reste toujours la priorité numéro un du peuple français (avec raison).

Durant toute cette longue émission du 27 septembre 2018, Édouard Philippe s’est affirmé politiquement. Il a rejeté l’idée qu’il y a un an, c’était plus facile que maintenant. Certes, l’impopularité est arrivée, mais il y a un an, beaucoup de journalistes se demandaient comment le gouvernement allait concilier les contraires (le fameux "en même temps"). Il s’est aussi affirmé vis-à-vis du Président de la République. Sans se dire "collaborateur", il a admis bien sûr que le Président était "le patron", mais a rajouté aussi qu’il n‘était pas son "ami". Et il lui a même balancé une petite menace voilée en disant qu’il aimait beaucoup Le Havre, la ville dont il était le maire du 24 octobre 2010 au 20 mai 2017, se laissant implicitement la possibilité d’y retourner comme Gérard Collomb a voulu retourner à Lyon.

Ce que j’ai apprécié aussi dans cette émission politique, c’est qu’Édouard Philippe n’a pas mentionné la réforme des institutions. Pendant deux heures et demi d’interview, ne pas évoquer ce qui, en vitrine, est encore considéré comme une priorité gouvernementale, me rassure : je pense que l’intérêt de la France est de renoncer à cette réforme visant à faire des élections biaisées avec un mode de scrutin bancal particulièrement dangereux tant pour la représentativité populaire (il ne fera pas mieux représenter les petits partis politiques, au contraire), que pour l’efficacité de la démocratie. Je doute d’ailleurs qu’Édouard Philippe soit un ferme défenseur de cette réforme qui va à l’encontre des principes traditionnels de la Cinquième République, car cette réforme aura pour effet de renforcer le pouvoir des partis et de réduire les pouvoirs du Parlement.

La Ministre de la Justice Nicole Belloubet s’est permis ce calendrier le 3 octobre 2018 devant les députés : « Le gouvernement souhaite que l’examen de cette réforme globale intervienne dans les meilleurs délais, avec le temps et la sérénité nécessaires. L’automne ne le permet pas, en raison de l’examen des textes budgétaires, mais dès cet hiver, nous aurons l’occasion de reprendre ce qui constitue un engagement fort du gouvernement devant les Français. ». En d’autres termes, la discussion a été reportée à janvier 2019. Le mieux est l’abandon pur et simple.

Édouard Philippe a-t-il l’étoffe d’un homme d’État ? Assurément. En seize mois d’exercice du pouvoir, il l’a prouvé. Il est un vrai chef du gouvernement, capable de prendre fermement des décisions (hors de toute pression) et capable aussi de se conformer au schéma traditionnel de la Cinquième République. Son talon d’Achille, c’est le même que celui de Raymond Barre entre 1976 et 1981 : avec ce dernier, Édouard Philippe est le seul Premier Ministre de la Cinquième République à n’avoir pas d’appartenance à un parti politique. Le moment venu, cela pourrait lui être un handicap fatal, celui de ne pas contrôler le parti majoritaire…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (07 octobre 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
La Cinquième République.
La réforme des institutions.
L’affaire Benalla.
La démission de Gérard Collomb.
La démission de Nicolas Hulot.
La démission de François Bayrou.
Emmanuel Macron et l’État-providence.
Emmanuel Macron assume.
Édouard Philippe, invité de "L’émission politique" sur France 2 le 27 septembre 2018.
Édouard Philippe, invité de "L’émission politique" sur France 2 le 28 septembre 2017.
La France conquérante d’Édouard Philippe.
Édouard Philippe, nouveau Premier Ministre.
Le premier gouvernement d’Édouard Philippe du 17 mai 2017.
Le second gouvernement d’Édouard Philippe du 21 juin 2017.
La relance de l’Europe à la Sorbonne.
Discours d’Emmanuel Macron au Congrès de Versailles le 3 juillet 2017.
Programme 2017 d’Emmanuel Macron (à télécharger).
Le Président Macron a-t-il été mal élu ?
Audit de la Cour des Comptes du quinquennat Hollande (29 juin 2017).
Pourquoi voter Bayrou ?
Les élections sénatoriales de 2017.
La XVe législature de la Ve République.
Les Langoliers.
Forza Francia.

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